Avant qu’il ne se rende à Berlin pour présen­ter son dernier film, Vic + Flo ont vu un ours, nous avons ren­con­tré le cinéaste pour la sor­tie de Bes­ti­aire. Peut-être parce que nous étions à deux pas de la Mai­son de la radio, nous avons com­mencé par évo­quer le son.

Com­mençons par une ques­tion qui ne sem­ble pas cen­trale mais qui s’avère très impor­tante dans Bes­ti­aire – celle du traite­ment sonore et du hors-champ : il y a eu beau­coup de manip­u­la­tions…

Énor­mé­ment de manip­u­la­tions en effet… Quand je me présente au zoo, je sais que je ne vais pas faire un doc­u­men­taire d’observation. Je ne veux pas faire un film infor­matif, je ne veux pas sauver les ani­maux, je ne veux pas sign­er un man­i­feste. Donc, je suis arrivé avec un désir de fic­tion. Dans nos pre­mières idées, il y avait d’ailleurs celles de micro-fic­tions un peu far­felues, comme un gar­di­en de zoo trou­vant une grosse flaque de sang dans la neige à côté du chameau : ce n’était pas vrai­ment expliqué, puis ça reve­nait. Bref, dès le départ, j’avais la fic­tion en ligne de mire, mais j’ai tout foutu à la poubelle, en con­tin­u­ant à me ques­tion­ner : com­ment fic­tion­ner avec un tel pro­jet ? Et c’est arrivé par l’angle du son. J’ai dit à mon con­cep­teur sonore : « écoute, j’aimerais que tu fass­es plan­er une men­ace sur ce zoo, donne-moi l’impression que tout peut arriv­er à tout moment, tor­tille le réel, tout est per­mis. » Il m’a demandé : « quelle men­ace ? Inva­sion extrater­restre, explo­sion atom­ique ? » Et je répondais « oui ! » à toutes ses propo­si­tions. Il a donc effec­tué un tra­vail com­plexe, par­fois par­ti­c­ulière­ment recréé, même si ce ne sont pas tou­jours de grands men­songes. Je pré­cise que je n’ai pas vrai­ment de prob­lème par rap­port au fait de men­tir ; je sais que ça peut gên­er cer­taines per­son­nes qui ont une cer­taine éthique du réel. Pour ma part, je veux fic­tion­ner, c’est ce qui m’intéresse.

Une ques­tion un peu stu­pide : quelle est l’histoire de Bes­ti­aire, qu’est-ce que ça racon­te ?

