Le 21 jan­vi­er 2014, nous avons pu ren­con­tr­er Joss Whe­don dans le cadre d’une table-ronde autour de la sor­tie du film Beau­coup de bruit pour rien. Ces trente min­utes furent aus­si rich­es que frus­trantes, tant les ques­tions étaient nom­breuses à l’idée de ren­con­tr­er le créa­teur de séries et réal­isa­teur de ciné­ma. En évo­quant son récent tra­vail sur Beau­coup de bruit pour rien, c’est toute une car­rière que nous avons revis­itée à vitesse grand V : de Buffy the Vam­pire Slay­er (1997–2003), la série qui lui per­met de ren­con­tr­er un pre­mier suc­cès d’estime, à Avengers, qui fait de lui une fig­ure publique. Le « nous » sup­plante sou­vent le « je » dans la bouche de Whe­don, chez qui l’esprit de troupe informe con­stam­ment le tra­vail et ali­mente l’inspiration.

Pour com­mencer, pour­riez-vous com­menter à la fois le choix de la pièce et du lieu de tour­nage ?

Cette mai­son, c’est le plus bel endroit de Los Ange­les. Nous par­lions depuis un moment de faire un film avec un petit bud­get et j’ai tou­jours eu en tête que je voulais filmer cette mai­son. Mon plus grand regret, c’est que nous n’ayons pas eu de steady­cam tout le temps pour cir­culer dans la mai­son autant que je l’aurais voulu. Mais cette mai­son est très pho­togénique, l’espace y est ciné­matographique en soi. En fait, j’avais trois per­son­nages prin­ci­paux : Amy (Ack­er), Alex­is (Denisof) et cette mai­son, qui est mag­nifique à l’image et attendait juste la bonne his­toire pour être filmée à son avan­tage.

Après, arrive Shake­speare. Avec ma femme, on avait déjà par­lé de faire quelque chose autour de Beau­coup de bruit pour rien, mais c’est seule­ment après Avengers qu’elle m’a poussé à le faire. Le fait de tourn­er dans notre pro­pre mai­son, cela nous per­me­t­tait d’être indépen­dants dans notre organ­i­sa­tion et de bien gér­er notre très petit bud­get. De plus, nous savions que la mai­son elle-même influ­encerait l’ambiance du film. Avec son côté élé­gant et ouvert, elle se prête aux quipro­qu­os et aux jeux d’espionnage entre les per­son­nages.

Shake­speare est un auteur à part pour vous, non ? Vous avez l’habitude de le lire et de le faire lire…

Nous avions l’habitude de le lire à la mai­son. Il y a eu une péri­ode après Buffy et Angel, pen­dant quelques mois, et même quelques années, je voy­ais des amis, des auteurs, des acteurs et on lisait pour le plaisir. Amy et Alex­is avaient tra­vail­lé Beau­coup de bruit pour rien dix ans plus tôt, ils con­nais­saient déjà les rôles de Béa­trice et Béné­dict. Et je me dis­ais que, si je devais un jour adapter cette pièce au ciné­ma, ce seraient eux deux que je choisir­ais pour ces rôles. Mais, quand on fai­sait des lec­tures, je ne fil­mais rien (délibéré­ment). Quand on tra­vaille pour le ciné­ma et la télévi­sion, l’idée de quelque chose de pure­ment théâ­tral, de jouer juste pour le plaisir d’un instant éphémère, c’est très grat­i­fi­ant. On voulait juste s’asseoir ensem­ble et pass­er un bon moment. Dans ce cas-là, per­son­ne ne vous juge, même si bien sûr vous vous jugez vous-mêmes. L’idée de faire un film est venue plus tard mais, encore une fois, c’était juste pour le plaisir. Ce qui comp­tait, c’était de la faire tous ensem­ble, le résul­tat pou­vait très bien tomber aux oubli­ettes. Ce serait juste quelque chose dont on se sou­viendrait, nous. Et puis un lieu dif­férent aurait pu inspir­er l’adaptation d’une autre pièce. Tout a été ques­tion de cir­con­stances en somme.

