Critikat
Il Capo de Yuri Ancarani, Grand Prix du Festival du Court Métrage 2012
Affiche de Festival du Court Métrage de Clermont-Ferrand, 34e édition

Clermont et merveilles

par Benoît Smith

On l’a déjà dit : la final­ité pri­mor­diale du plus grand fes­ti­val du court métrage du monde est d’être la vit­rine la plus exhaus­tive de la créa­tiv­ité ciné­matographique au for­mat court. Le plus évi­dent risque encou­ru est que sans un fil con­duc­teur pré­cis, un pro­gramme — une sélec­tion de com­péti­tion, notam­ment — peut s’avérer un joyeux foutoir de formes, de thé­ma­tiques, d’inspirations et de désirs de filmer, où on serait bien en peine de se livr­er à l’exercice favori des com­men­ta­teurs du fes­ti­val de Cannes : y lire des thèmes com­muns qui habit­eraient dans son ensem­ble le ciné­ma “du moment”.

Dans la pra­tique, résumer une sélec­tion de Cler­mont-Fer­rand à un gros amas dis­parate n’est pas si sim­ple. On con­state que cha­cune d’elles est sus­cep­ti­ble d’être habitée par quelques ten­dances — telle que le poids d’une cer­taine école qui pèse tou­jours un peu sur la com­péti­tion française (sujets “oblig­és” comme l’im­mi­gra­tion, les prob­lèmes sex­uels ou le poids de l’his­toire ; traite­ments plus ou moins sco­laires ; approche du ciné­ma de genre par dessous la jambe…). Et puis, dans le cas d’une com­péti­tion, s’il ne s’agit pas d’une ten­dance de sélec­tion, cela peut fort bien être une ten­dance de dis­tinc­tion par le jury — comme cela a pu arriv­er pour la com­péti­tion “Labo”.

Par la suite, nous tâcherons, pour chaque pro­gramme traité, d’évoquer une sélec­tion tout à fait sub­jec­tive de films mar­quants que nous y avons vus, primés ou non, défend­ables ou non.

Compétition nationale

Clermont 2012 : Ce qu'il restera de nous, réalisé par Vincent Macaigne Ce qu’il restera de nous, de Vin­cent Macaigne
Grand Prix, Prix de la presse Téléra­ma, men­tion spé­ciale du jury Jeunes

Comé­di­en encore mécon­nu dont on peut admir­er le tal­ent cette semaine en salles dans le dip­tyque de Guil­laume Brac Le Naufragé et Un monde sans femmes, Vin­cent Macaigne place sa pre­mière réal­i­sa­tion sous le signe des décep­tions de l’existence, des sen­ti­ments ren­trés et trop vio­lem­ment sor­tis. Le résul­tat flirte volon­tiers avec la démon­stra­tion d’hystérie, mais n’est pas sans porter quelques fruits. Ce qu’il restera de nous s’ouvre sur un dia­logue iné­gal, où un homme abreuve vio­lem­ment son inter­locu­teur — et le spec­ta­teur — jusqu’à plus soif de dis­cours nihilistes décousus et de con­sid­éra­tions artis­tiques foutraques. La scène a l’air d’un sketch bruyant et à court terme, mais cache un para­doxe que la suite dévoile : les deux hommes sont frères et vien­nent de per­dre leur père ; l’illuminé était le fils préféré et hérite de tout ; l’autre, tra­vailleur con­scien­cieux, ne garde que le sou­venir du rejet mutuel avec le défunt, et sa pas­siv­ité du début fait place à l’aigreur. Passé cet effet de para­doxe et la révéla­tion de trois per­son­nages plutôt insta­bles (il faut inclure l’épouse du déshérité), Macaigne met en scène entre eux les trans­mis­sions de la douleur, orches­trant des mon­tées de ten­sion pour déchaîn­er à chaque fois une vio­lence qui sem­ble s’auto-entretenir jusqu’à extinc­tion (plans qui durent, entrées et sor­ties du cadre). Le film ne recule pas devant le grotesque un peu démon­stratif (l’épouse se tarti­nant la fig­ure de rouge avant de vom­ir longue­ment son mépris), mais réus­sit au for­ceps à faire sub­stituer un tableau désolé d’illusions ruinées et de vies à refaire.

