Six ans après le cultissime Lau­ra, Otto Pre­minger retrou­ve son cou­ple vedette Dana Andrews/Gene Tier­ney pour un film noir tout aus­si splen­dide. Cette fois, la femme fatale s’ef­face pour laiss­er place au por­trait trou­ble du détec­tive, miné par une enfance qu’il s’ob­s­tine à rejeter tout en la retrou­vant sans cesse sur son chemin. Comme l’af­firme joli­ment le titre orig­i­nal (Where the Side­walk Ends : «Où le trot­toir s’ar­rête»), la fron­tière est ténue entre les sen­tiers bal­isés du bien et la route tortueuse du mal.

Mark Dixon n’est pas un détec­tive comme les autres : nor­mal, c’est le héros. Mais son atti­tude bru­tale, que ne cesse de lui reprocher son supérieur et qui l’empêche de mon­ter en grade, sem­ble cacher un secret trop lourd à porter. Dixon aime cogn­er avant de dis­cuter, non pas pour obtenir des aveux, mais plus égoïste­ment, pour se défouler. Un homme, notam­ment, sem­ble con­cen­tr­er toute sa haine: le truand Scalise, qui parvient tou­jours à échap­per aux mains de la jus­tice mal­gré les efforts répétés du détec­tive. Quand un homme est tué lors d’une par­tie de dés illé­gale chez Scalise, Dixon y voit l’oc­ca­sion rêvée de coin­cer enfin sa tête de Turc. Mais il com­met la plus grave erreur de sa car­rière en tuant involon­taire­ment l’un des hommes de main de Scalise puis en dis­sim­u­lant le cadavre comme un vul­gaire truand. Lorsqu’ap­pa­raît la jolie jeune femme de l’homme qu’il vient d’as­sas­sin­er, et dont il va irrémé­di­a­ble­ment tomber amoureux, Dixon est pris entre deux feux…

Qui a dit que les détec­tives étaient les chantres du bien? Les héros des auteurs les plus célèbres du polar améri­cain (Chan­dler, Ham­mett, Manchette…) n’é­taient pas des enfants de chœur. Peu de choses étaient dévoilées de leur per­son­nal­ité et de leur passé, mais il n’é­tait pas inter­dit de penser que leur enfance n’avait rien de com­mun avec le con­te de fées. Le goût de Dixon pour la manière forte est plus explicite : son père était un gang­ster, ami de Scalise. En adop­tant une pro­fes­sion tout à fait à l’op­posé du ban­ditisme, Dixon cherche à faire men­tir les gènes, à racheter son nom souil­lé, tout en lut­tant mal­adroite­ment avec son édu­ca­tion qui lui claque à la fig­ure. Dixon le détec­tive con­serve tou­jours en lui sa part de voy­ou prête à refaire sur­face à tout moment.

L’aspect psy­ch­an­a­ly­tique du scé­nario, ren­du par de gros plans sur le vis­age tor­turé de Dixon/Dana Andrews, n’est pas le seul point fort du film. En faisant du polici­er un gang­ster, tout en con­tin­u­ant à l’i­den­ti­fi­er par sa pro­fes­sion ini­tiale, Pre­minger pré­cip­ite son héros dans une course schiz­o­phrénique. Le flic qui a com­mis le meurtre doit con­duire l’en­quête sur ce même meurtre, tout en faisant atten­tion à ne pas se faire pren­dre. Ce qui l’amène dans des sit­u­a­tions périlleuses, comme celle d’en­doss­er son pro­pre déguise­ment pour recon­stituer la scène ou d’in­ter­roger le gang­ster Scalise en l’ac­cu­sant du meurtre qu’il sait per­tinem­ment avoir lui-même com­mis. Le sus­pense n’est plus ici guidé par la décou­verte de l’as­sas­sin (puisque les inter­roga­toires sont menés par un détec­tive qui sait la vérité), mais par la façon dont le héros va s’en sor­tir (ou non). La réso­lu­tion du meurtre ini­tial chez Scalise n’est qu’un pré­texte : ici, les gen­darmes et les voleurs sont réu­nis en un seul per­son­nage, Dixon, et les autres ne sont à peine plus que des fig­u­rants. Le final est une belle démon­stra­tion du pro­pos du film : alors que Dixon pour­rait être à jamais inno­cen­té de son meurtre, il l’avoue à son supérieur. C’est donc bien par le proces­sus d’un chem­ine­ment intérieur, et non de con­tin­gences extérieures (ses col­lègues, la fille, les voy­ous), que Dixon peut se sor­tir de ses con­tra­dic­tions.

Au-delà de la per­fec­tion du scé­nario de Ben Hecht, Mark Dixon, détec­tive est aus­si un fleu­ron du film noir, qui ne démérite pas de ses deux aînés (Lau­ra et Un si doux vis­age). Passé maître dans le genre, Pre­minger en réu­tilise les codes à foi­son : atmo­sphère som­bre des nuits new-yorkaises, gros plans sur des vis­ages tor­turés par l’an­goisse, place­ment auda­cieux des objets dans le cadre (tels ces télé­phones plus grands que nature) oppo­si­tion plongées/­con­tre-plongées rem­plaçant le tra­di­tion­nel champ/contrechamp, flu­id­ité des trav­el­lings et des tran­si­tions entre les scènes (sou­vent par fon­du enchaîné) pour ne pas cass­er le rythme du film… Le tra­vail du grand chef opéra­teur améri­cain Joseph LaShelle accentue remar­quable­ment la ten­sion con­cen­trée sur le per­son­nage prin­ci­pal: voir ain­si ce gros plan du vis­age de Dixon écrivant sa let­tre d’aveux et baigné dans la lumière vive d’une lampe de chevet, ou le jeu de clair-obscur sur le place­ment du per­son­nage, sou­vent au pre­mier plan.

Comme pour le dandy crim­inel de Lau­ra ou la jeune meur­trière d’Un si doux vis­age, Pre­minger accorde du bout des lèvres sa rédemp­tion à Dana Andrews/Mark Dixon: avant de pou­voir se laver de ses péchés, il devra pay­er pour ses fautes. Quel qu’en soit le prix.