Ces longues séances de lec­ture ont-elles beau­coup influ­encé le tra­vail de réal­i­sa­tion ?

Ce film, c’était l’idée que je me fai­sais de bonnes vacances. Mais comme je pro­dui­sais, je devais aus­si faire le cast­ing, penser à l’organisation du cater­ing. En dehors du fait de se libér­er des ten­sions habituelles et d’être terre-à-terre, ce pro­jet a per­mis de voir des choses chez les gens qu’ils ne savaient pas qu’ils pou­vaient faire ou qu’ils n’avaient jamais mon­tré avant. Le meilleur exem­ple, c’est le cas d’Amy Ack­er. Elle inter­pré­tait un per­son­nage naïf et frag­ile dans la série Angel. Amy elle-même est plutôt calme, c’est une Tex­ane pleine d’énergie avec un petit côté mal­adroit. Puis je l’ai vu sur scène en Lady Capulet, pleine de rage. Il y avait donc une autre face d’elle, puis­sante, que je n’avais encore jamais vue. Quand elle vous regarde en colère, elle pro­duit un effet très sai­sis­sant ! Elle m’a effrayé et j’ai adoré ça.
À la pre­mière lec­ture de Shake­speare que j’ai organ­isée chez moi, longtemps avant ce pro­jet sur Beau­coup de bruit pour rien, nous étions tous telle­ment nerveux ! Les acteurs se dis­aient : « Je suis acteur, je dois être bon ! ». Et moi : « Je ne suis pas acteur, je ne vais pas être bon ! ». Donc nous avons…bu. ! Et je me suis assis au piano, avec Tony Head (N.D.L.R. : Antho­ny Stew­art Head, Buffy the Vam­pire Slay­er) pour m’accompagner au chant, même si je n’aime pas jouer du piano en pub­lic car je ne suis pas très bon. C’est de là qu’est né l’épisode musi­cal de Buffy[1], parce que soudain tout le monde s’est mis à chanter. Cer­tains étaient vrai­ment très bons ! L’important, ce n’était pas Shake­speare, à ce moment-là comme main­tenant, c’était juste l’idée de se retrou­ver ensem­ble, dans un envi­ron­nement artis­tique, ami­cal et (très) bien­veil­lant. Et là, je repérais : « Tiens, tu peux faire ceci, et toi tu sais faire cela… ». D’ailleurs, j’ai raté quelque chose pour Beau­coup de bruit pour rien. Je ne me suis ren­du compte qu’après le tour­nage que Jil­lian Morgese, qui joue Héro, pou­vait jon­gler. Et j’ai alors pen­sé que pour ce plan avec son père dans la cui­sine, il aurait été telle­ment mieux, au lieu de jouer avec son masque, qu’elle soit en train de jon­gler ! (Et merde !). Mais… Venez voir le film mal­gré l’absence de jonglage ! Ça va être notre tagline…

Finale­ment, pourquoi avez-vous choisi Beau­coup de bruit pour rien plutôt qu’une autre pièce de Shake­speare ?

Vous savez, il y avait déjà la ques­tion de faire le film en douze jours… et douze nuits. Beau­coup de bruit est très mod­erne. Il s’agit d’une pièce de con­ver­sa­tion, con­stru­ite sur une struc­ture à laque­lle les gens peu­vent adhér­er car on y trou­ve déjà le canevas de la comédie roman­tique. En plus, la pièce pos­sède un car­ac­tère d’unité qui facilite un tour­nage rapi­de. C’était très pra­tique. Mais au-delà de ces élé­ments qui m’incitaient à vouloir adapter cette pièce depuis un moment, quand je m’y suis mis vrai­ment, je me suis ren­du compte que Beau­coup de bruit pos­sé­dait plus de noirceur que toute autre comédie. C’est une pièce très cynique. Ça nous fai­sait penser aux comédies de Bil­ly Wilder et Pre­ston Sturges, avec ce côté si méchant mais si drôle. En relisant Beau­coup de bruit pour rien, j’ai vrai­ment réal­isé à quel point la pièce pos­sé­dait aus­si ce car­ac­tère ambiva­lent. Et si cela se cristallise dans les per­son­nages de Béné­dict et Béa­trice, ça con­t­a­mine aus­si toute la dis­tri­b­u­tion. D’ailleurs les per­son­nages sec­ondaires sont aus­si très bien écrits, ils ont une vraie pro­fondeur. Et cela m’attirait beau­coup.

