L’anec­dote est un peu trou­ble, vague­ment invraisem­blable : quelques semaines avant le tour­nage de ce qui aurait dû être son pre­mier film, Matt Damon se rétracte et, un peu comme on appellerait quelqu’un au sec­ours, décide de refiler son bébé à un ami. L’a­mi en ques­tion : Gus Van Sant. De ce Promised Land plein de bonnes inten­tions, il y a donc légère­ment de quoi s’in­quiéter – sa généalo­gie hasardeuse sem­blant le con­damn­er au métis­sage oscaris­able le plus sus­pect. Heureuse­ment, il n’en est rien : Van Sant, par­rainé par Matt Damon ; Matt Damon, chap­er­on­né par Van Sant, accouchent ensem­ble d’une œuvre fine, apaisée, impec­ca­ble, presque autonome.

Ce n’est pas la pre­mière fois – ni la dernière, espérons-le – que le grand bâtis­seur for­mal­iste lâche ses petites cathé­drales intimistes pour s’emparer du scé­nario d’un autre, et rien ne sem­ble moins l’ef­fray­er dans ces cir­con­stances que les con­tours édi­fi­ants d’un gros sujet (récem­ment, son biopic sur Har­vey Milk). Alors certes, on entend déjà poindre la rumeur, sif­fler les mau­vais­es langues : le chou­chou arty ne serait ici qu’une valeur ajoutée stricte­ment esthé­tique, con­tribu­teur de luxe sim­ple­ment présent pour imprimer sa pat­te, mul­ti­pli­er les den­telles, choy­er l’ob­jet de ses gants d’artiste – « pren­dre soin », en somme, du réc­it tout ce qu’il y a d’a­cadémique écrit par Damon et son acolyte John Krasin­s­ki. Présen­té ain­si, on ne saurait leur don­ner com­plète­ment tort : pren­dre soin des choses sem­ble être effec­tive­ment, et de bout en bout, le modus operan­di de la mise en scène du cinéaste, son exi­gence de chaque instant. Sauf qu’en l’oc­cur­rence cette appli­ca­tion ne tient pas grand chose du fardage ou de l’embaumement, et on pour­rait même affirmer qu’elle est tout le con­traire – que le geste, ici, a tout de vital­iste. Dans Promised Land, il ne s’ag­it pas pour Gus Van Sant d’as­ti­quer la matière pour faire reluire le sujet, encore moins de vapor­is­er l’ensem­ble de quelque affé­terie chic, mais bien de « pren­dre soin du film » dans son accep­ta­tion la plus lit­térale, c’est-à-dire comme on demeur­erait au chevet d’un ami malade. Panser les plaies, calmer l’ag­o­nie, apais­er la douleur ; se dévouer corps et âmes – mais sur la pointe des pieds, c’est toute la maïeu­tique bien­veil­lante, toute la réus­site dis­crète et pour­tant magis­trale de ce grand film anesthésiée, à la fois con­fort­able et triste, solide mais soucieux de tout, où la trans­parence de la mise en scène con­stitue le masque fausse­ment pais­i­ble de l’opac­ité du monde.

Amorce expéri­men­tale. Le film débute par une espèce de réac­tion chim­ique : dans un étrange bal­let aqua­tique, eau et mousse se mêlent au fond d’un lavabo, rideau plein de bulles et de remous de der­rière lequel sur­gi, mais brouil­lée par les soubre­sauts du flot, le vis­age d’un homme : celui de Matt Damon. Il est Steve But­ler, com­mer­cial chez Glob­al, grosse com­pag­nie de gaz pour les intérêts de laque­lle il bat la cam­pagne, prospecte, démarche. Accom­pa­g­né de sa sym­pa­thique col­lègue (Frances McDor­mand), il doit ici con­va­in­cre les habi­tants d’une petite bour­gade de laiss­er ses employeurs exploiter le gise­ment de gaz sur lequel, bon an mal an, ils vivent leur vie. L’af­faire, juteuse, sem­ble pliée. Mais c’é­tait sans compter la résis­tance d’un vieil uni­ver­si­taire phil­an­thrope et d’un jeune fan­faron écol­o­giste, farouch­es opposants du pro­jet venant point­er du doigt les risques de la tech­nique d’ex­trac­tion : la « frac­tura­tion hydraulique », méth­ode dont le nom suf­fit à la sus­pi­cion, et dont les promess­es d’en­richisse­ment cachent peut-être des con­tre­coups écologiques désas­treux. Évidem­ment, à la fin, Matt Damon retourn­era sa veste, se fera le défenseur de la vérité et de la juste cause, tourn­era le dos à la gloire. Là aus­si, l’af­faire sem­ble pliée.

