Critikat
Affiche de Entretien : Samuel Collardey et Dominique Leborne

Entretien : Samuel Collardey et Dominique Leborne

de Samuel Collardey

Après la « Tempête »

par Benoît Smith, Nicola Brarda

L’un des élé­ments les plus fasci­nants de l’expérience fes­ti­val­ière tient à ce qu’elle con­stitue, pour les spec­ta­teurs, l’une des rares occa­sions de ren­con­tr­er les auteurs des films qui les touchent et les inter­ro­gent. À Venise, deux films en par­ti­c­uli­er nous ont trans­mis en sor­tant de la séance un désir d’en savoir davan­tage. Le pre­mier est Tem­pête, grâce à l’hon­nêteté du regard de Col­lardey et la présence presque tan­gi­ble à l’écran de son pro­tag­o­niste, Dominique dit Dom’.
D’où cette inter­view au binôme acteur-réal­isa­teur, pour décou­vrir un film qui a le grand mérite de nous con­fron­ter avec pudeur et justesse à des “têtes qu’on ne ver­rait pas ailleurs”, des vies que le ciné­ma sem­ble avoir délais­sées au prof­it de la représen­ta­tion télévi­suelle.
À une table de la Ter­raz­za bien­nale, l’en­tre­tien avec Samuel Col­lardey et Dominique débute. La mer si calme au Lido s’agite depuis quelques heures : nous y avons vu un bon présage.

Com­mençons par la genèse de votre pro­jet. Après Comme un lion, film de fic­tion, vous êtes revenu à un ciné­ma où il s’agis­sait, comme dans l’Ap­pren­ti, de met­tre en scène des per­son­nes “rejouant” leur pro­pre exis­tence. On voulait savoir ce qui vous avait con­duit de nou­veau à ce ciné­ma, qui vous était peut-être plus fam­i­li­er ?

Samuel C. : L’Ap­pren­ti a été la con­ti­nu­ité d’un tra­vail que j’avais fait à la Fémis comme étu­di­ant, l’aboutisse­ment d’une recherche où l’on fai­sait du doc­u­men­taire en util­isant en même temps une gram­maire de fic­tion. Quand on avait tourné Comme un lion, cela s’est passé de la même façon : j’ai ren­con­tré quelqu’un, un jeune Séné­galais, comme j’ai pu ren­con­tr­er Dom. Sauf que lui, le jeune Séné­galais, ne voulait pas être filmé.
On s’est longtemps posé la ques­tion de faire ce film-là ou pas, car on s’éloignait du dis­posi­tif habituel, il fal­lait pass­er par des acteurs. Même si Mytri (Mytri Attal) qui joue le per­son­nage prin­ci­pal n’est pas acteur pro­fes­sion­nel, ce n’est pas une his­toire qui lui est arrivée per­son­nelle­ment. C’est un acteur non pro­fes­sion­nel qui joue un rôle, con­traire­ment à Matthieu dans L’Ap­pren­ti ou à Dom.
Du coup le résul­tat final a été un peu déce­vant pour moi : j’é­tais passé du côté d’un réc­it qui se rap­proche du réc­it de fic­tion mais j’avais per­du la vérac­ité d’in­ter­pré­ta­tion d’un acteur non pro­fes­sion­nel jouant son pro­pre rôle.
On est donc revenus à Tem­pête. Quand j’avais fini L’Ap­pren­ti, qui est un doc­u­men­taire pour moi, la chronique d’une année à la ferme : après L’Ap­pren­ti, je voulais avoir plus de scé­nario, plus de dra­maturgie, tout en gar­dant cette pat­te doc­u­men­taire. Avec Comme un lion j’é­tais allé un peu trop loin, et là je crois avoir trou­vé un juste milieu entre le doc­u­men­taire pur et la fic­tion, c’est un équili­bre qui me plaît.

Vous évo­quez l’im­por­tance de la ren­con­tre : com­ment s’est passée la ren­con­tre avec Dom, quel a été le fac­teur déclencheur ?

SC : C’est Cather­ine Pail­lé, qui est une amie et la scé­nar­iste avec qui je tra­vaille depuis mon pre­mier long métrage : on voulait faire un film qui se pas­sait dans le milieu de la pêche, qui racon­te comme tou­jours dans mes films des rap­ports de famille. Ça fai­sait longtemps qu’elle me par­lait de Dom, et puis elle me l’a présen­té. Au début il savait pas trop pourquoi un type venait chez lui : il savait juste que j’é­tais réal­isa­teur.