On retrou­ve essen­tielle­ment des acteurs avec lesquels vous avez déjà tra­vail­lé pour d’autres films ou séries. Avez-vous beau­coup pen­sé à ce passé com­mun lorsque vous les avez choi­sis pour ce nou­veau film ?

Je savais que réu­nir Alex­is et Amy était une chance. C’est eux que je voulais absol­u­ment pour les rôles de Béné­dict et Béa­trice. Ensuite, pour jouer Dog­ber­ry, je ne pou­vais imag­in­er per­son­ne d’autre que Nathan (N.D.L.R : Nathan Fil­lion, Buffy the Vam­pire Slay­er, Doc­tor Horrible’s Sing-Along Blog, Fire­fly / Seren­i­ty). Pour le reste du cast­ing, j’avais pen­sé à des gens en pre­mier choix et je les ai tous obtenus. J’ai réus­si à con­naître le plan­ning de cha­cun, ce qui m’a per­mis de les avoir ensem­ble en même temps. Cela aurait pu pren­dre une autre tour­nure avec d’autres acteurs et j’avais prévu des alter­na­tives. Mais je suis con­tent d’avoir pu réu­nir les acteurs que je voulais, car ils m’ont prou­vé qu’ils étaient faits pour ces rôles, même s’ils ont un bagage artis­tique très dif­férent. Amy et Alex­is ont une for­ma­tion clas­sique et sont habitués à jouer au théâtre, tout comme Fran (N.D.L.R : Fran Kranz, Doll­house). Et puis, à mes yeux, tous avaient quelque chose d’indispensable et unique pour leurs rôles respec­tifs. Per­son­ne ne sait être pom­peux comme Nathan, qui incar­ne par­faite­ment ce com­plet idiot avec la con­vic­tion d’être un grand héros. Sean Maher n’avait jamais joué de méchant. Il est bien trop beau pour n’avoir jamais joué de méchant ! Je savais qu’il jouerait Don Juan avec la même sincérité qu’il jouait Simon Tam (Fire­fly / Seren­i­ty). En fait, je devais jouer la sécu­rité en rai­son des délais brefs. Donc j’avais besoin de gens que je con­nais­sais bien. Et en même temps, jouer la sécu­rité sig­nifi­ait aus­si avoir des acteurs qui me don­neraient quelque chose que je n’attendais peut-être pas, des acteurs qui seraient force de propo­si­tions, qui iraient plus loin que le texte, même si avec Shake­speare tout est déjà très pré­cis.

Dans votre expéri­ence de spec­ta­teur, quelles adap­ta­tions de Shake­speare avez-vous trou­vé les plus intéres­santes ?

J’adore la ver­sion de Beau­coup de bruit pour rien faite par Branagh. Mais, dans ses adap­ta­tions de Shake­speare, je retiendrais d’abord Hen­ry V. Je n’ai jamais oublié ce film, il m’a beau­coup mar­qué. Je pense que l’adaptation d’Ham­let avec Ethan Hawke est un peu sous-estimée (N.D.R.L. : M. Almerey­da, 2000). J’aime beau­coup Roméo et Juli­ette, la ver­sion de Baz (N.D.R.L : B. Luhrmann, 1996). C’est plus « le Baz » que le texte que j’apprécie. Mais c’est tou­jours drôle de voir ce que les réal­isa­teurs vont faire d’un texte clas­sique, com­ment ils vont l’interpréter. J’ai aus­si été mar­qué par les Oth­el­lo d’Orson Welles (1952) et d’Oliver Park­er (1995). Mais, dans l’œuvre de Shake­speare, Beau­coup de bruit pour rien reste telle­ment mod­erne !