Euh… Bon, quand je dis qu’il faut que ça fic­tionne, ça ne sig­ni­fie pas qu’il faut que ça racon­te quelque chose. Il y avait la genèse du pro­jet : on m’offrait le zoo. Je me suis tout sim­ple­ment demandé ce qu’il pou­vait y avoir d’intéressant dans un zoo, à part que c’est un lieu par­ti­c­ulière­ment ciné­matographique. Je ne suis pas spé­ciale­ment amoureux des ani­maux, je n’ai pas envie de dia­bolis­er les zoos. La ques­tion est donc dev­enue : « qu’est-ce que j’en ai à foutre d’un zoo, qu’est-ce que j’en pense vrai­ment ? » Est-ce que c’est un endroit triste ? Non. Est-ce que c’est un endroit cru­el ? Non. Je cher­chais le bon mot pour aller sur la bonne piste, et je suis arrivé à la con­clu­sion que c’est un lieu absurde. Et il ne s’agissait pas de juger cette absur­dité mais sim­ple­ment de la con­stater : des humains qui s’organisent entre eux, qui organ­isent les ani­maux entre eux, et qui deman­dent à d’autres humains de pay­er pour entr­er et voir des ani­maux. Ce n’est pas injuste ni choquant, mais c’est pour moi un som­met d’absurdité. Voilà, de mon point de vue, c’est donc un film plutôt absurde, avec un peu d’humour à l’occasion, et beau­coup de men­songes vis-à-vis du réel. Mais au final, de nom­breux spec­ta­teurs voient Bes­ti­aire comme un film éminem­ment triste. Cer­tains me don­nent la main en dis­ant : « mer­ci d’avoir dénon­cé la cru­auté dans les zoos ! » Je ne peux pas m’insurger con­tre ces opin­ions tant le film prête le flanc à une mul­ti­tude d’interprétations. Les gens du zoo se demandaient eux-mêmes ce que j’avais fait de ce lieu, et quel poignard j’avais pu leur planter dans le dos. Mais j’insiste sur le fait que mon point de vue est celui de l’absurdité, à par­tir du rit­uel, du quo­ti­di­en entre les employés du zoo et les ani­maux. J’ai une sorte de détache­ment dans le regard… Je me sou­viens qu’à Ciné­ma du Réel – c’était une des pre­mières fois que je le présen­tais – un spec­ta­teur m’a dit : « plus vous par­lez de votre film, plus j’ai l’impression que vous empilez une fausse naïveté et que vous vous mentez à vous-même. » Ce n’était pas dit mécham­ment et je lui ai répon­du qu’il avait cer­taine­ment rai­son, tout en pré­cisant que ce film est telle­ment naïf, ouvert, con­tem­platif, que plus je mets des mots dessus, plus je vais for­cé­ment me con­tredire. Et plus j’ai envie de me taire… C’est comme le film absolu qui n’aurait pas besoin du com­men­taire de son auteur. Cela ne veut pas dire que je suis non­cha­lant – ce que je peux laiss­er paraître. Mais j’assume totale­ment Bes­ti­aire comme un exer­ci­ce de style, parce qu’il s’agit bien de cela, un jeu du chat et de la souris avec le spec­ta­teur : qu’est-ce qu’on mon­tre et qu’est-ce qu’on cache ? Qu’est-ce qu’on révèle ?

On peut en effet con­sid­ér­er qu’il s’agit d’un film sur le spec­ta­teur, plus que sur les ani­maux.

Oui, une spec­ta­trice m’a dit que c’était un film sur l’art ; un pub­lic qui regarde quelque chose. Je lui ai tout de suite demandé si je pou­vais m’approprier cette remar­que qui me fai­sait mar­rer comme ex-cri­tique un peu intel­lo ! Com­ment on se place pour regarder un ani­mal, et au-delà pour regarder une image et un film ? En étant extrême­ment pré­ten­tieux, je dirais que le film cherche à redonner au spec­ta­teur sa lib­erté, alors qu’on la lui enlève telle­ment sou­vent dans la majorité des cas. Ce n’est pas un film her­mé­tique, je crois qu’on est même plutôt invité dans Bes­ti­aire. Comme spec­ta­teur, les meilleurs films pour moi sont ceux où, à un moment, je ne les regarde plus et pense à des idées pour d’autres films… L’Aurore de Mur­nau, je l’ai vu vingt-cinq fois, mais je ne suis pas cer­tain de l’avoir vrai­ment vu, je suis amené ailleurs. Les films de Claire Denis ou de Weerasethakul me font un effet de cet ordre : l’important devient l’imaginaire véhiculé et plus ce qu’on a sous les yeux. D’un point de vue cinéphile, si ce genre de chose arrive avec Bes­ti­aire, ça me ferait très plaisir.

On peut estimer que ça marche puisqu’il y a cette mul­ti­tude de regards pos­si­bles…

Bon, après, j’espère que les gens ne sor­tent pas du film pour penser à acheter du pain ou du lait…

La ques­tion du regard est cen­trale dès la scène d’ouverture.

C’est mar­rant parce qu’au départ on avait placé cette séquence à la fin : ça deve­nait très lourd, didac­tique, assez pédant. Comme un chapitre final dis­ant : « je vais vous expli­quer le truc bizarre que vous venez de voir. » En la met­tant au début, il me sem­ble que ça règle la ques­tion de cette dimen­sion théorique.

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Il y a beau­coup de plans où l’on est mis face au regard ani­mal.

