Depuis son dernier opus, Enfer­més dehors, le ciné­ma car­toonesque d’Albert Dupon­tel tend à arrondir les angles et sem­ble même se repaître d’une approche can­dide et « féerique » que l’on jugera très éloignée des folies punkisantes de l’auteur de Bernie. Est-ce son exil dans la cour des per­son­nages de Jeunet qui par­ticipe à don­ner aux derniers films de Dupon­tel cet aspect mièvre où les bons sen­ti­ments côtoient des délires déviants aujourd’hui sans véri­ta­ble tenue ? Le Vilain vient le con­firmer.

Au départ, le ciné­ma de Dupon­tel est un cri pri­mal, néces­saire­ment gri­maçant. Cas­cades rocam­bo­lesques, per­son­nages d’écervelés jamais stop­pés par les bar­rières morales, le ciné­ma de Dupon­tel car­bu­rait à l’hypertrophie et pou­vait se voir comme un bras d’honneur à tout un pan du ciné­ma français lim­ité à son nom­bril­isme bavard et le peu de dynamisme qui en résul­tait. Suiv­ant cette quête trans­gres­sive et comique, Dupon­tel s’exhibait mau­vais élève, vilain de la cour qui roulait sur des pio­ns inan­imés tout en étant épris de com­pas­sion pour ses per­son­nages de furieux qui offraient une lib­erté folle (démon­stra­tive aus­si) à ses scé­nar­ios. Un poil à grat­ter qui réglait ses comptes et dis­tribuait des upper­cuts à un monde rigide et néces­saire­ment figé. Or s’il ne se dis­ci­plinait jamais et n’offrait évidem­ment pas au ciné­ma ses let­tres de noblesse ni ses per­spec­tives dis­cur­sives, Dupon­tel était un homme unique dans le paysage autom­nal d’un ciné­ma par­fois engoncé dans son attache­ment à la grandeur de son héritage.

Mais ce con­stat sévère ne doit pas élever Dupon­tel au rang de sauveur décalé ni pouss­er l’analyse dans des retranche­ments aveu­gles. Le Vilain pousse le jeu dans l’excès de car­i­ca­ture et com­porte à l’évidence bien trop d’écueils pour qu’ils ne soient pas men­tion­nés ici. Ancien braque­ur ayant passé pas mal d’années au trou, le vilain (c’est son nom) est comme à l’habitude une pile décérébrée, ici recher­chée par l’ordre polici­er (l’émouvante et tenace cible des films de Dupon­tel). En cav­ale dans un monde qu’il ne recon­naît plus et qui prend de fait des allures de parc d’attraction, le vilain tombe nez à nez avec le lotisse­ment où il a vécu enfant et met alors en place un plan (som­maire) par lequel il va pou­voir s’y retranch­er. Mais sur le per­ron de son anci­enne bicoque il va retrou­ver sa géni­trice (Cather­ine Frot), vieille femme en guerre pour la sauve­g­arde de son lotisse­ment et indécrot­table mère poule illu­minée par le retour de son bichon. De là va se jouer une rib­am­belle de quipro­qu­os et un affron­te­ment à dis­tance entre la mère aimante et son loufoque de fils.

Or toutes les fric­tions qui pou­vaient naître des retrou­vailles famil­iales tombent directe­ment dans un duel où les deux acteurs vien­nent cabotin­er et don­ner à leurs accents les pires into­na­tions. D’entrée de jeu, on jure qu’à tra­vers les pitoy­ables gri­maces qu’ils étirent, ces deux là ne vont pas vrai­ment se regarder et finale­ment don­ner le spec­ta­cle d’une lutte dont les ressorts sont aus­si prévis­i­bles que l’arrivée d’un train en gare de La Cio­tat. À l’intérieur de la cham­bre immac­ulée où notre vilain se terre et retrou­ve bibelots et autres magots enter­rés, Dupon­tel se paie le luxe de tartin­er une pâte nos­tal­gique que Jeunet n’aurait pas désavouée. Au sein de ce lieu qui s’affiche comme étant le décor « spec­tac­u­laire » du film, Dupon­tel se livre à un grand fourre-tout d’attractions mécan­isées où les angles obliques et les points de vue pris sur dos de tortue (oui) imposent des visions d’horreurs à nos rétines. L’entreprise vire alors à l’enfermement étouf­fant et les per­son­nages sec­ondaires peinent mal­gré tous leurs efforts (le médecin inter­prété par Nico­las Mar­ié) à sus­citer un min­i­mum d’intérêt. Que dire encore si ce n’est que le clou final est sans doute ce que l’on a vu de plus navrant cette année en ter­mes de comédie (française ou non). Que l’on pour­rait finale­ment voir à tra­vers cette dernière des images de château de cartes qui s’écroulent, de souf­flets qui retombent, d’un film qui patine, d’un réal­isa­teur qui n’aurait plus que deux jours de tour­nage à tuer. Alors, si le masochisme vous étreint au point qu’un braquage à la caisse du ciné­ma ne vous effraie plus, pénétrez l’antre… Les autres peu­vent aller revoir Les Beaux Goss­es et soutenir son jeune et promet­teur réal­isa­teur.