Clermont 2012 : La France qui se lêve tôt, réalisé par Hugo Chesnard La France qui se lève tôt, d’Hugo Ches­nard
Prix du pub­lic

Même sous le sur­prenant for­mat d’une comédie musi­cale, voilà un film qui ne sait faire autrement, avec son sujet (les expul­sions de sans-papiers) dans l’air du temps et prop­ice à la bonne con­science à peu de frais, que l’articuler avec les plus bas rac­cour­cis de pro­pos et de représen­ta­tion. À ce titre, la scène de face-à-face dans le char­ter est impayable : à ma gauche, pour défendre les expul­sés, on exhibe un beau pan­el de jeunes femmes ; à ma droite, pour représen­ter la “vieille France” intolérante, on rassem­ble, eh bien, des vieux. Tant que le débat en sera à ce niveau artis­tique, nos min­istres de l’In­térieur auront de quoi rigol­er.

Clermont 2012 : The Monster of Nix, réalisé par Rosto The Mon­ster of Nix, de Ros­to
Prix de la meilleure musique orig­i­nale : Ros­to

Marchant dans les pas du musi­cal à la Tim Bur­ton, s’offrant les voix de Ter­ry Gilliam et Tom Waits, ce film d’an­i­ma­tion, étrange addi­tion à la sélec­tion française (entière­ment conçu par un stu­dio néer­landais et dia­logué en anglais), s’avère trop ambitieux pour son pro­pre bien, en ten­tant le “méta-con­te” (une his­toire à pro­pos des his­toires) sans assumer cette dimen­sion plus avant qu’en en faisant une jolie métaphore ovoïde. Le réc­it peine dès lors à trou­ver sa sub­stance ; le tout est une machine esthé­tique­ment somptueuse, mais dés­in­car­née, écrasée par ses grandes phras­es chan­tées et ses références.

Clermont 2012 : Petite pute, réalisé par Claudine Natkin Petite pute, de Clau­dine Natkin
Prix d’interprétation fémi­nine : Lau­rie Lévêque

Pour se prou­ver maîtresse de son corps, une ado­les­cente tente l’expérience de la pros­ti­tu­tion. Écrite comme ça, l’intention est déjà casse-gueule, mais le vrai prob­lème de Petite pute, c’est d’en rester à ce stade-là : une con­jonc­tion d’intentions qui s’efforcent de coller ensem­ble. En voy­ant com­ment Clau­dine Natkin tord la scène de “passe” pour en faire tan­tôt une scène d’initiation (le client, pas salaud, apprend à la jeune fille com­ment se tenir), tan­tôt une scène d’amour déçue (le même client, pour­tant vis­i­ble­ment cou­tu­mi­er des pass­es, espère la faire jouir), on ne sait trop si la réal­isatrice exploite la pros­ti­tu­tion volon­taire comme pré­texte pour racon­ter une éman­ci­pa­tion, ou bran­dit l’ex­cuse de la maîtrise du corps pour se pay­er une scène de pros­ti­tu­tion qui se sous­trairait au soupçon de voyeurisme. Ce qui est cer­tain, c’est que l’ensemble est ter­ri­ble­ment arti­fi­ciel.

Clermont 2012 : In Loving Memory, réalisé par Jacky Goldberg In Lov­ing Mem­o­ry, de Jacky Gold­berg

Le point de vue est orig­i­nal : celui d’un sou­venir qui ne devrait plus exis­ter, mais qui revient pour se venger. Par­tant d’un pos­tu­lat de sci­ence-fic­tion (la pos­si­bil­ité de rem­plac­er un pan de mémoire par un sim­u­lacre), Jacky Gold­berg donne chair à la lutte pour la survie d’un sou­venir refoulé. Pour un tel sujet, on le devine, le fig­u­ratif ne s’imposait pas vrai­ment. Gold­berg le lim­ite à une appari­tion mas­sive et fan­tas­magorique, peut-être un assem­blage de ses pro­pres réminis­cences de cinéphile (que ceux qui ont vu ces yeux rouges et n’ont pas pen­sé à Oncle Boon­mee de Weerasethakul lèvent le doigt…) ; mais le per­son­nage tient essen­tielle­ment à une voix off dont chaque mot scan­de “je suis vivant”, tan­dis qu’en guise de lutte de mémoire con­tre mémoire, les images en Super‑8 s’écrasent et se bal­aient mutuelle­ment (effets de flou pix­elisé évo­quant les arte­facts de fichiers vidéo). Le tra­vail con­scient et jamais mécanique de la matière image rend prég­nante l’originalité du pro­pos.