Oui, cette ques­tion se promène dans le film, avec les jeux de miroir : qui regarde qui ? Mais l’idée n’était pas d’en faire un point cen­tral pour arriv­er à un con­stat.

On peut aus­si voir Bes­ti­aire comme un film sur le cadre : qu’est-ce que c’est pour un cinéaste de faire un cadrage, de délim­iter un plan et d’évoluer à l’intérieur ?

Ce qui revient à ce jeu du chat et de la souris avec le spec­ta­teur… On s’amusait – ce n’est pas un mot très noble, mais tant pis car c’était ça – à filmer des frag­ments… Si on filme pen­dant une minute la queue d’une chèvre, il est cer­tain qu’on va réfléchir au hors-champ et se deman­der quel est le big por­trait « der­rière » ce plan. Ce sont des choses qui m’excitent en tant que spec­ta­teur, je suis au tra­vail. Puis il y avait des con­sid­éra­tions pure­ment plas­tiques, les tex­tures, les motifs. Par­fois l’animal était présent mais ce qui l’environnait con­sti­tu­ait mon véri­ta­ble intérêt. J’ai un goût pour la plas­tic­ité, j’aime aus­si que les cadres soient très cen­trés – à cet égard, j’apprécie beau­coup Notre pain quo­ti­di­en et Abend­land de Niko­laus Geyrhal­ter. Ce n’est pas comme Ulrich Sei­dl, qui est un met­teur de scène de tal­ent, mais c’est trash, directe­ment dans ta gueule. Je préfère plutôt la voie où le spec­ta­teur est mis au tra­vail, dans une posi­tion d’interrogation, comme chez Geyrhal­ter. Après, quand on fait Bes­ti­aire, il y a évidem­ment la ter­reur d’ennuyer le spec­ta­teur. Il faut donc des straté­gies, qui passent par le son, par le mon­tage – le taxi­der­miste au cen­tre où ça devient presque d’ordre infor­matif. Avec le mon­teur, on se dis­ait régulière­ment : « bon, là il faut les réveiller. »

Par­lez-nous du mon­tage : quelle a été juste­ment la réflex­ion sur les agence­ments et le rythme ?

Beau­coup de tâton­nements, on nageait vrai­ment dans l’abstrait. Pourquoi la girafe avant le lion, pourquoi le chim­panzé après l’autruche ? Pourquoi le plan doit faire deux sec­on­des ou deux min­utes ? Il faut se lancer les idées et essay­er. A un moment don­né, on n’a pas les mots parce qu’il ne s’agit pas de nar­ra­tion ni de psy­cholo­gie ; c’est une pure matière de ciné­ma. Par exem­ple la scène avec les chevaux minia­tures, c’est le plus long plan, où l’on passe un con­trat avec le spec­ta­teur en lui dis­ant que c’est très pos­si­ble que le film, ce soit ça. Pour ce plan, j’ai demandé au mon­teur de le regarder et de ne pas le couper tant qu’il lui parais­sait intéres­sant. Puis je l’ai fait à mon tour. Résul­tat : on avait onze sec­on­des seule­ment de décalage. Et impos­si­ble de dire pourquoi : les allées et venues, la dimen­sion plas­tique, le mou­ve­ment des formes… Je me suis fait atta­quer à Mon­tréal pour la pre­mière, un type m’a dit : « C’est quoi ça ? C’est pas du ciné­ma, j’ai payé 12 dol­lars, on m’a dit que c’était bon et j’ai eu un dia­po­ra­ma devant moi. » C’est cer­tain qui si l’on vient chercher des infor­ma­tions et une dénon­ci­a­tion, si l’on n’a aucune sen­si­bil­ité par rap­port à la plas­tic­ité, on risque ce genre de décep­tion.

Le spec­ta­teur a en effet la respon­s­abil­ité de pren­dre en charge le film…

C’est un peu une for­mule, mais il y a bien l’idée de sor­tir le spec­ta­teur de sa zone de con­fort. Et beau­coup de gens refusent cette pos­si­bil­ité de jouir d’autant de lib­erté. Je trou­ve mon plaisir devant les films de James Ben­ning, je peux dormir quinze min­utes puis revenir, et je l’assume. Andy Wahrol, pareil. Face à un film où je suis diver­ti mais menot­té jusqu’à ce qu’on me donne la solu­tion, je ne me sens pas libre.

