Présen­té à Cannes en 1962, Cléo de 5 à 7 est le pre­mier film de Var­da (et sans doute l’un de ses plus célébrés) à ressor­tir en ver­sion restau­rée. Cinq ans après La Pointe courte, pre­mier long-métrage fauché mais néan­moins sub­lime de pré­ci­sion, où un cou­ple se dés­in­car­ne sur fond de néo-réal­isme, Var­da s’est vu sol­lic­itée par l’un des pro­duc­teurs emblé­ma­tiques de la Nou­velle Vague (Georges de Beau­re­gard qui avait déjà financé Godard et Demy) par­ti­c­ulière­ment friand de ces jeunes réal­isa­teurs capa­bles de tourn­er vite, en noir et blanc et surtout de rap­porter gros. Plus cou­sine éloignée que « grand mère » de la Nou­velle Vague (surnom que la cri­tique lui a don­né), Var­da n’en oublie pas pour autant sa famille d’adoption que l’on retrou­ve dans l’équipe artis­tique (Michel Legrand à la musique, Bernard Evein aux décors) et à qui elle fait surtout un clin d’œil dans une res­pi­ra­tion bur­lesque, petit court-métrage muet à l’intérieur du film où Jean-Luc Godard (sans ses lunettes) donne la réplique à Anna Kari­na.

Beauté fatale

La rad­i­cal­ité de Cléo de 5 à 7 tient autant de sa forme (le film se passe en temps réel, les tra­jets accom­plis dans Paris sont réal­istes) que de son refus de toute bien­séance. A com­mencer par son titre qui cite l’expression pop­u­laire des lib­erti­nages amoureux pour mieux la détourn­er (comme beau­coup de dia­logue qui pren­nent au pied de la let­tre, dans une démarche sur­réal­iste, des expres­sions toutes faites pour désign­er leur non-sens). Dès la pre­mière séquence, seul pas­sage en couleurs, où le tarot de la car­toman­ci­enne exhibe, dans un mon­tage coupe-gorge, les cartes de la mort, le film assume sa grav­ité. Cléo est une héroïne con­damnée, con­damnée, si ce n’est à mourir, du moins à porter l’épée de Damo­clès de la mal­adie : le can­cer. Le « 5 à 7 » dont il est ques­tion n’a pas la douceur des garçon­nières. Il est celui de l’attente dont on soupçonne un dénoue­ment trag­ique, le cadre tem­porel qui sépare Cléo de l’annonce de ses résul­tats médi­caux. Là où le ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en a encore de la femme une image glam­our et mys­ti­fiée, Cléo la chanteuse, mag­nifique­ment incar­née par Corinne Marc­hand, est un être malade à la beauté men­acée.

Cléopâtre, je vous idôlatre

Dans toute la pre­mière par­tie du film, celle où le per­son­nage est le moins sincère en somme, on sent encore poindre les restes de la baby doll qu’elle aurait pu être. Cette Mar­i­lyn de la rue Vavin, telle que la rêve son entourage, est avide de miroirs. Décon­nec­tée du monde (en témoigne cette séquence au café où elle n’écoute pas son assis­tante), elle ne cherche le regard de l’autre que pour se ras­sur­er de son pro­pre pou­voir de séduc­tion et de sa rai­son d’être. Et puis arrive le décrochage, lorsqu’au cours d’une séance de tra­vail, son musi­cien (inter­prété par Michel Legrand) lui pro­pose la chan­son « Sans toi ». Sur un texte d’Agnès Var­da (elle avait déjà signé « La Chan­son de Lola » dans le film de Demy), ce morceau (qui fait par­ti de l’une des plus belles chan­sons de l’his­toire du ciné­ma) fait office de rup­ture. Il n’est plus ques­tion de ritour­nelles que l’on peut fre­donner sur des bal­an­celles. Face caméra, sur un fond noir, Cléo chante les mots de sa pro­pre perte. Dans des couliss­es imag­i­naires fig­urées par un rideau noir qui con­traste dans son apparte­ment immac­ulé, la jeune femme troque alors son désha­bil­lé à volants pour une robe de deuil, son nom de star pour son prénom de ville (Flo­rence), et se donne à Paris qui lui offre une dernière ren­con­tre sal­va­trice. Autre­fois « Lola » urbaine (Var­da s’offre d’ailleurs une petite référence au film de Demy), Cléo prend la grav­ité d’une Anna Kari­na qui apprend à « vivre sa vie » dans l’attente d’une mort envis­agée.