Clermont 2012 : Mon amoureux, réalisé par Daniel Metge Mon amoureux, de Daniel Metge

Si les rues de Cler­mont-Fer­rand sont à cette heure tapis­sées de neige, l’Enfer, lui, reste pavé de bonnes inten­tions. Daniel Metge pré­tend faire sor­tir les hand­i­capés men­taux des clichés les con­cer­nant, en racon­tant les efforts de deux d’entre eux pour couch­er ensem­ble, au mépris des règles de leur pen­sion­nat, avec la com­plic­ité bien­veil­lante de la sœur de la femme. Mais chas­sez le naturel, il revient au galop. Tout à son œuvre de bonne con­science, Metge ne peut pas s’empêcher de met­tre en place des scènes ne pou­vant fonc­tion­ner, vis-à-vis du pub­lic, qu’en provo­quant chez lui les réac­tions les plus pri­maires et dis­crim­i­na­toires : rire aux dépens des hand­i­capés, ou frémir devant la vio­lence de leurs réac­tions. Le résul­tat est con­forme au tout-venant de la représen­ta­tion de ce type de hand­i­cap : affreux de com­plai­sance et de con­de­scen­dance envers ses per­son­nages.

Clermont 2012 : Sous la lame de l'épée, réalisé par Hélier Cisterne Sous la lame de l’épée, d’Héli­er Cis­terne

Ten­tons une réduc­tion accrocheuse : soit Ghost Dog de Jar­musch, en plus court évidem­ment, mais surtout en moins poseur, infu­sant mieux ses références japon­isantes. Sous la lame de l’épée est un joli essai de réin­ven­tion d’un con­tem­po­rain terre-à-terre en théâtre de réc­it légendaire, ou du moins de son amorce. Son héros, un jeune garçon, a adop­té dans sa vie une atti­tude proche du nin­ja : tagueur cagoulé la nuit dans les tun­nels de métro dont les ombres sont son refuge, il se cam­ou­fle le jour en lycéen sans his­toires, mais ruse pour se retrou­ver seul avec la cama­rade rebelle qu’il désire silen­cieuse­ment. À l’image de ce per­son­nage, Héli­er Cis­terne œuvre avec une dis­crète lim­pid­ité pour partager sa fas­ci­na­tion pour cette fig­ure d’élégante austérité. Et quand finale­ment il l’amène à se dévoil­er — tou­jours en silence — avant de le ren­voy­er à son berceau d’ombres, la sil­hou­ette a désor­mais son mythe, et de la place pour d’hypothétiques réc­its futurs.

Compétition internationale

Voilà cer­taine­ment la sélec­tion la plus prop­ice à la diver­sité. Et sur ce point, le pal­marès n’a pas déçu, à défaut de dis­tinguer les meilleurs.

Clermont 2012 : Guest, réalisé par Yoon Ga-eun Guest (L’In­vitée), de Yoon Ga-eun
Grand Prix

Une jeune fille débar­que en vocif­érant chez la maîtresse de son père, avec l’intention d’en découdre, mais ne trou­ve là que les deux enfants de cette dernière qui se deman­dent bien d’où sort cette furie. S’ensuivent entre les trois des échanges faits de mépris, d’humiliation, puis d’apprivoisement (le frère et la sœur ne s’épargnent pas entre eux), tan­dis que l’intruse décou­vre que les choses ne sont pas aus­si sim­ples qu’elle le croy­ait, et qu’on se demande si ces zones d’ombre un peu faciles à soulever ne servi­raient pas d’ex­cuse à cette vieille tare d’un cer­tain ciné­ma sud-coréen, une com­plai­sance à exhiber et à jouir de la furie et du rabaisse­ment de l’homme par l’homme. La con­clu­sion rachète le film en le dirigeant vers une forme d’apaisement, mais n’explique guère ce qui a décidé le jury inter­na­tion­al à décern­er son Grand Prix à un spéci­men assez informe, pas très net sur le fond, qui laisse l’hystérie un peu for­cée de ses per­son­nages faire le tra­vail à sa place (à com­par­er, par exem­ple, avec la mise en scène d’un Ce qu’il restera de nous, qui ne se con­tente pas d’exhiber la vio­lence out­rée de ses per­son­nages, mais qui sait jouer de la forme pour en sug­gér­er cer­tains aspects).