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Et par rap­port à une fic­tion comme Curl­ing, avez-vous con­nu le même type de réac­tion ?

Curl­ing, c’est une démarche assez proche vis-à-vis du spec­ta­teur : il y a des béances dans la nar­ra­tion, qui sont à combler. C’est comme le jeu de l’élastique, on peut s’amuser à tir­er dessus mais il faut pren­dre garde à ce qu’il ne casse pas. Et par­fois on peut se tromper… La fin de Curl­ing, c’est un homme qui se rase la mous­tache parce qu’il s’est passé plein de choses dans sa vie. C’est un léger trem­ble­ment de paysage, mais pour beau­coup de spec­ta­teurs, ce n’est pas assez, tu n’as pas fait ton tra­vail. Je viens de finir mon nou­veau film, Vic + Flo ont vu un ours, en réac­tion à Curl­ing, en me dis­ant : « vous en voulez du fun, en voici » ! C’est beau­coup plus frontal, les gens se par­lent… Bes­ti­aire, j’appelle ça un film de vengeance sur les critères et les con­traintes de l’industrie. Vic + Flo, c’est deux mil­lions de bud­get, trente per­son­nes dans l’équipe ; il faut négoci­er avec les acteurs, les tech­ni­ciens, parce qu’il faut finir à 18h… Après tu as envie de par­tir avec trois potes en forêt et de faire Bes­ti­aire – avec à la clef un tour du monde des fes­ti­vals et une dis­tri­b­u­tion ; c’est un petit com­bat de gag­né. Voilà, le méti­er, pour moi, c’est l’alliage de ces deux éner­gies un peu schizo…

Votre nou­veau film se place davan­tage dans la fic­tion ?

Com­plète­ment. Je rem­plis le cahi­er des charges de la fic­tion. Le film per­met de se dire : j’ai aimé ou je n’ai pas aimé, j’ai été touché ou je n’ai pas été touché, l’actrice est bonne ou non… C’est une aven­ture nar­ra­tive con­ven­tion­nelle. C’est une autre forme de défi, mais vous pou­vez devin­er entre les lignes que cela m’excite plus de par­ler d’un film comme Bes­ti­aire, Car­cass­es ou Les États nordiques. Ce sont des films « sans filet ». Je les appelle même des films « jeta­bles » : si l’on se trompe, cela coûte telle­ment peu cher qu’on peut les foutre à la poubelle ! Ils sont réal­isés sans souci de per­for­mance. Je n’ai pas de pro­duc­teur ou de dis­trib­u­teur à qui plaire, et c’est très agréable. Je peux regarder deux cents fois Car­cass­es et je ne dompte tou­jours pas l’objet. Par con­tre, je ne peux plus m’asseoir pour regarder Curl­ing avec le pub­lic : je sais qu’à la trente-huitième minute, l’acteur dit telle phrase, et pour moi il n’y a pas d’enjeu… Ce sont presque des films « morts » : on les tourne, on les présente, et puis voilà… Alors que Car­cass­es vit tou­jours… Bes­ti­aire, on peut le mon­tr­er plusieurs fois, on n’aura jamais les mêmes réac­tions. Ce film n’existe pas tant qu’il ne ren­con­tre pas son pub­lic.

On retrou­ve dans Bes­ti­aire une image de Curl­ing avec la fille qui enfile le cos­tume de mas­cotte… Com­ment avez-vous dosé la présence des humains dans le film ?

