JUSTE UN POINT (par Josué Morel)

On ne revien­dra pas sur la décep­tion générale de notre équipe face à cette Mostra glob­ale­ment dépourvue de bons films (avec quelques excep­tions nota­bles mais aucun som­met : 11 min­utes, In Jack­son Heights, dans une cer­taine mesure Fran­co­fo­nia de Sok­ourov et The Event de Loznit­sa) : les textes égrainés au cours de cette édi­tion, pour la plu­part négat­ifs, par­lent d’eux-mêmes. Il s’agit main­tenant de tir­er les enseigne­ments de cet échec et de com­pren­dre ce qui a coincé.

Où sont les films ?

Pre­mière­ment, et c’est un con­stat qui inquiète, le niveau extrême­ment bas de cette Mostra s’inscrit dans un con­texte morose pour les grands fes­ti­vals inter­na­tionaux. C’est un para­doxe : si l’année 2015 s’affirme comme un cru excep­tion­nelle­ment bon, grâce à la très grande forme du ciné­ma améri­cain (Fox­catch­er, Mad Max, Inher­ent Vice, Vice-Ver­sa, etc.), le ciné­ma d’auteur inter­na­tion­al quant à lui présente un bilan assez mit­igé. On le sait, Venise « récupère » générale­ment les films refusés par la sélec­tion can­noise, et cette Mostra était donc aus­si l’occasion de voir ce que Thier­ry Fré­maux, dont les choix ont été cette année très dis­cutés, aurait pu faire de mieux. L’absence des nou­veaux Bel­loc­chio et Souko­rov était imputée à une brouille per­son­nelle avec le délégué général du Fes­ti­val de Cannes ? Le pre­mier est un embar­ras­sant échec, tan­dis que le sec­ond est un petit film à l’échelle du tal­ent de son auteur, au-dessus de la moyenne des élus can­nois mais qui ne con­sti­tu­ait pas néces­saire­ment un imman­quable. Non, le prob­lème est plus large : il faut revoir les pro­grammes affichés par Berlin et Cannes et les pal­marès décernés pour se ren­dre compte qu’il n’y avait tout sim­ple­ment presque pas de films à présen­ter et à récom­penser.

On ne peut toute­fois imput­er la respon­s­abil­ité de cette carence à la seule absence ou méforme des grands noms : c’est la déf­i­ni­tion même du film d’auteur que porte le trio Berlin-Cannes-Venise (avec toute­fois Locarno pour sor­tir un peu des sen­tiers bat­tus) qui pose prob­lème. Et on ne par­le pas unique­ment de l’absence de décou­vertes, de l’indigence de la plu­part des pre­miers films qui se présen­tent à nous (quoique cette année les jeunes loups des sec­tions par­al­lèles ne fussent pas les plus à blâmer), mais bien de la norme des films de fes­ti­vals. Sans les gros morceaux habitués aux com­péti­tions, ce sont ces petits films d’auteurs, sou­vent relégués dans l’ombre des aînés, qui se sont cette fois retrou­vés sur le devant de la scène. Et de met­tre en exer­gue une triste con­stance : la plu­part des films vus en fes­ti­val sont des pro­duits cal­i­brés. Ter­ri­ble impres­sion, ressen­tie chaque jour de cette édi­tion, de déjà tout savoir d’un film dès ses pre­mières images. Ter­ri­ble impres­sion de relever jour après jour et film après film les mêmes automa­tismes, les mêmes réflex­es, les mêmes images creuses, les mêmes signes de résig­na­tion de mise en scène. C’est là où le fes­ti­val fut toute­fois une expéri­ence stim­u­lante : cette année, ce sont presque tous les prob­lèmes du ciné­ma d’auteur qui se sont don­né ren­dez-vous sur le Lido.

Académismes

Quelle est-elle, cette norme du film mon­tré en fes­ti­val ? On a beau­coup par­lé dans nos textes d’académisme, en essayant le plus pos­si­ble de détailler les par­tic­u­lar­ités de chaque film se présen­tant à nous. Il faudrait peut-être toute­fois par­ler d’académismes au pluriel et ne pas tout met­tre dans un seul et même panier. Voici une petite liste, non exhaus­tive et non exclu­sive (cer­tains films les cumu­lent), des prin­ci­paux maux observés au cours de cette édi­tion.