Clermont 2012 : Einspruch VI, réalisé par Rolando Colla Ein­spruch VI (Protes­ta­tion VI), de Rolan­do Col­la
Prix spé­cial du jury

La honte du pal­marès, toutes com­péti­tions con­fon­dues. Rolan­do Col­la a décou­vert le pou­voir immer­sif de la caméra sub­jec­tive, qu’il s’empresse d’appliquer sur tout un film à un sans-papiers, depuis le refus de renou­velle­ment de son per­mis de séjour, jusqu’à son décès à l’aéroport d’où on comp­tait l’expulser. Dans l’intervalle (sans doute parce que l’immersion dans son cal­vaire n’aurait pas été com­plète autrement), on aura assisté “comme si on y était” à ses nuits d’amour avec une ren­con­tre de hasard (effet porno ama­teur garan­ti), ain­si qu’à son humil­i­a­tion quand on l’aide à uriner alors qu’il est immo­bil­isé (avec cligne­ments d’yeux — caches noirs hyp­ocrite­ment pudiques — tan­dis qu’il fixe son pénis tenu entre le pouce et l’index d’une main poli­cière). Immer­sion pure­ment spec­tac­u­laire, évidem­ment, puisque ce per­son­nage n’existe finale­ment (mais c’est un bien grand mot) que par l’exhibition de son pénis et une affreuse voix off moins imputable à un mau­vais anglais qu’à une direc­tion d’acteur inex­is­tante, ne ser­vant qu’à surlig­nant l’in­famie de la sit­u­a­tion pour ceux qui auraient du mal à suiv­re. L’horizon de cette petite expéri­ence ne va pas plus loin que celui d’un Gas­par Noé mis­éra­biliste : un som­met de con­ner­ie putas­sière et indéfend­able.

Cette décou­verte coïn­ci­dant avec celle, cette semaine, du long métrage Jeux d’été du même Rolan­do Col­la, on aura com­pris qu’on n’a pas exacte­ment affaire à un “cinéaste à suiv­re”.

Clermont 2012 : Keha Mälu, réalisé par Üllo Pikkov Keha Mälu (La Mémoire du corps), d’Ü­lo Pikkov
Prix de la jeunesse

Ce film d’an­i­ma­tion estonien en image par image installe un étrange par­al­lèle. D’une part, il met en évi­dence les mailles de la toile d’un tableau por­tant un unique trait noir et grossier, qui s’avère inspiré d’un train de marchan­dis­es. D’autre part, dans un four­gon à marchan­dis­es, des per­son­nages faits de ficelles et de nœuds sont l’un après l’autre effilochés à tra­vers les planch­es des parois et défaits. La métaphore qu’on devine, celle de l’art inspiré d’un sin­istre pan de l’his­toire, s’in­car­ne moins aisé­ment que ce que racon­tent ses deux ver­sants séparé­ment : d’un côté le dénue­ment de l’art face à l’hor­reur ; de l’autre la tragédie des vies qu’on évide une à une, qui lut­tent et s’ac­crochent, par­fois aux dépens de leurs sem­blables, avant que le mal ne tri­om­phe à la fin.

Clermont 2012 : Retour à Mandima, réalisé par Robert-Jan Lacombe Retour à Mandi­ma, de Robert-Jan Lacombe
Men­tion spé­ciale du jury des Médiathèques

Triste dis­tinc­tion en choco­lat pour un doc­u­men­taire auto­bi­ographique aus­si sincère que lucide devant ses zones d’ombre. Le réal­isa­teur fran­co-néer­landais est né et a gran­di dans ce vil­lage du Con­go qu’il a quit­té à l’adolescence. Quinze ans après, il y revient pour retrou­ver la trace de ses amis d’enfance autochtones. Mesure de la durée d’une ami­tié ? Nos­tal­gie d’une enfance per­due ? Œuvre de soulage­ment de la con­science (triste hasard : peu de temps après son départ, une guerre civile a éclaté dans la région) ? Ces ques­tions se soulèvent naturelle­ment tan­dis que Lacombe remonte les pistes, retrou­ve ses anciens amis avec plus ou moins d’effusion (le dernier, plus cir­con­spect, le vou­voie), mesure le fos­sé qui les a séparés, endure leurs reproches à peine voilés. Même tenu de se jus­ti­fi­er, Lacombe ne recule pas devant les ambiguïtés de son par­cours, accepte même d’inverser les rap­ports de force avec ceux qu’il filme en se lais­sant filmer/traquer avec la caméra dans leurs mains. Tra­vail d’exorcisme autant que de deuil, Retour à Mandi­ma est un des plus touchants témoignages du tris­te­ment célèbre “rap­port Nord-Sud” qu’on ait vus depuis un moment.

