Après les fla­mants ros­es, les créa­tures marines et les lions, c’est au tour des chim­panzés de devenir per­son­nages d’un film Dis­ney­na­ture. Tant en ter­mes de drama­ti­sa­tion qu’en ter­mes de qual­ité des images, le doc­u­men­taire ani­malier à la sauce Dis­ney est l’amplification de ce que l’on peut voir à la télévi­sion le ven­dre­di après-midi. Ici aus­si, les ani­maux ont des prénoms et les traces de leurs agisse­ments sont agencées et com­men­tées de façon à for­mer un réc­it con­tinu. En revanche, l’histoire n’est pas n’importe laque­lle, mais celle d’un tout jeune chim­panzé bap­tisé Oscar, gran­dis­sant auprès de sa mère jusqu’au jour où, suite à l’attaque d’une bande rivale, celle-ci dis­paraît, oblig­eant le jeune pri­mate à sur­vivre seul.

Il y a vis­i­ble­ment der­rière Chim­panzés un savoir-faire con­sid­érable (Alas­tair Fothergill, qui co-réalise, a tra­vail­lé sur de grandes séries doc­u­men­taires comme The Blue Plan­et avant de réalis­er pour Dis­ney) et un bud­get imposant. Résul­tat : la dis­tance physique entre les ani­maux et le spec­ta­teur est abolie. Par on ne sait quelles tech­niques et straté­gies – le générique de fin et ses images de mak­ing-of ne nous en don­nent qu’un mai­gre aperçu – Chim­panzés parvient à nous plac­er au cœur de la tribu, exacte­ment comme le ferait une fic­tion aux sujets humains.

Dom­mage que Dis­ney ne se soit pas davan­tage reposé sur cette puis­sance des images, qui dépeignent avec éclat les corps des ani­maux et la jun­gle africaine. Craig­nant vis­i­ble­ment que les bam­bins ne s’ennuient, on les a grat­i­fiés d’une parole qui a la tonal­ité des livres pour jeunes enfants. Débor­dant large­ment une fonc­tion d’élucidation de l’action par­fois utile – lors des scènes de bagarre notam­ment – le texte souf­fre d’un usage acharné de for­mules toutes faites, sou­vent plaquées de façon totale­ment arti­fi­cielle sur les images. Suite à une bataille rem­portée par le clan d’Oscar, le nar­ra­teur com­mente : « l’unité a vain­cu la force brute ». Et quand le mâle dom­i­nant de la bande aide le chim­panzé orphe­lin à sur­vivre, il estime que « Fred­die trou­ve en lui une ten­dresse qu’il avait dû cacher aux siens depuis tou­jours ». Sur ce point, Dis­ney rate son pari. On aurait pu se laiss­er porter par les tech­niques de drama­ti­sa­tion que les réal­isa­teurs met­tent en place, mais le texte est l’artifice de trop, qui met en évi­dence tous les autres et gâche le plaisir de croire à l’histoire que l’on nous racon­te.

L’attention tend alors à se déporter vers un autre aspect du film : sa fab­ri­ca­tion, en tant que pro­duit indus­triel n’ayant que peu à voir avec quelque démarche doc­u­men­taire. On s’interroge sur son écri­t­ure. Si l’on n’est pas suff­isam­ment naïf pour croire que le héros du film a « par chance » per­du sa mère puis été adop­té par un singe mâle durant le tour­nage, on peut s’amuser à imag­in­er les dif­férentes straté­gies qui ont pu aboutir à la créa­tion de ce réc­it dra­ma­tique ; elles sont toutes plus cyniques les unes que les autres. L’équipe de tour­nage a‑t-elle filmé dif­férents bébés-singes jusqu’à ce qu’un événe­ment dra­ma­tique ne survi­enne et déter­mine ain­si qui devrait être le per­son­nage prin­ci­pal ? La mort de la mère n’est-elle pro­duite que par le mon­tage ? Ou Chim­panzés est-il une sorte de Tru­man Show ani­malier, la mère d’Oscar ayant été délibéré­ment mise à l’écart afin que la vie de son enfant prenne un tour plus dra­ma­tique ? Une chose est sûre : les stu­dios Dis­ney pos­sè­dent encore une cer­taine exper­tise en matière de con­trôle des émo­tions et l’agacement qu’inspire la voix off ne pèse finale­ment pas si lourd dans la bal­ance. Réu­nis­sant les ingré­di­ents néces­saires pour réveiller nos réflex­es anthro­pocen­tristes, nous don­nant quelques miettes infor­ma­tives quant au mode de vie des chim­panzés, sans oubli­er de nous émou­voir par des images impres­sion­nantes, Alas­tair Fothergill et Mark Lin­field auront au moins su ren­dre les soix­ante-dix-sept min­utes que dure Chim­panzés hale­tantes.