Dominique L. : Pour moi c’é­tait un ami d’a­mi.

SC : Après une fois, deux fois, trois fois, il s’est passé quelque chose… Au départ il pen­sait que je venais pour son fils : mes deux pre­miers films étaient sur des ado­les­cents.

DL : Comme lui aus­si voulait être marin pêcheur, je me suis dit bon…

SC : Et puis il a bien fal­lu se déclar­er, j’ai déclaré ma flamme !

Dominique, quelle part vous avez joué dans l’écri­t­ure du scé­nario ?

DL : Moi, rien du tout. Avec Cather­ine ça fai­sait déjà longtemps qu’on se con­nais­sait, et puis dis­ons que je suis assez bavard. On par­lait tous les deux sou­vent, elle savait qua­si­ment tout de moi, je ne me cache de rien.

Donc il y a eu besoin de la médi­a­tion de Cather­ine ?

SC : Oui exacte­ment : Cather­ine con­nais­sait Dom au moment où cette his­toire avec Maïlys s’est passée. Elle a assisté à tout ça en temps réel.

Juste­ment, com­ment est-ce qu’on per­suade des per­son­nes de rejouer dans une fic­tion des épisodes par­fois douloureux de leur exis­tence ?

SC : C’est tou­jours un mys­tère.

Et vous, Dom, qu’est-ce qui vous a con­va­in­cu ?

DL : On a lié d’ami­tié et de con­fi­ance. Évidem­ment il y a eu des moments plus durs que d’autres, mais je me suis dit dans le fond pas de souci, même si c’est des émo­tions assez dures à ressor­tir, à retrou­ver. Cela dit, ces émo­tions-là, on ne les perd jamais, quand on y repense tout remonte…

SC : Comme il l’a dit lui-même, Dom c’est quelqu’un qui ne se cache de rien. Il assume com­plète­ment sa vie, ses choix. Un livre ouvert.

Est-ce que le pas­sage par la fic­tion est une manière de revivre ces événe­ments, avec plus de dis­tance ?

DL : Il y a des choses qui n’ont pas vrai­ment été réglées dans cette his­toire, et qui se sont plus ou moins réglées quand on a fait le film. Il a fal­lu retrou­ver les émo­tions, se dire des choses qui ne lui avaient pas plu et qu’elle ne m’avait jamais dites, et vice ver­sa.

SC : J’avais déjà touché du doigt ça avec L’Ap­pren­ti, c’est presque une séance chez le psy­cho­logue : le réal­isa­teur (mais pas que, il faut que l’ob­jet caméra lui soit asso­cié) devient la tierce per­son­ne qui fait que l’on con­voque les deux autres, et cette con­vo­ca­tion devant la caméra provoque un dia­logue qui dans la vie réelle n’a pas eu lieu.
Il y a des choses qui se sont dites devant la caméra qui ne se seraient jamais dites si on n’avait pas demandé d’en par­ler. La vie influ­ence le ciné­ma, mais le ciné­ma influ­ence aus­si la vie.

En dehors de Dominique et ses enfants, qui jouait son pro­pre rôle dans le film ?

SC : Tout le monde, sauf la mère de Maïlys. Elle a accep­té qu’on par­le d’elle mais elle ne voulait pas jouer son rôle. Sinon il y a deux autres comé­di­ens pro­fes­sion­nels, le ban­quier et le patron du bateau, pour des raisons de cast­ing : le patron était un type hyper gen­til, avec une vraie bon­homie, per­son­ne n’au­rait pu l’imag­in­er qu’il dise à Dom “t’as pas le choix soit tu débar­ques soit tu perds ton poste” [c’est Patrick D’As­sumçao qui joue ce rôle, ndlr], et puis la banque parce que les ban­quiers n’ont jamais voulu être mis en scène.

Ah quand même…

SC : Cela dit, on ne tape pas sur la banque.