Il n’en demeure pas moins que, ce plan d’un vis­age trou­blé par les eaux, et dans lequel un homme sem­ble y tra­quer quelque chose, on le retrou­vera, tel un écho, pré­cisé­ment avant cette volte-face du per­son­nage. Et dès lors il n’est pas inter­dit de voir dans cette entrée en matière la pierre de touche à l’aune de laque­lle inter­préter ce réc­it ini­ti­a­tique en trompe‑l’œil. En effet, sur les rails de ce chem­ine­ment nar­ratif rec­tiligne, fausse­ment didac­tique, il incombe avant tout à la caméra baromètre de Gus Van Sant d’ob­serv­er des corps réa­gir à l’an­goisse envi­ron­nante – cette sourde atmo­sphère de désas­tre qui paraît avoir cor­rompu le ciné­ma améri­cain jusqu’au cœur. Le film est tra­ver­sé par une inquié­tude rare, et qui pour le coup ne partage pas grand-chose avec la petite Erin Brock­ovich de Soder­bergh, auquel on pour­rait trop vite l’ap­par­enter, mais a tout à voir, en revanche, avec le majestueux Ger­ry, dernière col­lab­o­ra­tion en date entre nos deux com­plices. Cette inquié­tude, elle est stricte­ment biologique, minérale, cli­ma­tique ; elle incar­ne le ciné­ma du réal­isa­teur dans ce qu’il a de plus fort : le con­stat, pure­ment sen­si­ble, d’ob­serv­er les êtres s’en­gouf­fr­er dans les cica­tri­ces du monde, s’é­vanouir dans les élé­ments et la matière, comme l’eau s’é­va­pore au soleil. Dans Promised Land, tem­péra­ture des corps et tem­péra­ture ambiante atteignent sur ce principe un alar­mant état d’équili­bre, de sorte que l’ef­face­ment réciproque sem­ble défini­tive­ment con­som­mé, floute les bor­dures de ce réc­it pour­tant par­faite­ment cir­con­scrit. Ciné­ma de caméléon sui­cidaire, où la trag­ique résig­na­tion au réel de chaque chose s’avère d’au­tant plus désolante qu’elle ne sera jamais sauvée ici par quelque vel­léité de grandeur mythologique (ce vers quoi tendait la grande trilo­gie de soli­tude Ger­ry, Ele­phant, Last Days). Change­ment de geste donc, de décor, d’é­conomie, de nar­ra­tion, de style – mais tou­jours pas de sujet. Un sujet pro­fondé­ment améri­cain : la grande terre promise dev­enue nid d’an­goisse.

