Avec ce nou­veau long-métrage pro­duit pour un bud­get dérisoire (moins de 50~000€ d’après le dossier presse), Cheyenne Car­ron pour­suit avec con­stance et une cer­taine ténac­ité son explo­ration des tré­fonds de l’âme humaine. Mais après Ne nous soumets pas à la ten­ta­tion (2011) et La Fille publique (2013) qui met­taient déjà en exer­gue le con­flit intime entre désir et morale, la réal­isatrice va avec L’Apôtre encore un peu plus loin dans son appréhen­sion des con­tra­dic­tions idéologiques, quitte à flirter avec les lim­ites d’un didac­tisme tein­té de prosé­lytisme. Ici, elle s’in­téresse au par­cours d’Akim, jeune musul­man sur le point de devenir imam, qui décide de se con­ver­tir au chris­tian­isme après avoir fait une ren­con­tre déter­mi­nante. Ce choix, totale­ment incom­pris par sa famille, va le con­fron­ter à l’in­tolérance de sa pro­pre com­mu­nauté tan­dis que sem­ble se dessin­er pour lui une voie nou­velle vers la vérité.

Prudence

On imag­ine bien que la réal­isatrice a rapi­de­ment pris con­science des dif­fi­cultés qu’elle allait ren­con­tr­er en s’en­gageant dans pareil sujet. Alors que les ten­sions socié­tales ne cessent de s’ac­croître autour de la com­mu­nauté musul­mane, il n’est pas dif­fi­cile d’an­ticiper les enjeux de représen­ta­tion que pose la mise en bal­ance de deux reli­gions monothéistes dans le cadre d’une con­ver­sion indi­vidu­elle. Si, dans le film, la dif­féren­ci­a­tion des deux croy­ances dans leur accep­ta­tion de la dif­férence est un peu courte et tout à fait dis­cutable (les Chré­tiens sem­bleraient plus enclins à accueil­lir ceux qui ne font pas par­tie de leur com­mu­nauté que les Musul­mans), le choix inflex­i­ble de cir­con­scrire cette oppo­si­tion à la sphère privée empêche L’Apôtre de som­br­er dans les dis­cours socié­taux ten­dan­cieux. La force de con­vic­tion très pre­mier degré avec laque­lle Cheyenne Car­ron racon­te cette his­toire donne même à son pro­pos une naïveté qui, dans les meilleurs scènes (notam­ment celles du quo­ti­di­en), insuf­fle une spon­tanéité plutôt bien­v­enue.

La faiblesse du contrepoint

Là où le film ne tient absol­u­ment pas la route, c’est dans son appréhen­sion très binaire de la foi. Si la réal­isatrice recon­naît que son expéri­ence per­son­nelle a forte­ment imprégné le par­cours de ses per­son­nages, on reste très dubi­tatif face aux lieux com­muns que le réc­it ne cesse d’é­grain­er. Lim­ité à la décou­verte d’un nou­veau con­cept (la char­ité) et au respect qu’in­spire l’ab­né­ga­tion du prêtre de la ville, le par­cours d’Akim ne donne pas de con­tre­point néces­saire à ses croy­ances religieuses passées. L’ab­sence de crédi­bil­ité qu’in­spire la con­ver­sion aus­si rapi­de d’un homme qui était pour­tant prêt à devenir imam est au mieux d’une grande mal­adresse, au pire du prosé­lytisme incon­séquent qui opposerait l’is­lam et le chris­tian­isme comme l’om­bre et la lumière. Le sym­bol­isme dém­a­gogique avec lequel la réal­isatrice con­clut son pro­pos n’y fait rien : il ne suf­fit pas de filmer deux frères de con­fes­sion dif­férente s’adon­ner à la prière pour les met­tre sur un pied d’é­gal­ité et célébr­er la réc­on­cil­i­a­tion des peu­ples.