Et le tra­vail de Kuro­sawa autour de Shake­speare ?

J’aime beau­coup Ran. J’aime Kuro­sawa. Mais c’est vrai que ça ne me vient pas en pre­mier à l’esprit pour vous répon­dre, car on est dans un autre ter­ri­toire, très per­son­nel. Quand j’ai par­lé de tourn­er Beau­coup de bruit pour rien, la ques­tion qu’on me posait tout le temps était : « Garderas-tu le texte ? » J’en étais fou ! Pour moi, c’était évi­dent. Les œuvres de Shake­speare con­ti­en­nent de bonnes intrigues, enten­dons-nous bien. Mais, pour moi, la force de Shake­speare est dans sa langue. C’est le plus impor­tant. Un film comme Dix bonnes raisons de te larguer (N.D.R.L. : inspiré de La Mégère apprivoisée), c’est bien mignon, mais pour moi on est dans une autre caté­gorie… Même si l’intrigue est sacré­ment bonne, je ne vais pas men­tir.

Dans Beau­coup de bruit pour rien, on remar­que de nom­breux liens avec votre tra­vail antérieur : les bons mots, les dia­logues rapi­des, la dimen­sion chorale, l’importance d’un ensem­ble…

Je… Je suis d’accord ! Cer­taines per­son­nes dis­aient : « Oh, ça va être telle­ment dif­férent des Avengers ! » Mais, en fait, pas tant que ça. À chaque fois, pour les per­son­nages, il est ques­tion de trou­ver sa place, de servir à quelque chose. Dans mon tra­vail, c’est évi­dent, je racon­te des his­toires sur des fig­ures héroïques, mais une par­tie de moi est surtout intéressée par ceux qui n’ont rien d’héroïque. Dans Beau­coup de bruit pour rien c’est aus­si ça. Béné­dict et Béa­trice sont les héros de l’histoire et sont des héros dans la per­for­mance de leurs con­ver­sa­tions. Ils ont des répliques mag­nifiques et des scènes val­orisantes. En plus, ils sont inter­prétés par de superbes acteurs. Mais cette dimen­sion héroïque, elle est impor­tante chez tous les per­son­nages selon moi. Mon tra­vail, c’est de tout faire pour la révéler. Le par­lé rapi­de (« the fast talk­ing »), c’est lié à mes sources d’inspiration : Bil­ly Wilder, Howard Hawks… J’ai pen­sé la mise en scène de Beau­coup de bruit pour rien comme celle d’une comédie noire. Alors, comme le par­lé rapi­de fait par­tie du genre, il allait de soi. Je pen­sais à des films comme La Garçon­nière (Bil­ly Wilder, 1960) ou Infidèle­ment vôtre (Pre­ston Sturges, 1948), avec des longs déroule­ments dra­ma­tiques, très som­bres, mais con­stru­its aus­si sur des rup­tures de rythme et des répliques vives, au débit très rapi­de. J’adore ça !

On ne peut s’empêcher de voir Béa­trice comme un mélange des prin­ci­paux per­son­nages féminins de vos séries. D’une cer­taine façon, serait-ce Shake­speare qui vous a inspiré pour ces per­son­nages ?

Béa­trice est l’héroïne la plus mod­erne de Shake­speare, j’ai mis du temps à le réalis­er. Mais, en devenant plus vieux, je prends con­science que j’ai dit des choses à tra­vers mes séries dont je ne me rendais pas compte au départ. Je trou­ve aus­si que je reste très influ­encé par les choses que j’aimais quand j’étais jeune. Et, par­fois, en revoy­ant mon tra­vail, je me suis déjà dit : « Ah oui, tiens, ça, je l’ai volé à Shake­speare ! ». Beau­coup de bruit pour rien est une pièce si vieille et si bril­lam­ment fémin­iste ! Rien que de la lire à voix haute et d’entendre Amy le faire, ça deve­nait frap­pant comme jamais, alors que j’avais lu la pièce plein de fois depuis mon enfance. Et ça me choquait tou­jours pos­i­tive­ment. La colère et la vérité que cette pièce con­tient étaient exci­tantes. Je dirais que ma lec­ture du per­son­nage de Béa­trice aujourd’hui est aus­si infor­mée par mes travaux antérieurs, ça va dans les deux sens.