Dès lors, sur ce sujet, Gus Van Sant souhaite pren­dre directe­ment de la hau­teur. Seule­ment cette hau­teur ne sera pas celle d’un esthète ou d’un moral­iste (se référ­er, au hasard, à Lars Von Tri­er ou Michael Haneke), elle sera plutôt celle d’un cli­ma­to­logue (mais alors un cli­ma­to­logue en quête de grâce) ou bien celle d’un géo­logue (mais alors un géo­logue penché sur l’alchimie). Une hau­teur, non de relec­ture cri­tique donc, mais de médi­ta­tion angois­sée. De là peut-être la rai­son de ces innom­brables plans aériens reni­flant sol et paysages, ce regard épris de pro­fondeur et de ver­ti­cal­ité qui laisse sug­gér­er la petite bour­gade comme une sorte de minia­ture, de lab­o­ra­toire nar­ratif dans lequel le cinéaste com­bine ses élé­ments, les agglomère d’un liant com­plète­ment insai­siss­able, per­tur­bant les réac­tions des com­posants entre eux, par­a­sitant leurs effets, pour finale­ment accouch­er d’une solu­tion tout à fait éton­nante : un film remuant en pro­fondeur mais coton­neux à sa sur­face, tiède sur ses con­tours, âcre à l’odeur, plein de bulles dedans, et on ne sait quoi de triste et de cor­rosif qui s’en exhale. Œuvre solide, fon­cière­ment tel­lurique, mais moitié liq­uide et moitié vapeur ; œuvre pétri­fiée, mais en con­stante recherche de chaleur ; état des lieux archi-con­tem­po­rain, mais nim­bé d’un mood de con­te de fée : Promised Land est tout cela à la fois. Par la sen­si­bil­ité retenue de sa mise en scène, il s’avère du reste et sans con­teste le plus beau film de son auteur : le plus beau parce que le plus élé­men­taire, c’est-à-dire tout au ser­vice cares­sant de son réc­it ; le plus beau parce que le moins ten­té par les dérobades astrales, allégé en somme de cette déférence par­fois hyper­bolique à sa forme. Chaque fois, Van Sant sem­ble ain­si par­venir à dépos­er sa mise en scène au point de bal­ance exact entre angle, ton, lumière, couleur et coupe idéals. Et s’il ani­me le corps indo­lent du réc­it de ses habituels spasmes kubrick­iens, de ses famil­ières petites décharges expéri­men­tales, il se laisse plus que jamais habiter par cette noble croy­ance en quelque cer­ti­tude du clas­si­cisme.

Promised Land est un film sere­in ; mais dont la sérénité, spé­ci­fique­ment, n’est qu’ap­par­ente. Tirant par­ti de sa mol­lesse, il ne s’en inquiète pas moins de son con­fort, se méfie de son engrenage trop pro­pre, comme on se méfierait d’un ani­mal trop sage. Il y a dans le film une façon d’a­vancer dans l’his­toire par petites touch­es suc­ces­sives très pré­cis­es, mais qui par­ticiper­ont en défini­tive de la con­struc­tion d’une grande forme inquiète. Le réc­it, d’une for­mi­da­ble lim­pid­ité, d’un équili­bre jamais démen­ti, se déploie par séquences con­cis­es et cal­i­brées, à l’en­robage élé­gant, aux scan­sions har­monieuses ; et cepen­dant il paraît baign­er dans une com­po­si­tion flot­tante qui, rétroac­tive­ment, per­turbe la tran­quil­lité de ses lignes. Quelque chose d’une chronique nat­u­ral­iste à demi som­no­lente, prise dans les remous d’un temps arti­fi­ciel (celui que s’ac­corde la pop­u­la­tion pour décider, ou non, de laiss­er Glob­al exploiter leur terre), sans enjeux nar­rat­ifs clairs et défini­tifs (ici, pas de sus­pense par­lemen­taire à la Lin­coln), pétrie de soubre­sauts anec­do­tiques et de par­en­thès­es sen­ti­men­tales (une con­ver­sa­tion Skype avec un fils, une soirée de beu­ver­ie avec une jeune pro­fesseure, un match de bas­ket, un autre de base­ball). Au reste, ce qui demeure le plus éton­nant dans ces moments de vie, c’est que loin d’en­ray­er le déroulé pro­gram­ma­tique du film dossier, ils en épousent idéale­ment le mou­ve­ment, s’ac­cor­dent naturelle­ment à une tra­jec­toire sans sin­u­osité, lisse quoique légère­ment défor­mée par l’at­mo­sphère, gon­do­lée pour ain­si dire. La clair­voy­ance du film est là, dans cette con­science que l’in­térêt de ce genre de fable human­iste n’est plus à rechercher dans l’ef­fi­cac­ité de leur pro­gramme (celui, volon­tariste, con­sis­tant à ren­vers­er un sys­tème de valeurs néfastes en lui opposant un autre sys­tème, fait d’hu­main, de rai­son et de morale) mais plutôt dans les trouées de leur déroule­ment, les angles morts de leur itinéraire.