Je devais faire atten­tion parce que les gens qui tra­vail­lent au zoo sont très amoureux des ani­maux. Je ne voulais pas les dia­bolis­er mais je ne désir­ais pas leur ren­dre hom­mage non plus. Je souhaitais les figer dans une rela­tion stoïque avec les ani­maux. Cela les a par­fois gênés parce que je les plaçais dans telle ou telle posi­tion, assez raides. Cela aurait été trop facile de les ren­dre gen­tils. La séquence avec la hyène est pour moi cen­trale : d’un côté, on a le sys­tème de con­tention très dur et bru­tal, et de l’autre, trois filles qui lui font une injec­tion dans la vessie pour traiter une infec­tion… Dans le même plan le beau et le laid cohab­itent. On tra­vail­lait au jour le jour, on ne savait pas qui on allait ren­con­tr­er, donc il n’y avait rien de scé­nar­isé au niveau des humains. Tout a été plutôt acci­den­tel, je n’ai jamais sor­ti une idée de ma poche… Avec les vis­i­teurs, on aurait pu tomber dans le cynisme et l’ironie. On a enten­du des réac­tions hor­ri­bles. Dans une scène, une fille dis­ait : « Oh, regarde le petit lynx ! Ça ferait un beau man­teau ! » Si on avait util­isé des trucs comme ça, on aurait fait un freak show !

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Finale­ment, vous réus­sis­sez à éviter le didac­tisme dans cette con­fronta­tion homme/animal : tout est plus trou­ble, comme dans ce plan où un cou­ple observe des zèbres et des voitures pass­er…

J’imagine que plus on ren­force l’ambiguïté de chaque plan, plus le film en sort gag­nant. Avec mon équipe tech­nique, les inten­tions étaient assez prim­i­tives. Je leur dis­ais : « les mecs, on filme toutes les cages, on n’intellectualise rien du tout, je veux faire un film pour un enfant de cinq ans qui tourn­erait les pages d’un livre et décou­vri­rait tou­jours un nou­v­el ani­mal. » Au final, ce n’est pas du tout un film pour les enfants ! Mais si on avait sur-intel­lec­tu­al­isé au moment du tour­nage, ce serait devenu une sorte de film à thèse. Nous, on fonc­tion­nait de manière très bête, on se dis­ait « allons voir la girafe ! Ensuite, le lion ! » C’est au mon­tage qu’il a fal­lu trou­ver une struc­ture, et tous les films devraient être réécrits de cette façon. Quand je fais Curl­ing, je tourne ce que j’ai écrit, et puis je monte ce que j’ai tourné. Aujourd’hui on est telle­ment pris dans les his­toires de bud­get qu’on est obligé de tourn­er ce qu’on a écrit. Dans Bes­ti­aire, il n’y a pas du tout de pro­gramme. Même quand vous le regardez, j’espère que vous n’avez pas l’impression que tout est ver­rouil­lé. Pour que le film fonc­tionne, il faut un côté aléa­toire, hyp­no­tique, mais pas cal­culé. Plus la struc­ture est lourde, plus cela paraît cérébral. Ce serait un grand plaisir pour moi si ce film par­ve­nait réelle­ment à intéress­er un enfant de cinq ans.

Vous avez ten­té l’expérience ?

