De Lau­ra en 1944 à Bun­ny Lake a dis­paru en 1965 en pas­sant par Autop­sie d’un meurtre (1959) ou Bon­jour tristesse (1958) pour ne citer que ses films les plus célèbres, Otto Pre­minger a parsemé sa fil­mo­gra­phie de des­tins féminins à con­tre-courant des rôles de séduc­tri­ces dia­boliques et de vic­times sac­ri­fi­cielles dont Hol­ly­wood a longtemps été friand. Comme chez Hitch­cock ou Mankiewicz, ces fig­ures ne sont pas seule­ment des indi­vid­u­al­ités agis­sant dans le con­texte pré­cis d’un thriller, d’un drame social ou d’un procès : elles sont les mères filles, les épous­es délais­sées, les ado­les­centes en quête d’une lib­erté et d’une recon­nais­sance que l’u­nivers mas­culin leur refuse.

Bring back my Bunny to me, to me

Bun­ny Lake a dis­paru, peut-être davan­tage que les autres œuvres de Pre­minger, est d’abord l’his­toire d’une révolte : celle d’An­nie Lake, petit oiseau tombé du nid tout juste débar­qué des États-Unis à Lon­dres avec son frère Steven et dont la petite fille, Bun­ny, a dis­paru. Le ciné­ma de Pre­minger ne se donne pas le pou­voir de faire évoluer ex nihi­lo la donne sociale, mais il per­met la nais­sance des car­ac­tères les plus solides et pro­fonds comme celui d’An­nie, comme celle des plus malé­fiques comme celui du kid­nappeur ‑dont nous tairons le nom par char­ité chré­ti­enne. Le por­trait social tient plus ici du pointil­lisme que de la den­telle : par petites touch­es, la con­struc­tion du per­son­nage d’An­nie rap­pelle les cadres stricts que l’on impose aux femmes. Lors du démé­nage­ment et de la présen­ta­tion du «cou­ple», il ne vient à l’idée de per­son­ne (y com­pris celle du spec­ta­teur) que Steven puisse être le frère d’An­nie. Ayant enfan­té, elle doit répéter sans cesse sa con­di­tion de mère céli­bataire : l’in­tel­li­gence du regard de Pre­minger est de ne pas affubler les con­génères d’An­nie du juge­ment inquisi­teur d’autrui, mais de plac­er la femme dans une logique de jus­ti­fi­ca­tion.

Annie, partout, est une étrangère : méprisée par les mères anglais­es qui recon­nais­sent son accent yan­kee, mise en doute par la police locale qui remet rapi­de­ment en ques­tion l’ex­is­tence même de sa fille (toutes les affaires de Bun­ny ont dis­paru et per­son­ne ne l’a vue), cette femme per­due sem­ble harcelée par un décor sans cesse détourné. La sor­tie d’é­cole qui voit s’en­gouf­fr­er les enfants ressem­ble à un tor­rent de mon­stres hurlants et grouil­lants ; tout espace, pub­lic ou privé, est incon­nu, per­tur­bant, sans accroche humaine. Il suf­fit, chez Pre­minger, qu’une porte s’ou­vre pour laiss­er appa­raître un autre monde en pro­fondeur et mul­ti­pli­er les strates de l’an­goisse et de l’in­com­préhen­sion. Du pro­prié­taire déjan­té de son nou­v­el apparte­ment à la froideur mor­bide d’un mag­a­sin de poupées, la pro­fu­sion des élé­ments d’ef­froi con­traste avec la sim­plic­ité de la douleur et du com­bat d’An­nie.

Au-delà de la psychose des hommes

L’ét­in­celle de lumière et de vérité ne jail­lit pas seule­ment de l’im­age : elle naît de la capac­ité d’An­nie à sor­tir d’elle-même, à out­repass­er son statut de spec­ta­trice. Elle n’est ni la pureté souil­lée ni la faible vic­time. Et Pre­minger, tout vir­tu­ose du clair-obscur et de la gra­da­tion qu’il reste, a l’in­tel­li­gence de dépass­er par­fois, le temps d’un plan, des sub­terfuges pure­ment visuels pour entr­er dans la mon­stra­tion pure : celle de la folie au tra­vers du vis­age d’ange d’un kid­nappeur schiz­o­phrène qui a tout du Nor­man Bates exilé (fig­ure lisse et regard vit­reux) ; celle de l’acharne­ment d’An­nie, notam­ment lors de la scène finale, impres­sion­nante relec­ture de la scène de pour­suite en huis clos mêlant la panique et la ter­reur les plus absolues à l’in­stinct de survie le plus humain. Alors qu’An­nie a trou­vé le bour­reau de sa fille et sa planque, elle entre à cœur per­du dans son jeu démen­tiel, masquant sa peur der­rière l’ac­cep­ta­tion que l’on a tou­jours atten­du d’elle. Le coupable est retombé dans une enfance qui n’a plus rien d’in­no­cent ou de jovial. La folie de l’homme, poussée ici à son extrême, explose dans la réap­pro­pri­a­tion de la femme qui l’en­toure, dans ce cas pré­cis la petite fille qui doit rester la com­pagne fidèle de l’en­fance.

Bun­ny Lake a dis­paru est, certes, un film de détails : le sen­ti­ment d’é­trangeté et d’in­dif­férence passe essen­tielle­ment par la réi­fi­ca­tion d’An­nie (seule au milieu des enfants, floutée au milieu des hommes, en cage au milieu des ani­maux) et sa libéra­tion pro­gres­sive. L’at­ten­tion accordée à chaque espace filmé, au hors champ et aux élé­ments extérieurs à la nar­ra­tion (la musique pop qui endort les foules, les révoltes étu­di­antes loin­taines qui ten­tent de les réveiller) ne cherche pour­tant pas à mas­quer la quête per­son­nelle d’An­nie. C’est au moment où elle acceptera de se fon­dre dans ce décor con­stru­it con­tre elle qu’elle réus­sira à s’en extir­p­er. C’est au moment où Annie cessera de chercher l’in­dul­gence et le sec­ours de tous qu’elle pour­ra renaître. Mais, comme dans Autop­sie d’un meurtre, si la parole fémi­nine est finale­ment recon­nue, sa con­quête reste par­tielle. Le dernier plan, évanes­cent, de la mère et sa fille retrou­vée, seules, par­tant vers un nou­v­el incon­nu, est un plan de libéra­tion, de renais­sance, mais aus­si l’a­ban­don volon­taire de toutes les vir­tu­osités formelles d’un thriller de haute tenue pour met­tre une dernière fois en avant une vérité par­mi d’autres : celle la pro­fonde soli­tude des deux femmes en devenir.