C’est vrai, mais on sent quand même qu’à par­tir de l’en­tre­tien avec le ban­quier, ça va être dif­fi­cile…
Il y a cer­tains pas­sages dia­logués où on a l’im­pres­sion que vous vous racon­tez devant la caméra, comme si c’é­tait un témoignage. La scène à l’é­cole où vous expliquez votre méti­er, la scène devant l’as­sis­tante sociale : on a l’im­pres­sion que dans ces moments, vous vous présen­tez, alors qu’au début du film on en sait très peu sur vous, au point qu’un col­lègue a cru ini­tiale­ment que vous étiez le frère de Mat­teo (au moment où celui-ci dit presque ironique­ment “c’est un daron”). On est immergé dans l’his­toire dès le début, mais ces moments-là nous per­me­t­tent d’en sor­tir un peu pour com­pren­dre la sit­u­a­tion…

DL : Avec Mat­teo on est presque copains, et avec ma mère aus­si je par­le de tout. Il y a for­cé­ment des moments où c’est moi le “daron” et lui le fils, mais on se dit vrai­ment tout.

SC : Le début du film fait claire­ment le por­trait d’un papa copain. On dirait deux ado­les­cents.
D’ailleurs y a un dia­logue qui sonne juste, où il dit “ici l’adulte c’est moi” (c’est lui qui le dit, sans qu’on l’ait écrit), et on le retrou­ve en train de ron­quer sur le canapé avec Maïlys qui range les affaires. Donc la coupe est maligne : le spec­ta­teur se demande jusqu’à quel point c’est lui l’adulte.
On fait donc ce por­trait d’un papa hyper aimant avec ses enfants mais qui a une rela­tion incer­taine, ça peut être du copinage, ça peut être le grand frère.
Quant aux autres scènes : on en avait besoin, comme dans un scé­nario de fic­tion, pour don­ner des infor­ma­tions au spec­ta­teur qui est un peu en retard.
L’as­sis­tante sociale sert à nous faire décou­vrir des choses sur Dom, mais elle met aus­si en avant le dilemme auquel il est con­fron­té.

Alors que Dom est sou­vent jugé, le spec­ta­teur n’a pas ce rap­port : on a une dis­tance par rap­port à cette démarche qui nous met du côté de Dom.

SC : Oui tout à fait, c’est même le but du mécan­isme.

On songe en voy­ant Tem­pête à un cer­tain nom­bre de films, Nin­gen notam­ment au Japon où les réal­isa­teurs ont ren­con­tré le PDG et les employés d’une société et lui ont pro­posé d’écrire un scé­nario ensem­ble à par­tir de son exis­tence. Des films, en somme, où on tourne avec des per­son­nes en leur deman­dant de par­ticiper active­ment à l’ensem­ble. Est-ce qu’il vous sem­ble qu’il y a des affinités entre votre pro­jet et celui d’un cer­tain ciné­ma, en France notam­ment, ou s’ag­it-il de votre démarche depuis le début ?

SC : Je pense faire par­tie d’une famille, mais je ne me suis pas situé con­sciem­ment. Tout est né au départ d’un exer­ci­ce à la Fémis : je me cher­chais, j’ai décou­vert en deux­ième année le ciné­ma doc­u­men­taire et ça m’a vrai­ment mar­qué. En même temps j’ap­pre­nais à devenir chef opéra­teur pour des films de fic­tion, et dès lors je me suis posé la ques­tion : pourquoi ne pas filmer le réel avec les out­ils de la fic­tion ? Ça sol­lic­i­tait une cer­taine maîtrise, une cer­taine mise en scène. J’ai expéri­men­té : ce tra­vail m’a mené à l’Ap­pren­ti.
Je repen­sais à Fla­her­ty : c’est exacte­ment le même dis­posi­tif, vieux comme le monde, comme le ciné­ma le fait de met­tre en scène le réel, de s’ap­puy­er sur le réel pour la mise en scène. C’est une vraie tra­di­tion. Dans le ciné­ma français, si on par­le des grands, je pense aus­si aux Kéchiche, aux Pialat. Et puis en revoy­ant le film hier, j’ai trou­vé qu’il avait des airs de Dar­d­enne : la caméra der­rière le per­son­nage, à l’é­paule, des têtes qu’on ne ver­rait pas ailleurs.

C’est la fic­tion qui vous intéresse dans le réel, ou c’est plus com­pliqué ?

