Les trois derniers films d’Albert Dupon­tel (9 mois fer­mes, Au revoir là-haut, Adieu les cons) ont fait de l’ancien trublion une fig­ure respectable dans le paysage hexag­o­nal. Désor­mais capa­ble de réu­nir entre un et deux mil­lions de spec­ta­teurs à chaque « his­to­ri­ette » (c’est ain­si qu’il aime à appel­er ses films), il a dans le même temps fait main basse sur une pléthore de César (scé­nario, meilleur film, deux fois meilleur réal­isa­teur) qui ont con­forté sa nou­velle stature. Et pour­tant, c’est comme si la mar­que lais­sée par ses suc­cès n’existait tout sim­ple­ment pas ; que ses films, mariage de bur­lesque et de poésie fausse­ment can­dide, dis­parais­saient presque immé­di­ate­ment des mémoires. De quoi Albert Dupon­tel est-il au juste le nom ? D’un ciné­ma pop­u­laire qui se voudrait cor­rosif ; d’une irrévérence de papi­er dont raf­fole au fond le pub­lic estampil­lé Téléra­ma – preuve s’il en est de sa réelle acid­ité. On retrou­ve dans le viseur de l’anarcho-punk qui, jadis, cam­pait le déglin­gué Bernie, une même cible un peu floue : ici les « cons » aux­quels on dit adieu, là les « con­nards » et « fils de pute » qui, dans l’ombre, s’en met­tent plein les fouilles et par­ticipent à ren­dre le monde plus laid et morose. Il y a chez Dupon­tel une sorte de colère ado­les­cente dont l’objet reste opaque : elle se déchaîne à perte con­tre les puis­sants, les rich­es et la main invis­i­ble du sys­tème.

De là à con­sid­ér­er qu’il existe au sein de son ciné­ma une propen­sion au com­plo­tisme, il n’y a qu’un pas que la décou­verte de Sec­ond tour per­met sans trop de scrupules de franchir. Dans ce film, le plus ouverte­ment « poli­tique » de son auteur, un mys­térieux can­di­dat à la prési­den­tielle se révèle être un messie qui, sous ses appa­rats de féroce néolibéral, entend met­tre sa fonc­tion au ser­vice des gens et de la nature. Le risque est si grand que les financiers qui sou­ti­en­nent sa cam­pagne se retour­nent con­tre lui et fomentent son assas­si­nat. Son pro­gramme ? On ne le con­naî­tra pas vrai­ment. Dans un plan con­fon­dant de naïveté, la jour­nal­iste qu’incarne Cécile de France le con­sulte pour­tant sur une tablette. Par un trucage numérique, on passe, sans la moin­dre coupe, de la nuit au jour, avant que la femme ne repose l’écran et accuse le coup, souf­flée par l’intelligence pro­fonde de ce qu’elle vient de dévor­er d’une traite – il fau­dra croire sa réac­tion théâ­trale sur parole. On appren­dra toute­fois plus tard que l’effraction démoc­ra­tique de Pierre-Hen­ry Merci­er, soutenu par la haute finance et un élec­torat vis­i­ble­ment de droite, accouche de la mise en place d’un gou­verne­ment sci­en­tifique qui mul­ti­plie les lois sociales et écologiques en s’appuyant, para­doxale­ment, sur une logique référendaire.

Pas besoin d’être diplômé de Poly­tech­nique pour com­pren­dre que ce salmigondis baigne dans le plus grand con­fu­sion­nisme idéologique. Mais au fond qu’importe, puisque l’échec du film résulte moins de son inco­hérence ou de son manque de sub­stance que de son indécrot­table laideur. Au-delà de l’humour naph­tal­iné, des vannes téléphonées et de l’humanisme niais, c’est surtout les plans m’as-tu-vu (la caméra qui suit un aigle en plein vol, jusqu’au pois­son qu’il happe de son bec ; des angles de pris­es de vue aus­si icon­o­clastes que vides de sens) et autres effets de mon­tage mal­adroits (les scènes où le can­di­dat est aux côtés de son frère jumeau) qui attes­tent de la faib­lesse du cinéaste. Avec une cer­taine com­plai­sance, Dupon­tel se filme à la fois comme une fig­ure chris­tique et un idiot riche de la sagesse des prim­i­tifs, pour régler ses comptes avec les forces de la finance qui, par leur avid­ité, broient la vie des braves gens. À l’écran, cela donne surtout une fable mal fagotée et sou­vent hideuse, qui pré­tend met­tre un coup de pied dans la four­mil­ière alors même qu’elle vise à con­tenter tout le monde, de l’industrie au grand pub­lic.