Par rap­port à la pièce, il y a beau­coup de sex­u­al­ité dans le film, dans des scènes assez explicites, comme entre Don Juan et Con­rad. Au pas­sage, vous avez trans­for­mé Con­rad en per­son­nage féminin. Pou­vez-vous nous expli­quer ces choix ?

Vous savez, euh… (en aparté : parce que c’est génial !). Mon inter­pré­ta­tion de la pièce tend à la mon­tr­er comme une fête hors de con­trôle. C’est pour ça qu’ils boivent tout le temps, je trou­vais ça drôle. Même si, après, j’ai sou­vent dû expli­quer que nous ne buvions pas vrai­ment sur le tour­nage… On tra­vail­lait très dur ! (avec un grand sourire). On buvait vrai­ment après… Mais, pour ma mise en scène, je voulais que les ten­sions entre les per­son­nages soient plus claires et pal­pa­bles. Je voulais faire mon­ter la tem­péra­ture, que ce soit som­bre et sexy. J’imaginais Beau­coup de bruit pour rien comme le genre de fête où tout le monde prend de l’ecstasy : le lende­main au réveil, ils en ont oublié une par­tie, mais savent qu’ils sont allés trop loin. De fait, Con­rad et Don Juan étaient impor­tants pour con­stru­ire ça. Dans leurs dia­logues, il y a déjà pour moi une forme de séduc­tion, que j’ai sim­ple­ment ren­du plus explicite. Don Juan est le méchant et il ne peut pas seule­ment pass­er son temps à expli­quer com­ment il va être le grand méchant, encore et encore. Il faut don­ner une con­te­nance à son dis­cours, donc j’ai util­isé pour ça l’attraction et le rap­port de séduc­tion avec Con­rad. Leur con­nex­ion s’établit par leur méchanceté com­mune. Vous savez qu’ils sont déviants d’ailleurs car ils boivent du saké tous les deux. Sur le tour­nage, je me dis­ais : « Que vont-ils boire ? Ah, j’ai un set à saké, prenons ça ! » On sait qu’ils sont prob­a­ble­ment les méchants de l’histoire dès le départ, car ils ne boivent pas de whisky, mais du saké (rire). Enfin, ça me sem­blait juste de con­stru­ire cette con­nex­ion éro­tique entre Don Juan et Con­rad. Je me suis dit que les gens allaient peut-être être dérangés par ça et, soyons hon­nêtes, il y a de quoi. Mais il fal­lait qu’il y ait des ten­sions physiques entre les per­son­nages, pas seule­ment des échanges de bons mots. C’est vrai aus­si pour Béa­trice et Béné­dict dans une cer­taine mesure. Je suis sûr que Shake­speare aurait mis beau­coup de scènes de sexe dans ses pièces s’il y avait été autorisé ! Mais c’est déjà présent en sous-texte. Je voulais aus­si que la sit­u­a­tion entre la suiv­ante Mar­garet et le jeune Bora­chio soit bien com­prise : il l’a fait s’habiller comme Héro et couche avec elle, en étant for­cé de le faire. C’est triste pour eux deux et ça fait sens dans la déviance qui habite toute cette pièce.

Vous êtes passé plusieurs fois de pro­jets de dimen­sion indus­trielle à des petites pro­duc­tions : de Avengers à Beau­coup de bruit, de séries à suc­cès comme Buffy et Angel à une web­série comme Doc­tor Horrible’s Sing-Along Blog, réal­isée pen­dant la grève des scé­nar­istes de 2008. Nav­iguer entre ces dif­férents sys­tèmes de pro­duc­tions, est-ce quelque chose que vous voulez de con­tin­uer à faire ?