Bes­ti­aire a été mon­tré dans un fes­ti­val du film pour enfants à Mon­tréal, mais il n’y avait pas beau­coup d’enfants ! Et l’autre jour, ils l’ont passé au zoo de Copen­h­ague… C’était assez étrange. Ils comp­taient présen­ter le film, puis faire une tournée du zoo avec les pro­prié­taires et les gar­di­ens. Je leur ai dit : « mais vous êtes fous ! » Ils pen­saient que ce serait une mat­inée famil­iale… Je leur ai demandé s’ils avaient vrai­ment réfléchi ! Ils m’ont répon­du : « tu dis que tu as fait un film pour les enfants de cinq ans, eh bien on va te pren­dre au mot et on va le faire » ! Cela a plus ou moins bien marché, cer­tains enfants ont quit­té la pro­jec­tion avec leurs par­ents… Le zoo au Québec n’était pas très con­tent non plus. Ils ont trou­vé le film assez som­bre. Ils croy­aient que j’avais essayé de les piéger. Un avo­cat m’a appelé trois fois. Au départ, on avait signé un con­trat pré­cisant ce que j’avais le droit de mon­tr­er ou non. Par exem­ple je ne pou­vais pas mon­tr­er des ani­maux blessés ou morts, ni « atta­quer la mis­sion et l’image du zoo ». Et aus­si « pas de scènes désagréables »… J’ai pro­posé de rem­plac­er le mot désagréable par dis­gra­cieux. À la fin, je les ai invités, je leur ai mon­tré le film : ils n’ont pas beau­coup par­lé et sont par­tis. Et puis l’avocat m’appelle, avec un ton très siru­peux : « Mon­sieur Côté, j’ai regardé votre film… J’essaie de com­pren­dre vos inten­tions. Vous savez que je dois défendre les intérêts de mon client… Quand vous filmez une file de voitures avec des zèbres, vous ten­tez de mon­tr­er le car­ac­tère pathé­tique du zoo, n’est-ce pas ? » Alors je dis : « Mon­sieur, je filme ce que j’ai vu. Vous êtes d’accord pour dire que les voitures font la file ? — Oui oui… » Et il con­tin­u­ait de chercher ce qui le dérangeait. À un moment, je lui ai dit : « ça fait trois fois que vous m’appelez, est-ce que vous m’obligez à couper une scène ? — Non, mais quelqu’un va vous appel­er, et il y a sans doute une scène qui devra sauter – celle de la mas­cotte. » J’éclate de rire et je lui demande : « Qu’est-ce qui ne va pas dans cette scène ? — Ça ne passera pas… Vous ne pou­vez pas filmer quelqu’un qui met un cos­tume de mas­cotte. — Pourquoi ? — Mon­sieur Côté, vous avez déjà vu au ciné­ma quelqu’un enfil­er un cos­tume de Mick­ey Mouse ? — Non… — Savez-vous pourquoi ? Parce que Mick­ey Mouse, c’est Mick­ey Mouse ! — Vous voulez dire que je désacralise l’image de la mas­cotte de votre zoo ? — Oui, mais une per­son­ne qui a tra­vail­lé chez Dis­ney va vous appel­er et vous expli­quer tout cela de façon plus pré­cise… » Finale­ment, per­son­ne ne m’a jamais appelé, et j’ai reçu une let­tre qui nous don­nait « le feu vert » pour le pro­jet. L’ambiguïté est là : les gens veu­lent absol­u­ment se posi­tion­ner par rap­port au con­tenu du film, mais tu ne leur tends pas de perche, tu ne dis rien, ça flotte, et je crois que c’est ce qui en fait la richesse…

Les cadrages jouent sur les pro­por­tions et dis­pro­por­tions. Com­ment les met­tiez-vous en place ?

Comme on n’a pas fait de repérages en amont, cela se décidait en deux ou trois min­utes. Pour filmer telle ou telle cage, tu n’as sou­vent qu’un choix : il faut mon­ter sur une sorte de mez­za­nine, se met­tre ici ou là… Donc on a essayé de max­imiser ces pos­si­bil­ités en fonc­tion de leur puis­sance esthé­tique. Il n’y a pas de plan « branché » : je veux d’abord que tout soit bien frontal et géométrique… Par­fois on a jeté cer­tains pas­sages quand on voy­ait que le seul endroit pos­si­ble pour la caméra ne présen­tait pas d’intérêt. Est-ce qu’on peut abolir les cages ? Quand on filme le rhinocéros, on est avec lui ou non ? En fait, la caméra passe à tra­vers une clô­ture, et ça donne l’impression d’être avec lui. On a fait des choix cage par cage, avec une lumière naturelle. Le film tra­vaille avec toutes ces con­traintes, et j’aime bien ça ! Je n’ai jamais fait de films dans l’opulence, je n’impose pas mes caprices, je tourne avec les moyens du bord, et je suis assez con­tent des solu­tions qu’on a pu trou­ver.

Prenons la scène avec le lama : en posant le cadre, vous imag­iniez que cette sit­u­a­tion pour­rait advenir, avec une entrée de champ aus­si par­faite ?

