Julie est mar­iée et c’est là son occu­pa­tion prin­ci­pale : se par­er pour les arrière-bans mondains qui vénèrent Richard, son mari scri­bouil­lard dans une revue con­nue du Tout-New York ; ten­ter vaine­ment de faire resur­gir chez lui un désir sex­uel enfoui dans les vaines célébra­tions et les jupons juvéniles ; remet­tre au goût du jour une féminité fon­due dans la mater­nité. Julie pense donc essen­tielle­ment à ce qui la recou­vre jusqu’au jour où Richard, vic­time d’une erreur médi­cale, tombe dans le coma, lais­sant Julie seule face à l’hypocrisie des sphères sociales et intimes.

La carpe et le lapin

Comme dans cer­tains cré­pus­cules de l’âge d’or hol­ly­woo­d­i­en (pen­sons à la lour­deur policée de Guêpi­er pour trois abeilles de Mankiewicz ou à celle de Com­plot de famille d’Hitch­cock), on trou­ve dans Des amis comme les miens le mariage éton­nant, stim­u­lant, de la pré­ci­sion chère à Pre­minger et de la ringardise presque immé­di­ate. Soyons hon­nête dans les deux sens : le réal­isa­teur de Lau­ra (1944) et, plus récem­ment de l’ex­cel­lent Bun­ny Lake a dis­paru (1965) ne perd jamais, durant l’heure quar­ante de ce petit opus, son sens de l’at­mo­sphère et du rythme. Mais, dès les pre­mières images, au grain pour­tant éton­nant, une sorte d’in­com­préhen­sion du temps est révélée, d’ex­clu­sion à l’im­age des faits humains et soci­aux. Julie est ain­si le cliché vivant d’une idée de la généra­tion de l’après-guerre : elle représente, avec son mari, la nais­sance des nou­veaux rich­es, aus­si super­fi­ciels que chez Pin­ter ; super­fi­cial­ité qui, comme dans les pièces du dra­maturge anglais, doit pren­dre la fonc­tion du dévoile­ment. Mais la cri­tique du milieu intel­lec­tu­a­lo-friqué est trop faible, trop mât­inée de pos­tures (le mépris de façade de la bonne, la frus­tra­tion sex­uelle bal­ayée, l’ob­ses­sion ves­ti­men­taire, etc.) pour que l’il­lu­mi­na­tion, la prise de con­science et la renais­sance de Julie devi­en­nent des enjeux dra­ma­tiques réels. Ou, plus sim­ple­ment, que l’on s’y intéresse.

Plus dure sera la chute ?

Ce n’est donc ni dans le por­trait, ni dans l’évo­lu­tion, ni dans les fan­tasmes de Julie que l’on retrou­ve Pre­minger. Il ne parvient que dans de très rares occa­sions à représen­ter le monde sen­si­tif de Julie qui, du désir insat­is­fait à l’é­mo­tion ter­ri­fiée par la mal­adie de son mari, ne sem­ble jamais bas­culer. En revanche, le jeu de tons, de gen­res, finit par devenir cen­tral et assez exci­tant : le glisse­ment de la comédie de mœurs à l’er­rance méta­physique, même peu écrit, délivre son poten­tiel, et si l’on se lasse vite des descrip­tions morales et décou­vertes frap­pantes de Julie (les amis ne sont pas tou­jours là), on cherche plutôt un intérêt dans la cap­ta­tion des sons, des couleurs, des into­na­tions de voix. C’est dans le monde interne au film qui faut chercher un reflet, un sens. C’est aus­si dans le délite­ment du décor qu’il faut chercher la clé, et dans l’a­paise­ment d’un New York trop bouil­lon­nant que Julie trou­ve le courage de devenir adulte, non dans la galerie des car­ac­tères croy­ant coller au temps présent. C’est finale­ment dans ce que le ciné­ma a d’in­tem­porel que Pre­minger est retrou­vé.