1. Le refus du rac­cord

Prob­lème numéro 1. Seuls Sok­ourov, Skolimows­ki, Wise­man et Loznit­sa (comme l’explique Marie Gue­den dans son arti­cle) ont su traduire au cours de ce fes­ti­val une pen­sée par le mon­tage. Les autres s’en sont tenus à des recettes, dont deux qui pul­lu­lent. La pre­mière con­siste à envis­ager l’agencement de plans comme une suite de blocs de temps, générale­ment pen­sés en plans-séquences. C’est une ten­dance héri­tière d’un ciné­ma mod­erne que l’on aime et défend (exem­plaire­ment : Hou Hsiao-Hsien) mais qui peut tomber dans un sys­té­ma­tisme vague­ment rad­i­cal où les séquences s’enchaînent comme de petites per­for­mances décon­nec­tées les unes des autres. Dans Neon Bull de Gabriel Mas­caro (et dans une cer­taine mesure Under­gound Fra­grance de Pengfei, ancien assis­tant à la mise en scène de Tsai Ming-Liang), la coupe ne fait que tranch­er et dicter le rythme, elle peut être dif­férée (une longue scène de sexe en plan-séquence avec une femme enceinte) ou pré­cip­itée (les scènes musi­cales, avortées), mais elle ne relie que rarement une image à une autre. Il en va de même dans le Rabin, the Last Day d’Amos Gitaï, qui lui présente une autre forme plus vis­i­ble mais non moins per­ni­cieuse de ce refus du rac­cord : la sys­té­ma­ti­sa­tion du fon­du noir comme liant par défaut. Que l’on s’amuse à faire l’exercice devant la plu­part des films qui se présen­tent à nous en fes­ti­val : lorsque le mon­tage se trou­ve dans une impasse, qu’il faut le « reboot­er » pour repren­dre le fil de la nar­ra­tion, le plus sou­vent un fon­du au noir vient à la rescousse. À chaque fin de séquence de son film, Gitaï enchaîne sur la suiv­ante par le truche­ment de ce rac­cord unique et ici passe-partout, répété au moins trente fois (à la louche – c’est prob­a­ble­ment plus). Au moins trente fois, donc, le même choix pour au moins trente sit­u­a­tions dif­férentes. C’est d’une paresse indéfend­able, qui réduit à peau de cha­grin le poten­tiel ryth­mique d’un film (ici, une seule vitesse) et empêche la cir­cu­la­tion de sens entre les séquences en se restreignant à rogn­er l’écart qui les sépare. D’autant que chaque seg­ment est ici envis­agé comme une unité autonome (là encore, artic­ulée autour d’un plan-séquence) ou un aligne­ment de champs-con­trechamps pour met­tre en boîte les recon­sti­tu­tions de scènes de procès.

2. Le culte de la sen­sa­tion

C’est un plan con­nu de tous, pop­u­lar­isé par les Dar­d­enne et que l’on a vu encore de nom­breuses fois au cours de ce fes­ti­val : une caméra colle aux basques d’un per­son­nage, l’objectif cen­tré sur sa nuque. Beau­coup trop de films envis­agent seule­ment la mise en scène comme un moyen de retran­scrire une per­cep­tion sub­jec­tive du monde, faire de l’expérience filmique un bain de sen­sa­tions. Sauf que ce sont pra­tique­ment tou­jours les mêmes motifs qui se répè­tent ad libi­tum dans ce ciné­ma-là : trem­ble­ments de la caméra, lumières floutées, sons stri­dents, etc. Plan-typ­ique qui cen­tralise l’ensemble de ces fac­teurs : un homme marche dans une boîte de nuit (Tem­pête à Venise, mais aus­si De rouille et d’os ou encore Mary­land et sa fête noc­turne). C’est plus une forme d’habillage qu’un véri­ta­ble hori­zon ciné­matographique, la mise en scène se con­tentant d’illustrer des lignes de scé­nario – un homme est fatigué ? On accroit la lumi­nosité jusqu’à l’aveuglement et on ajoute des halète­ments à la bande-son, voire, dans le pire des cas, des bat­te­ments de cœur – sans dévelop­per quelque chose d’autre. Plus large­ment, c’est le règne de la caméra à l’épaule qui incar­ne le mieux cette absence de pen­sée du cadre, sac­ri­fiée sur l’autel de l’énergie (Why Hast Thou For­sak­en Me, Wednes­day May 9, The Child­hood of a Leader, etc.).