SC : C’est un aller-retour. Je suis chef opéra­teur, il m’ar­rive d’être sur des films de fic­tion avec un scé­nario, des acteurs, un acces­soiriste, des équipes de trente, quar­ante per­son­nes.
Je prends beau­coup de plaisir à faire la pho­togra­phie de ces films, mais je me demande sou­vent si j’aimerais faire ça, et à chaque fois je me dis qu’il me man­querait quelque chose : le moment où ça dérape, le moment de grâce, je peux pas faire une croix dessus.
Il y a des choses non prév­enues, non con­vo­quées qui arrivent, et là on a l’im­pres­sion de filmer un moment impor­tant. J’ai besoin que le réel amène quelque chose, et en même temps je n’ai pas envie de faire un doc­u­men­taire avec la caméra qui suit et qui capte le réel sans inter­venir.

Dom, c’é­tait votre pre­mière expéri­ence de tour­nage. Au niveau du jeu, vous avez eu l’im­pres­sion qu’il fal­lait vous guider, ou est-ce que finale­ment c’é­tait aus­si votre respon­s­abil­ité pro­pre ?

DL : Un peu des deux : il y a eu des indi­ca­tions, mais beau­coup de fois aus­si où Samuel m’a lais­sé libre, avec mon gars ou ma fille. Il m’a dit de rester comme je suis naturelle­ment, “fais ton truc, on ver­ra au fur et à mesure si ça marche ou pas”.

SC : C’est un mélange de scènes de fic­tion et de cap­ta­tion doc­u­men­taire de sit­u­a­tions imposées. Par exem­ple la fête d’ado­les­cents : j’en ai vu qua­tre cinq, j’y ai par­ticipé et je savais très bien com­ment ça allait se pass­er, donc j’ai dit à Mat­teo et Dom “j’aimerais bien qu’on invite les amis de Mat­teo à la mai­son”, et là je prends la caméra et je filme : c’est une cap­ta­tion doc­u­men­taire de la sit­u­a­tion.
Ensuite on a des scènes avec un dia­logue, qui ont une marge de lib­erté mais ça reste organ­isé, et là on mul­ti­plie les pris­es: 12ème, 13ème, 28ème…

Donc la lib­erté du jeu d’ac­teur est com­pen­sée par le mon­tage et la pos­si­bil­ité de couper dans un sec­ond temps ?

SC : Oui oui, tout à fait. La scène où Mat­teo dit qu’il veut arrêter l’é­cole de pêche est une scène forte : eh bien on a galéré à la faire, des pris­es et des pris­es. Dans cette scène, l’in­ter­pré­ta­tion cor­re­spondait à du jeu : une inter­pré­ta­tion pure et dure. Avec des non pro­fes­sion­nels ça n’est jamais sim­ple, il faut s’y repren­dre. J’ai tourné avec des pro­fes­sion­nels et c’é­tait le plus sou­vent bouclé dès la deux­ième reprise, mais sans la même inten­sité.
Dans la scène où Maïlys se con­fie, on a tourné un seul plan-séquence pen­dant la journée. On est arrivés à 9h sur le plateau, et à 16h on a com­mencé à tourn­er. Ça ne fonc­tion­nait pas, Maïlys résis­tait. Il a fal­lu pass­er des moments d’in­ten­sité hyper forte alors que la caméra était rangée, puis elle m’a dit de tourn­er, et on a fait un plan, qui a suf­fi.
Il n’y a pas eu de recettes : il a fal­lu à chaque fois trou­ver le bon dis­posi­tif pour ce qu’il se passe quelque chose devant la caméra.

Vous avez évo­qué les moments de grâce : il y a eu un hier… (la fin de la pro­jec­tion publique a été mar­quée aus­si bien par les applaud­isse­ments chaleureux du pub­lic, et les larmes de Dom)

DL: Jusqu’i­ci j’avais revu quelques bouts, mais pas le film en entier. Je ne m’at­tendais pas du tout à ça, et bien sûr pas à tout ce qu’il y a eu autour. Ça fai­sait un an qu’on avait fini de tourn­er, entre-temps j’avais repris mon petit quo­ti­di­en. Je m’at­tendais pas non plus aux gens qui vien­nent te voir, te ser­rer la main, c’é­tait un moment très fort.

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Entretien réalisé le 10 septembre 2015, sur l'île du Lido, à Venise (Italie).