C’est vrai que j’ai tou­jours fait… (Joss Whe­don décrit une sinu­soïde du doigt, en chan­ton­nant) Je suis tou­jours passé de l’un à l’autre. C’est un énorme priv­ilège de créer quelque chose qui demande de tra­vailler sur une échelle énorme et prend beau­coup de temps, puis de faire autre chose très vite, surtout quand c’est un pro­jet drôle et vif comme Beau­coup de bruit. C’est agréable de pou­voir se dire très vite : « Je voulais le faire et ça y est, c’est fait ! » En fait, j’aime faire les deux. Je ne suis jamais sûr de ce qui va venir ensuite. Je ne cherche pas à altern­er de façon réfléchie ces deux modes de tra­vail. J’aime les deux. Je ne vais jamais être le meilleur en rien, mais j’aime tout essay­er. On me demande par­fois : « Quel sera votre prochain Shake­speare ? » Je n’avais jamais fait de tra­vail d’adaptation comme celui-ci et je l’ai fait. Main­tenant, il y a plein d’autres choses que je n’ai pas encore faites et que je suis curieux d’essayer. Je veux juste tout explor­er. À chaque pro­jet, je veux appren­dre de nou­velles choses. Par exem­ple, pour Beau­coup de bruit, j’ai com­posé ma pre­mière musique de film. C’est ter­ri­fi­ant et exci­tant en même temps de sen­tir que je vais tou­jours me lancer dans quelque chose d’inconnu.

Tra­vailler en noir et blanc, c’était aus­si une pre­mière pour vous. Était-ce évi­dent tout de suite ou était-ce un choix de tour­nage ?

Ça a été évi­dent une fois qu’on a fait le choix ! En fait, ça a été la com­bi­nai­son de choix artis­tiques et pra­tiques. D’un point de vue artis­tique, tous les films que j’imagine sont en noir et blanc (avant d’exister en couleurs). Pour Beau­coup de bruit pour rien, j’ai fait un essai en couleurs, mais la prise était très som­bre. Les cos­tumes et les robes ne rendaient pas bien. Et je ne voulais pas que ça ressem­ble juste à une vidéo de vacances faite dans un jardin (même si tech­nique­ment, ça l’était !). En même temps, je sen­tais qu’il y avait quelque chose de très élé­gant dans cet espace et dans le mou­ve­ment des acteurs, même si on sen­tait que quelque chose n’allait pas dans le cadre. Le noir et blanc a per­mis de mieux trans­met­tre cela. Par ailleurs, quand le soleil descend, on doit rajouter un éclairage arti­fi­ciel. C’est arrivé un cer­tain nom­bre de fois sur ce tour­nage. Dans de tels cas, on mod­i­fie la tem­péra­ture de couleur de l’image par rap­port aux pris­es faites plus tôt, en éclairage naturel. Le noir et blanc per­met de mas­quer ces prob­lèmes de rac­cords lumière et de mélanger des pris­es où le même décor ne rendrait pas du tout de la même façon s’il était filmé en couleurs. Le noir et blanc per­met de liss­er un peu ces dif­férences, ce qui est pra­tique lorsqu’on a très peu de temps pour filmer comme pour mon­ter. Quand j’ai sug­géré le noir et blanc à Kai (N.D.R.L. : Kai Cole, copro­duc­trice du film et épouse de J. Whe­don), elle m’a répon­du que c’était évi­dent car ça soute­nait com­plète­ment ma vision de l’univers noir de Beau­coup de bruit. Et elle avait rai­son. Il y a eu quelques moments où j’ai regret­té la couleur tout de même. Par exem­ple, lorsque nous avons tourné la scène avec Fran Kranz dans la piscine à une heure mag­ique en ter­mes de lumière. Nous tournions de l’aube à la nuit, sous des degrés d’ensoleillements très dif­férents, mais cette fois-là je me suis dit : « Si seule­ment on avait tourné en couleur ! » Mais, en général, le noir et blanc m’a sem­blé tout à fait appro­prié pour con­stru­ire l’ambiance souhaitée.

