Dès les pre­mières images, 9 mois ferme intrigue : le pro­logue du film, dans les couliss­es du palais de jus­tice, est l’oc­ca­sion d’un plan-séquence flu­ide, aérien, ver­tig­ineux, qui sem­ble point­er dans une direc­tion inat­ten­due. Albert Dupon­tel, le furieux réal­isa­teur de Bernie et du Créa­teur, se préoc­cupe à présent de forme. Son dernier film est ain­si à la fois un fes­ti­val visuel, l’im­age étant truf­fée de clin d’œil, de gags cachés tou­jours hila­rants, et un drame doux-amer.

L’écran est le ter­rain de jeu de Dupon­tel qui, non con­tent de s’en servir comme d’une image d’Épinal, utilise le cadre avec une per­ti­nence et un dynamisme con­stants, habi­tant l’e­space visuel avec une grande maîtrise. Ce dynamisme, pour­tant, ne vise pas à noy­er son audi­toire, mais plutôt à guet­ter les oppor­tu­nités ménagées par un scé­nario rocam­bo­lesque. Tout cela, en prenant le temps de ménag­er des res­pi­ra­tions, de don­ner corps à son tan­dem de pro­tag­o­nistes.

Dupon­tel soigne ses effets comiques, investit son écran comme un ter­rain de jeu mais pas à la manière d’un chien fou, tel que ses précé­dents films pou­vaient le laiss­er penser – plutôt comme un artiste bur­lesque assuré de sa mécanique comique, qui parvient à ménag­er à la fois son impres­sion­nante liste de guest-stars, son rythme nar­ratif et, surtout, son scé­nario[1]. La bru­tal­ité des années Bernie n’est pour­tant jamais bien loin, surtout lors de séquences rapi­des, inci­sives, dignes d’un car­toon – la provo­ca­tion pro­pre au style Dupon­tel aus­si, mais elle ne se suf­fit plus à elle-même, car le réal­isa­teur a aujour­d’hui, véri­ta­ble­ment, quelque chose à racon­ter, un réc­it dont la teneur n’est finale­ment pas si sur­prenante : le véri­ta­ble pro­pos de 9 mois ferme, c’est la fragilité de l’en­fant.

Dupon­tel lui-même et San­drine Kiber­lain[2] camp­ent deux per­son­nages certes out­ranciers mais dont les rodomon­tades et les cris ne sauraient cacher l’aspect humain, frag­ile et touchant. Avec l’air de ne pas y touch­er, en jouant dans son reg­istre habituel de l’a­nar vachard, Albert Dupon­tel nous par­le de vies sor­ties des rails, de per­son­nes écrasées à la fois par un sys­tème kafkaïen et par une société indif­férente – ce n’est pas pour rien que l’une des affich­es du film reprend le visuel du Brazil de Ter­ry Gilliam. Cela étant, Dupon­tel ne partage pas le pes­simisme grisâtre de l’ex-Mon­ty Python – qui appa­raît d’ailleurs dans 9 mois ferme ! –, et s’of­fre le luxe d’une con­clu­sion ten­dre et ouverte, où l’on dis­cerne que, pourquoi pas, tout n’est pas per­du.

Après sa com­po­si­tion touchante dans Le Grand Soir, Albert Dupon­tel pour­suit dans un reg­istre plus frag­ile qu’à l’ac­cou­tumée. Que son humour vachard s’ac­com­mode har­monieuse­ment de cette fragilité n’est qu’ap­parem­ment para­dox­al : on y ver­ra plus volon­tiers l’af­fir­ma­tion d’une per­son­nal­ité comique com­plète, au croise­ment de Gilliam et de Chap­lin, et qui sem­ble, pour la pre­mière fois, avoir su don­ner toute sa mesure.

Notes

Notes
↑1 Soulignons au pas­sage la qual­ité de l’écri­t­ure de Dupon­tel et de Lau­rent Turn­er sur celui-ci.
↑2 Appuyés par une foule de sec­onds rôles savoureux, en pre­mier lieu Nico­las Mar­ié, absol­u­ment remar­quable.