On s’est instal­lé là parce que le soleil tombait, ce n’est pas le plus beau plan au niveau de la lumière. Un type de l’équipe s’est mis à marcher dans le park­ing à côté. Il exci­tait le lama, qui a com­mencé à le suiv­re en atten­dant qu’il lui donne à bouf­fer… Donc il fai­sait sans cesse des allers-retours, et un deux­ième lama est venu à son tour pour voir… C’est très humain comme réac­tion : « Qu’est-ce que tu regardes ? Mais il n’y a rien ! » Au mix­age, on a exagéré les pas dans la neige : c’est du Tati ! On n’a pas d’obligations avec le réel, et cela crée des petits éclats. C’est pareil ensuite avec l’autruche, ou le macaque et sa peluche. Ce sont des bon­bons pour le spec­ta­teur !

Pour obtenir ces moments-là, vous faisiez à chaque fois de longues pris­es ?

Pas vrai­ment. Cer­tains aiment bien se van­ter en dis­ant : « j’avais quar­ante heures de matériel » ! Nous, c’était trois ses­sions de tour­nage, huit jours en tout. Et quand on fil­mait deux min­utes avec la girafe bien cadrée, ça suff­i­sait, pas la peine d’y revenir… Un film comme ça ne se joue pas sur la quan­tité. J’aimerais bien vous impres­sion­ner en dis­ant qu’on a passé cinq ans au zoo, mais ce n’est pas le cas ! On tour­nait en général des plans fix­es de qua­tre à six min­utes. On restait là, on se regar­dait : c’est incroy­able­ment triv­ial et con­cret. Nous étions tou­jours trois ou qua­tre. Par­fois le pro­duc­teur venait avec nous. Le film n’est pas tourné dans l’indigence, sim­ple­ment il ne demande pas plus ! Au départ, j’appelle les mecs et je leur dis : « je n’ai pas d’argent, ça vous tente d’aller au zoo ? On va aller le plus loin pos­si­ble dans le pro­jet, et à la fin je vous donne cha­cun mille dol­lars de ma poche. Ça vous va ? » Le Fres­noy s’est présen­té, parce que j’étais pro­fesseur là-bas : ils nous ont offert le mix­age et l’étalonnage. Et le gou­verne­ment du Québec nous a offert une bourse inespérée, donc tout le monde a pu se pay­er. Au final, ça représente cinquante mille dol­lars. C’est fou que les jeunes cinéastes ne s’attaquent pas davan­tage à ce type de pro­jet, ce n’est pas si sor­ci­er ! Ces films-là ne sont pas des mir­a­cles ! Je ne com­prends pas pourquoi cer­tains réal­isa­teurs atten­dent six, sept ans avant de réu­nir les con­di­tions par­faites pour tourn­er…

Out­re les fes­ti­vals de ciné­ma doc­u­men­taire, y a‑t-il eu des pro­jec­tions par­ti­c­ulières de Bes­ti­aire ?

Au début, on se demandait si le film serait fait pour un écran de ciné­ma, on pen­sait qu’il irait peut-être dans les musées. Et puis finale­ment, on est quand même resté dans le cadre des fes­ti­vals de ciné­ma. Le film a été mon­tré dans trois ou qua­tre fes­ti­vals de films envi­ron­nemen­taux. Je n’y étais pas, donc je suis assez curieux de savoir com­ment le film a été accueil­li là-bas, mais pourquoi pas ? J’imagine que les asso­ci­a­tions de défense pour les droits des ani­maux doivent rester un peu sur leur faim, mais bon… Le film est beau­coup moins rad­i­cal que ce que je croy­ais. Il est beau­coup plus chaleureux et acces­si­ble que prévu. Sou­vent un petit mon­sieur ou une petite dame vien­nent me dire « Mer­ci, c’est très beau » et moi, ça me suf­fit ! Ces gens-là se pla­cent sur un ter­rain naïf, comme moi à l’origine. Ils voient le film comme un « livre d’images » et ça me con­vient très bien.