Vous avez décrit Béa­trice comme une fig­ure presque fémin­iste. Pour beau­coup de jeunes femmes aujourd’hui, Buffy con­stitue une part impor­tante de leur cul­ture et même de leur vie. Com­ment gérez-vous cette respon­s­abil­ité ?

Je voulais que Buffy inspire les gens car elle était impor­tante pour moi, et ça s’est pro­duit. C’est vrai que j’ai pu me définir comme fémin­iste dans le passé et main­tenant je suis tou­jours iden­ti­fié comme ça. Quand vous êtes un artiste et que vous vous iden­ti­fiez comme ci ou comme ça, tout ce que vous faites ensuite est jugé en fonc­tion de cette seule éti­quette. Ça peut mas­quer les sub­til­ités de ce que vous faites. Alors cer­tains veu­lent tou­jours inter­préter votre tra­vail d’une façon par­ti­c­ulière et cherchent des mes­sages fémin­istes partout. Après on me reproche : « Tiens, celle-là est une fig­ure fémin­iste, mais celle-ci est faible ? Pourquoi un per­son­nage de femme faible, vous avez dit que vous étiez fémin­iste ? » Mais, dans une his­toire, on par­court un large spec­tre de per­son­nal­ités et l’on ne pour­suit pas une idée unique, ce que cer­tains spec­ta­teurs ne parvi­en­nent pas tou­jours à accepter. Par­fois, je me dis que j’aurais mieux fait de me taire, de ne jamais faire preuve d’engagement ou de ne jamais exprimer de point de vue poli­tique. Mais il faut pren­dre la parole, car le monde n’est pas tel qu’il devrait être. La dia­tribe de Béa­trice sur sa con­di­tion de femme date d’il y a 400 ans et elle fait encore sens. Je suis donc très con­tent qu’aujourd’hui les gens com­pren­nent et trou­vent quelque chose d’important pour eux dans Buffy en par­ti­c­uli­er. Sa force est d’abord celle qu’elle offre aux spec­ta­teurs. D’ailleurs, aujourd’hui je me rends compte que j’ai créé le per­son­nage de Buffy pour me don­ner de la force à moi-même. Je ne le savais pas à l’époque. La per­son­ne qu’elle essayait de sauver, la per­son­ne qu’elle sauvait chaque semaine en exis­tant et qui voulait devenir elle en gran­dis­sant : c’était moi.

Com­ment réagis­sez-vous à l’existence de départe­ments de Whe­don Stud­ies, et par­ti­c­ulière­ment de Buffy Stud­ies dans cer­taines uni­ver­sités améri­caines ?

Tout ce qui se fait en pop­cul­ture mérite d’être étudié à un niveau ou un autre, pour com­pren­dre pourquoi tant de gens y prê­tent atten­tion, savoir pourquoi cer­tains phénomènes cul­turels se dévelop­pent et réfléchir à ce qui pour­ra venir ensuite. En out­re, sur Buffy, j’ai tra­vail­lé très dur épisode après épisode avec mon équipe, en me posant beau­coup de ques­tions à dif­férents degrés, en tra­vail­lant sur des références. Toutes les semaines, nous défendions des inten­tions pré­cis­es, nous essayions de faire tou­jours plus et de créer quelque chose d’unique. Donc ça ne me paraît pas fou que tout ce tra­vail soit étudié par d’autres. Je ne sais pas si Buffy restera dans le temps et je ne dis pas que c’est du grand art, mais nous avons sûre­ment tra­vail­lé plus dur sur cette série que les étu­di­ants le font sur leurs dis­ser­ta­tions ! Plus sérieuse­ment, tout ce nous avons fait, c’était pour les fans. Donc je n’ai pas de prob­lème avec tout ça.

