Fin d’automne com­mence par une céré­monie funéraire et se ter­mine par un mariage : dans ce traite­ment du pas­sage de la fin d’une ère à un renou­veau, il est par­faite­ment emblé­ma­tique des thé­ma­tiques famil­iales explorées sans relâche par Yasu­jirō Ozu au cours de la cinquan­taine de films qu’il a réal­isée. Après avoir imité les films de gang­sters hol­ly­woo­d­i­ens pen­dant sa péri­ode muette, Ozu a rad­i­cal­isé son style : plans fix­es à hau­teur de tata­mi, com­po­si­tion géométrique des plans fondée sur des sur­cadrages per­mis par l’architecture intérieure japon­aise, com­posée de portes coulis­santes et rehaussés par les tis­sus d’intérieur reprenant des motifs géométriques, champs-con­trechamps frontaux dans lesquels les per­son­nages font face à la caméra, plans vides de décors extérieurs qui s’intercalent entre les séquences, représen­tant des sortes de ponc­tu­a­tion, et que Noël Bruch a bap­tisé les « pil­low shots »[1]. Autour de ce lan­gage ciné­matographique très sim­ple, épuré à l’extrême à mesure qu’avançait son œuvre, Ozu a con­stru­it une fil­mo­gra­phie qui tisse et retisse les thèmes des rela­tions famil­iales, de cou­ple, d’amitié, de voisi­nage. En scru­tant avec un sys­té­ma­tisme métic­uleux les intérieurs japon­ais, les repas, les ver­res de bière ou de saké vidés entre col­lègues ou amis d’enfance dans les bars après le tra­vail, en car­tographi­ant les rela­tions de bureau, Ozu a cher­ché à mon­tr­er, à tra­vers l’immuable, ce qui évolu­ait pro­fondé­ment dans la société. Con­sid­éré comme rétro­grade par ses con­tem­po­rains, Ozu ne filme pas tant le pas­sage à la moder­nité qu’il ne mesure le renon­ce­ment à des codes anciens. En abor­dant des intrigues qui met­tent en jeu le temps qui passe et les valeurs aban­don­nées par la jeunesse, il rend compte du point de vue des anciens sur le monde qui leur échappe, mais avec un fatal­isme atten­dri qui le rend par­faite­ment uni­versel.

L’universalité des relations familiales

« C’est une drôle d’idée d’accompagner des fiancés à la mon­tagne. À mon époque, on n’aurait jamais pu faire une chose pareille », con­fie amusée Akiko à sa fille Ayako. C‘est bien dans cet écart entre généra­tion que Ozu cherche à aus­cul­ter la société japon­aise, à mesur­er les change­ments à l’œuvre d’une généra­tion à une autre. Et c’est la fille qui s’avérera plus con­ser­va­trice que la mère en lui déni­ant la lib­erté de se remari­er après son veu­vage, invo­quant le respect de la mémoire de son défunt mari.

Dans Bon­jour, deux jeunes frères qui ne peu­vent se résoudre au refus de leur père d’acquérir un téléviseur déci­dent de se plonger dans un mutisme total en réac­tion aux inep­ties proférées par les adultes à longueur de journée. Bon­jour vient dénon­cer la vacuité des politesses de voisi­nages en soulig­nant l’hypocrisie face aux com­mérages.

Ces deux films ressor­tis par Car­lot­ta font par­tie des toutes dernières œuvres d’Ozu et sont tous les deux des remakes de ses pro­pres films : Fin d’automne reprend la trame nar­ra­tive de Print­emps tardif (1949) en faisant pass­er l’actrice fétiche du cinéaste, Set­suko Hara, du rôle de fille à celui de mère endeuil­lée, tan­dis que Bon­jour rejoue celle de Goss­es de Tokyo (1932).

Longtemps rétif à l’utilisation de la couleur, Ozu y cède à par­tir de Fleurs d’équinoxe (1948). Il en fait un usage tout aus­si métic­uleux, se ser­vant du mobili­er et des cos­tumes pour appli­quer des touch­es de couleurs vives qui vien­nent encore par­faire ses cadres mil­limétrés. Les objets du quo­ti­di­en que sont les bouil­loires, les bols ou, dans Bon­jour, le chif­fon­nier des enfants, pren­nent chez lui une telle impor­tance dans l’image qu’ils en devi­en­nent des pro­tag­o­nistes. Les plaçant sou­vent en amorce des plans, Ozu s’amuse à les faire sauter d’un champ à son con­trechamp, soulig­nant l’effet de ping-pong ver­bal qui a cours entre les per­son­nages. En met­tant en scène les par­tic­u­lar­ismes de la société japon­aise des années 1940 et 1950, il fait s’échanger, de part et d’autre du cadre les ques­tions telles que : « es-tu une bonne mère ? suis-je une bonne fille ? » qui, aujourd’hui et ici, n’ont pas per­du de leur actu­al­ité.

Notes

Notes
↑1 In To the Dis­tant Observ­er: Form and Mean­ing in Japan­ese Cin­e­ma, (Berke­ley, 1979) : « La spé­ci­ficité de ces plans est qu’ils sus­pendent le flot diégé­tique (…), et, même s’ils n’ap­por­tent rien au pro­grès de la nar­ra­tion à pro­pre­ment par­ler, ils sont sou­vent en rap­port avec un per­son­nage ou un décor, qu’ils présen­tent hors du con­texte nar­ratif. Ces “plans d’or­eillers” (terme dérivé de la poésie japon­aise) sont le plus sou­vent effi­caces lorsqu’ils s’at­tar­dent de façon inopinée sur un objet inan­imé. Peut-être des gens sont-ils présents non loin, mais pour le moment, ils ne sont pas vis­i­bles, et le toit d’une mai­son, un réver­bère, une lessive en train de séch­er sur un fil, un abat-jour ou une théière est donc placée au cen­tre de l’at­ten­tion. L’essence du plan d’or­eiller tient dans la ten­sion entre la présence humaine sus­pendue, et son retour éventuel.»