3. Le gros plan béquille

The End­less Riv­er, peut-être le film le plus raté du fes­ti­val, s’ouvre sur un générique de west­ern et une scène de retour au foy­er inspirés par le ciné­ma clas­sique hol­ly­woo­d­i­en. Mais rapi­de­ment les quelques plans larges repérables au début ten­dent à se raré­fi­er dans le mon­tage pour laiss­er place à un dis­posi­tif de cadrage dom­i­nant : gros plan sur le vis­age, longues focales pour flouter l’arrière-plan, et de la durée pour laiss­er l’acteur briller. Le cas de The End­less Riv­er n’en reste pas moins intéres­sant parce qu’il sys­té­ma­tise à un degré aber­rant cette ten­dance de films qui par peur de com­pos­er, de plac­er véri­ta­ble­ment un corps dans un décor, se crispent autour d’une bouche ou d’une paire d’yeux. On pense à ces cas­es col­orées de ban­des-dess­inées, où entre plusieurs dessins élaborés un vis­age se forme sur une toile mono­chrome pour exprimer une émo­tion. The End­less Riv­er ressem­ble à un album presque exclu­sive­ment com­posé de ces vignettes-là, les couleurs en moins. C’est une démis­sion en faveur des acteurs, en l’occurrence pas très bons.

4. Images génériques

Voilà une plaie sem­piter­nelle aux mul­ti­ples vis­ages : la reprise d’images jadis frap­pantes mais aujourd’hui figées jusqu’à devenir des clichés. Exem­ple emblé­ma­tique de ces images génériques : un indi­vidu regarde à tra­vers la vit­re d’une voiture ou d’une fenêtre une ville dont les lumières s’impriment sur son vis­age. Cette image, on la retrou­ve chez de grands cinéastes (Cro­nen­berg, Mann, Kiarosta­mi), mais aus­si dans beau­coup de films qui n’envisagent pas autrement l’expression d’une soli­tude de l’individu (The End­less Riv­er, Taj Mahal, Under­ground Fra­grance, Anom­al­isa, Wednes­day May 9) ou de la résig­na­tion face au temps qui passe (Sangue del Mio Sangue, Remem­ber). Au moins huit films de la sélec­tion com­pre­naient cette image et ses vari­antes pour un seul l’intégrant dans une logique de mise en scène dépas­sant le cliché de la soli­tude de l’homme mod­erne, le 11 min­utes de Skolimows­ki, un des rares films qui se sont attachés à dépein­dre le monde con­tem­po­rain avec une vraie hau­teur de vue. Skolimows­ki ajoute à cette image un détail qui fait toute la dif­férence : les per­son­nages regar­dent à tra­vers une fenêtre un mys­térieux point noir dans le ciel, lit­térale­ment un pix­el dans ce monde où cha­cun n’est qu’image (voir l’ouverture du film, qui présente les pro­tag­o­nistes par le biais de smart­phones, vidéos ou pho­tos). Ce point noir, que le spec­ta­teur ne voit qu’à la sur­face d’un ordi­na­teur, c’est la petite aspérité qui dis­tingue une image sin­gulière d’une image générique (com­mune et vide de sens), le grain de sable qui emballe la machine (tout con­verge d’ailleurs vers un emballe­ment dans 11 min­utes, qui cherche à tenir pen­dant une heure la note d’un sen­ti­ment d’imminence). Dans un cas les per­son­nages regar­dent dans le vide, dépités, dans l’autre ils ont les yeux rivés vers un point incon­nu, intrigués. Il en va de même pour nous. On se rac­croche à ce point, aus­si infime soit-il, mais qui fut pour­tant à l’origine du seul ver­tige (le tout dernier plan) de ce fes­ti­val.

