Alors que sa dernière fic­tion Vic + Flo ont vu un ours vient d’être présen­tée à Berlin, Bes­ti­aire, du réal­isa­teur québé­cois Denis Côté, sort sur les écrans français. Ce cinéaste dont les films restent encore trop con­finés au cir­cuit des fes­ti­vals offre un doc­u­men­taire « ani­malier » aux qual­ités plas­tiques indé­ni­ables dou­blé d’une réflex­ion sur la place du spec­ta­teur.

À l’heure où les écrans regor­gent de films sur et avec les ani­maux – du pin­gouin ran­don­neur à la tortue voyageuse en pas­sant par le chim­panzé livré à lui-même (voir la cri­tique de Chim­panzés sor­ti la semaine passée) – Bes­ti­aire appa­raît comme une véri­ta­ble bouf­fée d’air frais prou­vant qu’un film qui a pour pro­tag­o­nistes les ani­maux d’un zoo peut se pass­er de voix off exp­ri­mant leurs pré­ten­dus états d’âme. Alors que dans la plu­part des œuvres de ce genre il sem­ble absol­u­ment néces­saire de créer un réc­it qui appose des com­porte­ments humains aux ani­maux (que ce soit l’animation, le doc­u­men­taire ou la fic­tion), Bestaire évite les écueils de l’anthropomorphisme en replaçant les bêtes dans un rap­port cohérent avec celui qui les regarde.

Le rap­port entre l’animal et l’humain tel qu’il y est mon­tré est cru­el. Une cru­auté réal­iste, jamais gra­tu­ite, pro­pre au ciné­ma de Denis Côté. Car de l’humain il y en a dans Bes­ti­aire : taxi­der­mistes appliqués, gar­di­ens bien­veil­lants, étu­di­ants aux beaux-arts et vis­i­teurs de la ménagerie. Mais ils sont présents dans leur rap­port empirique avec les bêtes, c’est-à-dire dans une volon­té d’appropriation et de dom­i­na­tion : l’animal empail­lé rap­pelle le trophée de chas­se, les gar­di­ens qui con­trô­lent le rythme de vie de l’animal, de l’heure des repas à son droit de sor­tie, et le principe même du zoo pri­vant l’animal de sa lib­erté pour le soumet­tre au bon plaisir des vis­i­teurs.

À tra­vers de longs plans fix­es, qui lais­sent le temps de la con­tem­pla­tion telle qu’on la souhaite ou qu’on la vit au zoo, le film pro­duit grâce aux bar­reaux des cages et des enc­los un cadre dans le cadre, rap­pelant sans cesse le dis­posi­tif d’incarcération et d’observation mis en place autour des bêtes. Le film s’ouvre d’ailleurs sur une enfant en train de dessin­er : ses yeux scru­tent l’animal tan­dis que sa main en repro­duit les con­tours. Et ces procédés ramè­nent le spec­ta­teur à sa place d’observateur, de voyeur qui enferme son sujet pour mieux le regarder ; le réal­isa­teur, lui, se con­tentant de met­tre au jour par la mise en scène un rap­port pré-exis­tant de dom­i­nant-dom­iné qui car­ac­térise la rela­tion à l’animal.

Out­re l’acuité avec laque­lle la cru­auté de la cap­tiv­ité est dépeinte et la réflex­ion sur la place du spec­ta­teur qui sous-tend le film, Bes­ti­aire com­prend des qual­ités plas­tiques indé­ni­ables : le cadrage qui souligne la claus­tra­tion mais qui rap­pelle la « mise en tableau » des bêtes ; le tra­vail sur la lumière, ren­due crue et froide, comme les murs en béton du zoo, le choix du silence ou plutôt de la qua­si absence de dia­logue éloignant le film du règne de la parole et le ramenant sur le ter­rain du sen­si­ble en cap­tant les sons de cet envi­ron­nement.

Le film s’offre aus­si dans un geste poé­tique ne serait-ce déjà grâce à son titre qui ren­voie à l’imagerie et à l’imaginaire du Moyen-Âge, et égale­ment grâce à cet espace lais­sé au spec­ta­teur lorsqu’il a le loisir de regarder les allées et venues d’une autruche ou d’un lama. On se sur­prend alors à con­tem­pler son pro­pre reflet, évo­quant cette étrange expéri­ence de la vis­ite au zoo où les yeux dans les yeux, l’on se demande qui du bison ou de soi-même est vrai­ment regardé…