En pleine nuit, dans la même petite vile, un homme débar­que par hasard au moment où juste­ment on s’in­quiète de la dis­pari­tion d’une jeune femme. Otto Pre­minger signe un film noir sur toile de fond rurale, dans une petite com­mu­nauté dont les habi­tants ressem­blent davan­tage aux per­son­nages de La Petite Mai­son dans la prairie qu’aux caïds des bas-fonds de Los Ange­les. En dehors du beau cou­ple que for­ment Dana Andrews et Lin­da Dar­nell, le film manque par­fois de souf­fle.

Comme dans Lau­ra, tourné par Pre­minger un an plus tôt, Crime pas­sion­nel s’ou­vre sur la dis­pari­tion d’une jeune femme. Le patron du café le Pop’s Eats s’in­quiète de ne pas voir paraître sa belle serveuse Stel­la. Au-delà de l’at­tente que ménage le cinéaste avant de faire entr­er en scène la vedette Lin­da Dar­nell, cette dis­pari­tion agit comme une sorte de pré­mo­ni­tion de ce qui arrivera plus tard dans l’in­trigue. C’est égale­ment une façon de car­ac­téris­er déjà le per­son­nage féminin, qui, en se dérobant sans cesse, dévoile à quel point sa beauté vénéneuse est bien trop écla­tante pour le rade où elle tra­vaille, comme pour la petite bour­gade sans his­toires qu’elle habite. Toutes les aven­tures qui peu­vent arriv­er dans cette ville provin­ciale, ne peu­vent graviter qu’au­tour d’elle.

Débar­qué sans un sou, sans bagage, le jeune Eric Stan­ton est d’emblée intrigué par cette femme dont l’ab­sence met en émoi toute la petite com­mu­nauté mas­cu­line. C’est comme si le spec­ta­teur pre­nait en cours de route ce film qui com­mence en pleine nuit par un très beau plan dans lequel la caméra est placée der­rière le chauf­feur d’un bus qui roule de nuit sur une route de cam­pagne. Le per­son­nage qui sort du bus faute de pou­voir pay­er la fin de son tra­jet est sans attach­es, prêt à s’en­gager dans la pre­mière aven­ture que la petite ville où il a par hasard atter­ri lui offrira. Nous ne saurons pas plus quelles aven­tures passées l’ont mené à la ruine, que les détails de la prime dis­pari­tion de la serveuse. Dana Andrews, qui déjà par­tait en quête de Gene Tier­ney dans l’o­pus précé­dent du réal­isa­teur, s’in­téresse ici à la beauté vénéneuse de Stel­la, jouée par Lin­da Dar­nell. La rela­tion entre les deux élec­trons libres qui ne se voient aucun avenir dans un tel patelin se com­plique de la présence d’un deux­ième per­son­nage féminin, jeune héri­tière très prude dont Stan­ton con­voite la for­tune. June Mills est aus­si blonde que Stel­la est brune, et leurs prénoms soulig­nent l’op­po­si­tion stéréo­typ­ique des deux incar­na­tions féminines, encore ren­for­cée par la rival­ité des deux actri­ces. Alice Faye qui s’é­tait détournée de la comédie musi­cale pour s’en­gager dans des rôles plus dra­ma­tiques renonça presque totale­ment au ciné­ma en voy­ant les coupes subies au mon­tage par ses appari­tions à l’écran. Laque­lle, de la blonde ou de la brune, est l’ange déchu auquel le titre orig­i­nal fait allu­sion?

Au cœur de ces rival­ités féminines, Dana Andrews, le mau­vais garçon, vient con­fér­er au film la touche hard boiled qui insin­ue l’am­biance du film noir dans un décor provin­cial qui ne s’y prête pas a pri­ori. Comme un chien dans un jeu de quilles, le per­son­nage d’Er­ic Stan­ton est là pour per­turber l’équili­bre social qui n’at­tendait qu’un petit déclic pour implos­er, et pour révéler les faib­less­es de cha­cun. Fidèle à ce sous-genre du film noir qui mélange réal­isme social et intrigue poli­cière, de L’Om­bre d’un doute (Hitch­cock, 1942) à Last Seduc­tion (John Dahl, 1994), avec Lin­da Fiorenti­no et Bill Pull­man, Pre­minger se sert de la petite ville comme d’un micro­cosme où cha­cun a sa place prédéfinie, son rôle déter­miné. De même que dans Le démon s’éveille la nuit (Clash by Night, Fritz Lang, 1952) où l’am­bi­tion de Bar­bara Stan­wyck et la beauté de Mar­i­lyn Mon­roe débor­dera dans leur petite ville de pêcheurs, Stella/Linda Dar­nell est trop belle, trop grande, pour le milieu qu’elle occupe. De son désir d’une vie plus large au désir qu’elle fait naître chez les hommes qui l’en­tourent et l’ai­ment cha­cun à leur manière, il n’y a qu’un pas qui fait bas­culer le film du drame social au drame polici­er. L’écueil de ce type de scé­nario est que les per­son­nages veu­lent telle­ment quit­ter la ville morne qu’ils occu­pent qu’elle perd aus­si son charme aux yeux du spec­ta­teur. Ain­si, le décor, les rôles sec­ondaires ne sem­blent pas tou­jours tail­lés à la mesure des deux pro­tag­o­nistes qui por­tent le film sur leurs épaules.