LE CINÉMA, À CÔTÉ (par Marie Gueden)

Le cinéma, à côté : bordures, bords

Oui, nous en sommes bien d’accord, cette édi­tion fut déce­vante et con­firme l’idée que le fes­ti­val véni­tien irait à vau‑l’eau. Un symp­tôme de ce mal créatif, un détail par­mi tant d’autres : la ten­dance à la cita­tion pro­gram­ma­tique et qui plus est biblique (Free in Deed de Jake Mahaffy ; Lama Aza­v­tani (Why Hast Thou For­sak­en Me) d’Hadar Mor­ag) dès le seuil des films. Ces para­textes, ces à‑côtés ou ces bor­dures, vien­nent com­pli­quer sou­vent inutile­ment et dans une pos­ture auteurisante les lec­tures des films, y ajouter des niveaux de lec­ture plus ou moins flot­tants.
L’horizon méta­physique – ou tout du moins mythique de la Bible – reste un cadre de référence si l’on pense aux références infer­nales récur­rentes (11 Min­utes, Behe­moth), à des hori­zons plus opti­mistes, qu’ils soient sal­va­teurs (The Return) ou paci­fistes (Rabin, the Last Day). Mais que nous dit ce recours au texte biblique qui est un vaste réper­toire nar­ratif ? Sans doute la dif­fi­culté à pro­duire du réc­it, à l’invention, à part 11 Min­utes qui fait preuve, avec ses onze micro-réc­its, d’une inven­tiv­ité nar­ra­tive.

Symp­tôme de cela, la pré­ci­sion d’actu­al events jus­ti­fi­ant le sujet du film rel­a­tive­ment à sa matière réelle dès l’ouverture, comme c’est le cas de Free in Deed de Jake Mahaffy notam­ment. Ces pro­pos lim­i­naires des réal­isa­teurs ser­vent sou­vent à jus­ti­fi­er une entrée en matière et un con­tenu, plus qu’à pro­duire du sens sur les rap­ports entre ciné­ma et réal­ité.
En ter­mes d’« event », qu’il soit une actu­al­ité ou un événe­ment his­torique, c’est bien sûr Sergei Loznit­sa qui a créé l’événement puisque son remon­tage d’archives filmées dans The Event a pu ren­dre compte de sa dimen­sion artis­tique et orne­men­tale comme de sa dimen­sion poli­tique (en ter­mes his­torique bien sûr mais aus­si con­tem­po­raine), soit une véri­ta­ble propo­si­tion de ciné­ma. Le réal­isa­teur ukrainien ne fai­sait cepen­dant pas par­tie de la com­péti­tion offi­cielle : il était dans les bor­ds.