Mais vous ne trou­vez pas dom­mage qu’il n’y ait pas plus d’héroïnes féminines, en par­ti­c­uli­er dans l’univers des super-héros ? À l’exception peut-être d’Hunger Games, c’est le néant…

J’espère qu’Hunger Games va faire des émules, mais ça va pren­dre du temps. Peut-être que ce sera moi, peut-être quelqu’un d’autre, mais il fau­dra que les choses bougent car elles ne sont pas ce qu’elles devraient être. Ma plus grande sat­is­fac­tion à pro­pos d’Avengers, c’est que Black Wid­ow ait été récem­ment ajoutée aux per­son­nages de princess­es dans les parades de Dis­ney­land. Main­tenant les enfants se font pho­togra­phi­er avec elle.

Com­ment expliquez-vous que le pro­jet Won­der Woman n’ait jamais abouti ?

Ça n’allait jamais se faire… Un film aus­si impor­tant en ter­mes de pro­duc­tion avec une femme seule en tête d’affiche, cela sem­blait trop risqué pour les financeurs. Le sys­tème n’est pas encore prêt pour ça. Mais quand les gens com­men­cent à voir ce que vous pou­vez faire un peu dif­férem­ment, on peut espér­er un avenir meilleur pour les super-héroïnes. Depuis cinq ans, Mar­vel Enter­tain­ment a beau­coup évolué[2], mais n’a pas encore fait de film avec une femme en tête d’af­fiche. Ils com­men­cent à voir ce que peut vrai­ment être un film de super-héros, mais ils n’y sont pas encore con­cer­nant les femmes. Dans ce domaine, Hunger Games reste la meilleure chose qui soit arrivée ces derniers temps. Jen­nifer Lawrence en général est la meilleure chose qui soit arrivée au ciné­ma depuis un moment ! Winter’s Bone (Debra Granik, 2011) est un de mes films préférés au pas­sage. Mais quelqu’un va devoir pouss­er dans cette direc­tion, parce que ça ne peut pas dur­er comme ça. Ne me deman­dez pas pourquoi ça l’est encore. Je ne sais pas, je ne com­prends pas… Ça n’a pas de sens pour moi. Tout le monde trou­ve une excuse pour ne pas le faire, peut-être juste parce que c’est inédit, ou peut-être à cause de Cat­woman ! (sourire). C’est tout ce que je peux dire !

Mais il y a quand même des précé­dents avec Alien et le per­son­nage de Rip­ley…

Oui, Cameron l’a fait avec Rip­ley, même si ce n’était pas prévu comme ça au départ. Dans une cer­taine mesure, il a aus­si fait de Sarah Con­nor une super-héroïne et le per­son­nage joué par Mary Eliz­a­beth Mas­tran­to­nio dans Abyss est très fort. Mais, dans ces deux cas-là, ce ne sont pas elles les têtes d’affiches. Et ça reste excep­tion­nel.

Aimeriez-vous voir Buffy Sum­mers et les héroïnes féminines du Buffy­verse sur grand écran un jour ? On entend sou­vent des rumeurs à ce sujet depuis dix ans. Mais vous, ça vous plairait ?

Ça pour­rait être intéres­sant, mais j’aimerais surtout tra­vailler sur des univers et des per­son­nages nou­veaux. J’ai passé telle­ment de temps à tra­vailler sur Buffy, entre la série, le dessin ani­mé, les comics… Ça fait beau­coup. Et j’ai envie de me remet­tre à écrire des choses per­son­nelles. Ces dernières années, entre La Cabane dans les bois, Avengers et Beau­coup de bruit pour rien, j’ai tra­vail­lé sur plusieurs pro­jets dont soit l’idée ne venait pas de moi, soit je n’avais pas écrit le script orig­i­nal. Donc j’ai envie d’écrire, de revenir à l’essentiel, de com­mencer à zéro sur un nou­veau pro­jet. C’est plus impor­tant que de revis­iter ma gloire passée. Je suis encore viable comme artiste, non ? (rire)

Notes

Notes
↑1 Once More With Feel­ing, épisode 7.06, pre­mière dif­fu­sion le 6 novem­bre 2001 sur la chaîne UPN.
↑2 Mar­vel Enter­tain­ment a été racheté par Walt Dis­ney Com­pa­ny en 2009.