Plus que n’im­porte quel autre film penché sur la con­science améri­caine (les pre­miers de la classe Taran­ti­no, Spiel­berg, Bigelow peu­vent net­toy­er leurs gross­es lunettes et retourn­er à leur cours d’his­to­ri­ogra­phie), Promised Land est ain­si tra­ver­sé par le ques­tion­nement de son iden­tité en crise. Lors d’une séquence, séquence cen­trale, Matt Damon fait face à une assem­blée pop­u­laire, celle-ci tra­ver­sée par le scep­ti­cisme depuis que le sage de la ville a fait part à voix haute de ses sérieuses réserves sur le bien-fondé écologique du procédé. À Steve But­ler de les con­va­in­cre du con­traire. Seule­ment, mis à mal par l’é­ton­nant savoir de cet opposant uni­ver­si­taire, il creuse sa posi­tion à mesure qu’il ergote sa défense. Il faut dire que son argu­men­ta­tion est éton­nante : en effet, et comme durant tout le film, celle-ci tient moins à quelque baratin fig­nolé, à quelque enfu­mage nim­bé de pail­lettes, qu’à une manière presque effrayante de plonger le men­songe dans le bain de la sincérité, de soulign­er la vérité cru­elle der­rière la duperie éhon­tée, d’an­ticiper les réserves morales par le souci économique. L’air de dire, droit dans les bottes de son grand-père et droit dans les yeux de cette assem­blée pop­u­laire : « Soyez raisonnables, c’est peut-être l’er­reur de votre vie, mais c’est cer­taine­ment la meilleure chose que vous puissiez ten­ter. » Der­rière lui, envahissant l’écran : un dra­peau améri­cain, flou. Le détail a été vu mille fois ailleurs. Mais ce qui est trou­blant ici, et beau par le fait, c’est qu’on ne sait jamais si ce dra­peau est là pour le pro­téger ou pour le juger, si Steve s’en réclame ou s’il s’en joue. C’est comme si le per­son­nage, ras­suré par sa posi­tion cen­trale, se retrou­vait soudaine­ment pris en étau, quelque part pris­on­nier du faux com­bat qu’il pense men­er de front, et qui spé­ci­fique­ment le place à cheval entre deux abîmes : celui, économique, de la paupéri­sa­tion de la com­mune ; celui, écologique, du pour­risse­ment de son sol.

Sac­ri­fi­er la terre à la folie du monde, c’est la con­tra­dic­tion, inten­able, à l’in­térieur de laque­lle s’agite ce per­son­nage. Et c’est aus­si, du west­ern jusqu’à Capra, l’éter­nelle anti­enne du clas­si­cisme améri­cain, celui-là même dont se revendique Damon, celui-là même que réin­vestit Van Sant, avec une intel­li­gence et une sub­til­ité dont il est bien déli­cat de pren­dre la pleine mesure. Le tapis de velours que déploie le film, c’est en quelque sorte celui d’un clas­si­cisme préoc­cupé, un clas­si­cisme dont la finesse dis­crète, le raf­fine­ment capi­ton­né, la douceur étof­fée, servi­ront moins à pré­cis­er ou affin­er le réc­it, qu’à com­plète­ment en égar­er les enjeux, anesthési­er ses ten­sions, absorbant comme un buvard le mélange de résig­na­tion et de clair­voy­ance, de tristesse et de dig­nité pro­pre à son per­son­nage. D’une petitesse capa­ble d’énor­mité, Promised Land n’est pas un film con­sen­suel, engagé dans un com­bat ; il est avant tout un film prob­lé­ma­tique, imprégné par le monde. A‑t-on besoin de pré­cis­er que ce regard supra-sen­si­ble, qui sem­ble pou­voir ren­fer­mer dans le creux de sa main les mou­ve­ments sen­ti­men­taux de ses per­son­nages n’est aus­si pas sans indé­ci­sion, et donne par­fois le sen­ti­ment d’hésiter sur l’ori­en­ta­tion à pren­dre ? Cette indé­ci­sion fait le tri­cot inex­tri­ca­ble des films de Gus Van Sant. C’est la lim­ite, et en même temps la majesté absolue de ce ciné­ma d’at­mo­sphère et de soli­tude.