Le cinéma à côté, en excès : Debord-débord

À quelques excep­tions près donc, une con­cep­tion man­quant d’ambition pour le ciné­ma était représen­tée pour la 72e édi­tion du fes­ti­val véni­tien, au cœur d’une ville pour­tant éminem­ment ciné­tique pour ses déam­bu­la­tions à pied dans ses ruelles, comme en bateau, pour les surim­pres­sions pro­duites par la brume, pour le jeu des couleurs et des lumières. Eisen­stein, dont la sélec­tion « Venice Clas­sics » présen­tait Alexan­dre Nevs­ki (1938) restau­ré, livrait dans ses Mémoires un sou­venir d’enfance lié à Venise qu’il monte pré­cisé­ment avec des paysages de Chiri­co vus à Paris et le Mex­ique, évo­quant non seule­ment les motifs véni­tiens mais encore l’ombre spé­ci­fique­ment ital­i­enne.
En ter­mes de mon­tage, à part la propo­si­tion de Skolimows­ki qui relève d’un véri­ta­ble flow effréné, cher­chant à dire quelque chose de notre monde d’images, et l’héritage eisen­steinien de Loznit­sa, il faut bien con­venir que la récur­rence du fon­du au noir au lieu de pro­duire de la pen­sée comme cela est sa voca­tion en inter­rompant le flux inces­sant des images en mar­quant un temps de pause, sig­nait une absence de pen­sée ciné­matographique. Une impos­si­bil­ité à rac­corder comme l’a rap­pelé Josué Morel plus haut dans « Juste un point », alors qu’il était util­isé avec justesse et pro­duc­tiv­ité asso­cié à la musique dans The Event. C’est aus­si un emploi bien­venu qu’en a fait Tsai Ming-liang dans After­noon qui ménage de légers temps de noir silen­cieux ou avec voix off. C’est pour­tant dans ces moments-là que l’on a pu faire une expéri­ence ciné­matographique : celle de penser, par le truche­ment d’un film, After­noon, qui con­vo­quait Venise, ain­si que des élé­ments por­tant sur la fin (du film, de la vie), à Mort à Venise de Vis­con­ti. S’y expri­maient aus­si bien un désir de ciné­ma qu’un désir poé­tique, logé dans ce fon­du au noir, avatar, peut-être pour nous, du point noir exam­iné par Skolimows­ki.

Ces expéri­ences, à part celles évo­quées et dans une cer­taine mesure Behe­moth de Zhao Liang qui con­stitue une véri­ta­ble propo­si­tion formelle pour traiter d’un drame géo-social (les intens­es chantiers de con­struc­tion de villes-fan­tômes en Mon­golie, défig­u­rant les paysages et exploitant des tra­vailleurs immi­grés), on a cepen­dant tout aus­si bien pu les faire en dehors de la salle de ciné­ma : au sor­tir des salles de pro­jec­tion de la Mostra quand, le soir, sur le Lido, étaient pro­jetées en plein air sur un petit écran pour­tant mal vis­i­ble de sim­ples vues de canaux de Venise par un artiste plas­ti­cien, des « dérives véni­ti­ennes » sous-titrées par des pro­pos de Guy Debord dans le cadre de la Bien­nale d’art con­tem­po­rain (Antoni Muntadas, « Derive Veneziane » ; In Girum, 1978, de Guy Debord était filmé à Venise par ailleurs). Pour peu que celles-ci soient en effet taxées d’in­con­sis­tance, elles n’en évo­quaient pas moins pour nous en con­texte un hori­zon man­quant dans la pro­gram­ma­tion fes­ti­val­ière : un éton­nement artis­tique, une con­cep­tion du ciné­ma comme art.
Et parce que nous sommes devenus quelque peu sit­u­a­tion­nistes – terme que nous détournons ici pour lui don­ner le sens de sit­u­a­tions ciné­matographiques appréhendées au quo­ti­di­en – : juste avant notre dernière séance, des policiers nous ont per­mis de dépos­er nos bagages dans un hôtel qu’ils con­nais­saient bien en face de l’embarcadère de San Zac­caria pour pou­voir nous ren­dre légère­ment (les bagages en moins donc) à After­noon de Tsai Ming-liang. Ils s’étaient instal­lés et dis­cu­taient dans l’hôtel : la scène était tout à fait cocasse et aurait pu être cap­tée. Nous les en remer­cions à nou­veau au pas­sage.

Si l’on envis­age de façon trop sim­pliste cet art si com­plexe qu’est le ciné­ma, c’est parce que les « mani­aques », selon Eisen­stein, ne sont pas assez nom­breux, qui médi­tent sur la nature de l’art ciné­matographique. Ces expéri­ences en marge de la Mostra nous ont bien rap­pelés que le ciné­ma peut être appréhendé partout, qu’il est là, en excès, qu’il englobe comme il débor­de le réel.
Oui, nous avons « dérivé » – terme si cher à Debord – à Venise : à la recherche d’un point, à côté, mais encore en archipel.