Le temps de mourir…

Cléo de 5 à 7 est un film du temps présent. Con­traire­ment aux œuvres de Var­da à venir qui déstruc­turent la nar­ra­tion dans des allers-retours tem­porels (on pense à Sans toit ni loi ou aux Plages d’Agnès), les images de Cléo défi­lent en toute linéar­ité. Les min­utes s’affichent à l’écran et ponctuent le film comme des chapitres, le temps se compte en durée d’une chan­son ou en pom­pons de marins, il se rap­pelle à notre mémoire au détour d’une hor­loge dans la rue. Les effets de rup­ture, eux, sont ailleurs, notam­ment dans cette surim­pres­sion de focal­i­sa­tions qui, par le biais d’un mon­tage par­fois très cut, jux­ta­pose le regard englobant de la nar­ra­tion à la petite voix intérieure de Cléo. Déjà sen­si­ble dans les pre­mières images, lorsque l’héroïne descend l’escalier après sa vis­ite chez la car­toman­ci­enne, cet effet s’accentue dans le sur­gisse­ment d’instantanés visuels ou sonores, des close-up qui captent tout d’un coup l’attention de Cléo. Ce sont des bribes de con­ver­sa­tions enten­dues aux ter­rass­es d’un café, des vis­ages de pas­sants au réal­isme sai­sis­sant qui sem­blent regarder avec insis­tance la jeune femme ou encore des enseignes de bou­tiques – « Riv­o­li deuil », « Bonne san­té » – ou des noms de rue – « Boule­vard de l’hôpital » – qui sont autant de signes perçus comme des omen.

Le tal­ent de Var­da vient aus­si de cette fac­ulté à nous faire ressen­tir les dif­férentes per­cep­tions du temps au-delà de cette linéar­ité. Filant d’abord comme les voitures qui trans­portent Cléo dans les rues parisi­ennes, il se dilate peu à peu à mesure que l’héroïne prend pré­cisé­ment le temps d’attendre. « Douce­ment, s’il vous plaît », dit-elle au taxi qui la mène au parc Montsouris, ce même parc où, dans une réminis­cence de la Natalia des Nuits blanch­es de Vis­con­ti (le film se passe d’ailleurs au mois de juin, le jour le plus long de l’année), Cléo s’autorise la promesse d’un amour dont l’intensité sera inverse­ment pro­por­tion­nel à sa durée.

… et le temps d’aimer

Rat­trapé par le con­texte his­torique. Cléo de 5 à 7 est, enfin, tout entier, un film de son temps. Il s’agit, en effet, de l’une des pre­mières œuvres français­es à évo­quer ouverte­ment, juste après Adieu Philip­pine, la guerre d’Algérie. Cette guerre se per­son­ni­fie dans la fig­ure du sol­dat en per­mis­sion (incar­né par Antoine Bour­seiller), que Cléo ren­con­tre dans le parc. Deux approches de la mort et de la tem­po­ral­ité se font face ; deux manière aus­si d’appréhender leur perte : le drame façon Cléo (« vous êtes mélo­mane, pas celle qui aime la musique mais celle qui aime le mélo ») et le roman­tisme idéal­iste du sol­dat. Rel­a­tivisant leurs peurs dans un échange altru­iste, ils se don­nent alors un temps pour vivre et pour aimer. Et la morale du film pour­rait se traduire dans leur ultime échange :

« Cléo : Il me sem­ble que je n’ai plus peur.
Le sol­dat : Il me sem­ble que je suis heureux. »

Le « bon­heur » selon Var­da se glane avant tout au détour d’une ren­con­tre…