Fleurs d’équinoxe, film de rup­ture, est un film sur la rup­ture : comme dans Print­emps tardif ou Le Goût du saké, qui sera son dernier film, Ozu met en scène la moder­nité d’une société qui voit dis­paraître ses tra­di­tions. En pre­mier lieu, celle des mariages arrangés, dont Hiraya­ma, cadre rangé, ami dévoué, époux tran­quille et père accom­pli, rap­pelle dès la pre­mière grande scène du film qu’ils étaient la règle dans sa jeunesse. La dévo­tion aveu­gle à l’intérêt famil­ial comme à l’autorité pater­nelle n’a plus de sens dans le Japon de l’après-guerre : à son ami Mika­mi, venu lui con­fi­er que sa fille Fumiko est « par­tie avec un homme », comme à la jeune Yukiko, qui refuse les pro­jets que sa mère our­dit pour son mariage, Hiraya­ma vante l’amour. Mais à Set­suko, sa pro­pre fille, il refuse une union avec un jeune homme qu’elle aime, au pré­texte qu’il n’est pas celui qu’il a choisi. Film de rup­ture « socié­tale », dirait-on aujourd’hui, et formelle, le film ouvre aus­si le dernier cycle de la car­rière d’Ozu : celui, somptueux, de la couleur.

Le parti-pris de la couleur

À la rup­ture d’une société qui change, Ozu répond par une révo­lu­tion artis­tique per­son­nelle. Depuis sa pre­mière réal­i­sa­tion en 1927, Ozu a plan­té ses décors (ban­lieues, gares et voies fer­rées, chemins de halage, tours de bureaux…) dans le noir, le blanc et toutes les nuances de gris dont sont faits les temps mod­ernes et urbains de l’entre-deux et de l’après-guerre au Japon. Si Ozu cède en 1958 à la couleur dans Fleurs d’équinoxe, après des années de résis­tance, c’est pour s’épanouir aus­sitôt dans une palette extrême­ment pic­turale, qu’il apprivoise dans une image où les rouges, les ocres, les mar­rons (objets, vête­ments…) sont, dans l’épure du plan d’Ozu, dans cet art de la com­po­si­tion où les lignes et les cadres s’emboîtent comme des poupées russ­es, comme une sec­onde nature. Bon­jour et Le Goût du saké les pro­longeront, con­fir­mant l’affinité instinc­tive du cinéaste avec la var­iété et la vivac­ité des couleurs au ciné­ma, mais ils ne fer­ont pas mieux de ce point de vue.

L’homme à femmes

Fleurs d’équinoxe reprend l’un des sujets favoris du ciné­ma d’Ozu : la famille. Pour­tant, a‑t-on jamais vu un tel « homme à femmes » ? Ni le film ni son per­son­nage de quin­quagé­naire n’ont pour­tant quelque chose d’un Don Juan nip­pon, mais Hiraya­ma est un homme seul aux pris­es avec des femmes. Beau­coup de femmes : des mères, des filles, des « presque filles » (celles de ses amis). Si toutes sont douces, soumis­es en apparence à la toute-puis­sante autorité du père, toutes organ­isent aus­si calme­ment sa défaite, son repli, que le film met en scène avec une toute aus­si calme déter­mi­na­tion. Là où les pères de famille, dans Le Goût du saké, dis­cuteront entre hommes des méta­mor­phoses de la famille nip­pone et de l’émancipation de leurs filles, celui de Fleurs d’équinoxe existe avant tout dans son face-à-face tan­tôt con­ciliant, tan­tôt autori­taire avec les femmes qui l’entourent et qui vont accom­pa­g­n­er sa mue.

Au-delà du rôle qu’il attribue à son per­son­nage (présent dans toutes les scènes du film), c’est un por­trait en creux des femmes du Japon que nous livre Ozu : à l’inverse des hommes, qui se ressem­blent – cos­tumes som­bres, rit­uels grivois, égoïsme et indé­ci­sion – les por­traits de femmes sont var­iés. Elles ne sont pas « une » mais mul­ti­ples : drôles, déter­minées, douces, émou­vantes, elles s’opposent au mono­lithisme des pères et défient l’ordre des choses. Et toutes ces filles qui quit­tent leurs pères, ingrates fig­ures d’une société mod­erne qui n’est plus soumise au dik­tat pater­nel sinon patri­ar­cal, incar­nent de film en film une société où les jeunes et les plus vieux con­tin­u­ent de s’aimer en dépit de ce qui les éloigne. Avec Hiraya­ma, Ozu se choisit un homme qui a plus ou moins l’âge du siè­cle pour mon­tr­er un Japon qui change : entre un équinoxe d’automne (un monde dis­paraît) et un équinoxe de print­emps (un autre advient), Ozu a pris son par­ti : celui des couleurs retrou­vées du print­emps, endossées (au sens pro­pre) par les femmes et la var­iété cha­toy­ante de leurs cos­tumes, qu’ils soient mod­ernes ou des « temps anciens ».