DÉRIVES (EN RIVE) (par Nicola Brarda)

«Dérives véni­ti­ennes» était donc le titre d’une instal­la­tion située dans le jardin du Lido, nom assez pom­peux pour désign­er la petite tranche d’e­space vert et de kiosques qui accueille le spec­ta­teur tout juste descen­du du traghet­to.
Située au beau milieu d’un lieu de pas­sage par excel­lence, vu son posi­tion­nement entre les salles et les embar­ca­tions, l’in­stal­la­tion n’a été vue qu’en coup de vent. Assez pour pouss­er un soupir de décourage­ment devant l’in­con­sis­tance de ce qui pré­tendait être une déam­bu­la­tion sur­réal­is­to-sit­u­a­tion­niste dans Venise, et qui ne s’avérait finale­ment qu’une suite de plans de la ville vue de nuit, sous-titrée par des réflex­ions de Guy Debord.
Reste cepen­dant un titre qui n’a rien per­du de sa force de sug­ges­tion. Car s’il faut bien par­ler de dérive, au vu de la qual­ité des films présen­tés dans les sec­tions main­stream de la Mostra cette année, c’est égale­ment du fait des «dérives» qu’elle pro­pose que l’ex­péri­ence du fes­ti­val con­serve encore une cer­taine fécon­dité.
Dériv­er devrait alors être envis­agé comme un geste, une démarche active assim­i­l­able à un change­ment de rivages, essai de déplace­ment con­stant entre les dif­férents îlots qui con­stituent aus­si bien la géo­gra­phie véni­ti­enne que l’ar­chi­tec­ture tou­jours plus frag­men­tée et dis­séminée de son fes­ti­val.

Pre­mière dérive bien sur, celle qui va d’un ciné­ma d’au­teur, atten­du, con­sacré, ambitieux et sans doute hors de portée désor­mais pour les organ­isa­teurs du fes­ti­val, à la recherche de propo­si­tions filmiques «mineures».
À cet égard, le ciné­ma doc­u­men­taire a don­né une nou­velle fois la preuve de sa capac­ité à unir l’ex­plo­ration et le décryptage d’une réal­ité don­née avec un tra­vail des poten­tial­ités ciné­matographiques dans leurs dif­férentes facettes. Qu’on songe aux propo­si­tions de Tem­pête (en ter­mes de jeu d’ac­teurs), des Sou­venirs du fleuve (comme recom­po­si­tion d’un temps, d’un espace et d’une com­mu­nauté éclatés) ou encore de The Event (resti­tu­tion par le mon­tage du car­ac­tère aléa­toire de l’événe­ment dou­blée d’une expéri­ence d’im­mer­sion qui donne à le revivre).

Il faut aus­si associ­er à ces dérives une idée de sur­prise, de spon­tanéité et de ren­con­tre: Venise garde le grand mérite de per­me­t­tre un con­tact con­stant entre spec­ta­teurs et cinéastes, et c’est à la sor­tie d’une séance qu’ont pris forme les ini­tia­tives d’in­ter­view­er des cinéastes comme Samuel Col­lardey ou les frères De Serio.

Dérive égale­ment de la «com­péti­tion» vers les œuvres restau­rées, qui ont livré le savoir-faire de la Ciné­math­èque de Bologne ou du Museo del Cin­e­ma de Turin. La redé­cou­verte sur grand écran de chefs d’œu­vre tels qu’Umut, Bar­ber­ousse, ou encore l’Oth­el­lo d’Or­son Welles con­fir­ment la per­ti­nence d’une telle démarche.

Dérives enfin vers les travaux de la Bien­nale et l’e­space hors Lido, si l’on songe que l’un des doc­u­men­taires les plus aboutis du fes­ti­val est celui des frères De Serio, réal­isa­teurs et plas­ti­ciens, et que les œuvres d’artistes vidéastes jalon­naient le cen­tre-ville.

Si la cri­tique s’avère impuis­sante à infléchir les choix du fes­ti­val, elle est en revanche à même de sor­tir de l’al­ter­na­tive assez rigide con­sis­tant à cau­tion­ner ou à refuser. Non pas une logique de con­tente­ment, mais bel et bien une ten­ta­tive de sub­ver­tir les hiérar­chies imposées, et de pro­pos­er un nou­veau par­cours dans l’archipel véni­tien.