Ce sen­ti­ment de soli­tude, il est après tout au cœur du film : comme Ger­ry était un film de potes, Promised Land est un film de céli­bataire. S’il est une absence, c’est ain­si celle du cou­ple, dont le spec­tre muet hante qua­si­ment chaque scène. Ce cou­ple, le réc­it en esquisse con­stam­ment des promess­es ; et c’est juste­ment pour en soulign­er le manque : qui dans un jeu de drague avec un com­merçant, qui piéti­nant dans une intrigue amoureuse avec une jeune pro­fesseure, qui dans dans une col­lab­o­ra­tion de tra­vail un peu com­plice, mais sans amour ni ami­tié. Par la magie d’un split screen à la tristesse impec­ca­ble, les deux col­lègues de tra­vail se retrou­veront d’ailleurs réu­nis sur leur lit respec­tif, comme un vieux cou­ple qui n’ex­iste pas se dis­ant bonne nuit avant de se couch­er. Pour qui en avait l’in­tu­ition, le rôle que se sculpte l’ac­teur vient en tout cas con­firmer une chose : Matt Damon est le nou­veau grand céli­bataire hol­ly­woo­d­i­en, cet homme de la rue idéal en per­pétuel attente d’un foy­er. Et il faut redire ici tout le mérite de l’ac­teur dans la réus­site du film tant il s’avère, à l’écri­t­ure mais surtout devant la caméra, remar­quable de justesse et de pré­ci­sion. Steve But­ler tra­vaille pour une firme qui vaut neuf mil­liards nous pré­cise-t-on ; il incar­ne pour­tant l’in­signifi­ance même. Ce n’est pas un gold­en boy aux dents longues, lancé à bride abattue sur les rails de la déca­dence et le mur de la rédemp­tion (comme dans Wall Street), c’est un tra­vailleur appliqué et prag­ma­tique, tout en détails et demi-mesure, et auquel Matt Damon prête naturelle­ment sa car­casse digne et fonc­tion­nelle. Dans ce rôle amor­phe, il y a quelque chose de la fig­ure raisonnable der­rière laque­lle le monde arrive à relay­er ses aspi­ra­tions insen­sées.

Aus­si, à la fin, lorsque le film lève face à lui le masque de l’é­col­o­giste fan­toche, c’est d’abord l’il­lu­sion d’un com­bat qui tombe ; mais surtout, c’est une place dans le monde qui se perd, et dès lors la pres­sion du vide qui se resserre. Ce gouf­fre, on l’avait déjà eu devant les yeux : c’é­tait cette tem­pête dans le lavabo – au fond de laque­lle ce pur rouage du grand cap­i­tal n’ex­am­i­nait en fait que son reflet. Ce gouf­fre, on le retrou­ve au cré­pus­cule du réc­it : c’est un reflet qui, le calme revenu, n’au­ra rien d’autre à dévoil­er qu’un envers de soli­tude. Soit, pour Gus Van Sant, comme une occa­sion, après s’être con­scien­cieuse­ment attaché au sol de son réc­it, de décoller défini­tive­ment vers le ciel de son ciné­ma – ou tout du moins vers ce en quoi il s’est tou­jours incar­né : une chevauchée de nuages en accéléré, sorte de sara­bande atmo­sphérique qui, zébrant le ciel de sa danse allè­gre, imprime la terre de son ombre menaçante. Procédé bien con­nu de l’au­teur, et qui sert ici d’im­age tam­pon entre le twist et le lavabo, entre une révéla­tion nar­ra­tive et une allé­gorie visuelle, comme pour bien faire com­pren­dre à ceux qui en doutaient encore que son ciné­ma n’a jamais par­lé que de ça : de ces nuages délétères qui recou­vrent les âmes. Scel­lée au revers de son clas­si­cisme velouté, le film révèle ain­si la con­sis­tance d’un nuage, un nuage sans tem­pête ni orage, un nuage som­bre, tran­quille mais per­tur­bant, et qui peu à peu recou­vri­rait le sol, étouf­ferait le jour, et dont on s’habituerait du reste à la présence, et même jusqu’à la noirceur – celle pro­gres­sive, inex­orable, à laque­lle il nous con­damne. C’est en tout cas au fil­tre de ce nuage-là que sem­ble avoir été éclairé ce Promised Land lumineux, à la déli­catesse coupante comme une lame, à la maes­tria vaporeuse, délibéré­ment engour­die.