Clermont 2012 : Graffitiger, réalisé par Libor Pixa Graf­fit­iger, de Libor Pixa

Voici, à sa façon, un film d’animation en 3D. Sur les façades de Prague en pris­es de vue réelles, un tigre peint s’anime et part à la pour­suite de son âme sœur. Dans sa course effrénée d’une sur­face plane à l’autre, il crois­era une tête de Che Gue­vara acar­iâtre, un tank trop zélé et bien sûr des pein­tres en bâti­ment empêcheurs de s’animer en rond… La tech­nique d’an­i­ma­tion sur per­spec­tives pho­tographiques n’est pas seule­ment jolie, elle per­met à Libor Pixa de don­ner une nou­velle incar­na­tion à ses dessins en ouvrant le champ de leurs pos­si­bil­ités. La course-pour­suite des dessins, d’un mur à l’autre, mais aus­si adop­tant à l’oc­ca­sion les plans hor­i­zon­taux, prend l’ap­parence d’une lutte d’êtres en deux dimen­sions pour accéder à la troisième, de sur­faces pour con­quérir l’e­space (le tout à l’aide du mou­ve­ment, donc de la dimen­sion temps : ça se com­plique).

Clermont 2012 : Hello, réalisé par So Jun-beum Hel­lo, de So Jun-beum

Ce film coréen pour­rait être éti­queté comme anti-Guest : les sen­ti­ments y restent voilés der­rière la cor­dial­ité, leurs explo­sions atten­dues ne vien­nent pas et sont rem­placées par d’autres attentes. Né en Corée, mais adop­té à l’âge d’un an en Alle­magne où il a tou­jours vécu depuis, Lyman revient dans son vil­lage natal pour retrou­ver ses racines. Dans la mai­son de ses par­ents vit un vieil homme, Tae-jun, qui déclare ne pas le con­naître, mais se pro­pose de l’aider. Cepen­dant, son aide, son héberge­ment, ses enseigne­ments sur la cul­ture coréenne, l’ami­tié qui se nouera entre les deux hommes s’avèrent une dis­trac­tion sur la route de Lyman, Tae-jun détenant lui-même ses mys­tères, et jusqu’au bout on ne saura exacte­ment si ce dernier n’a pas un lien secret avec l’ex­pa­trié. Sans couper court à l’at­tente de la fin du voy­age ini­tié au début, le film sem­ble en retarder à loisir la pro­gres­sion, pas loin de la ren­dre sec­ondaire, en dis­til­lant ques­tions et antic­i­pa­tions autour du per­son­nage de Tae-jun et de sa rela­tion à Lyman. Rien ne sera tout à fait résolu à la fin, ce qui ferme un film se nour­ris­sant de l’in­cer­ti­tude et plus enclin à ouvrir des portes qu’à les fer­mer.

Compétition Labo

Dans cette com­péti­tion plus portée que les autres à l’expérience, plus soucieuse — en théorie — de la recherche formelle pour témoign­er du monde (mais cer­tains ten­dent hélas à se pass­er de ce dernier point), on a trou­vé des films par­mi les plus ent­hou­si­as­mants du fes­ti­val — et d’autres par­mi les plus poseurs aus­si. Les regrets de voir la plu­part de ceux de la pre­mière caté­gorie ignorés par le jury n’en sont que plus amers.

On peut au pas­sage s’étonner de la forte présence de films bri­tan­niques à ce pal­marès. Cette com­péti­tion Labo offre à ce sujet un con­stat alar­mant : les cinéastes bri­tan­niques se piquant d’expérimentation peu­vent se mon­tr­er vrai­ment pénibles de suff­i­sance. Entre films “à principe visuel” sans autre lende­main qu’un coup de bluff (God View de Bil­ly Lum­by, ou com­ment fan­tas­mer sa toute-puis­sance en fil­mant la dérive d’un forcené en plongée ver­ti­cale ; Sun­day de Duane Hop­kins, et sa démon­stra­tion d’effets de symétrie et de trucage), et éta­lages de saleté organique pour impres­sion­ner la galerie (Bob­by Yeah et Bel­ly, évo­qués ci-après), de tels spéci­mens offrent un tableau assez inquié­tant des ten­ta­tives de créa­tiv­ité out­re-Manche.

Clermont 2012 : Il Capo, réalisé par Yuri Ancarani Il Capo (Le Chef), de Yuri Ancar­ani
Grand Prix

Dans une car­rière de mar­bre ital­i­enne, sous un soleil de plomb, un chef de chantier com­mande aux machines sans un mot, par les seuls signes de ses bras. Homme, machine, nature. Les plans com­posés et légère­ment ralen­tis du film d’An­car­i­ni réu­nis­sent ces trois “acteurs”, met­tant l’ac­cent sur les rela­tions qui se tis­sent entre eux : action et réac­tion; mou­ve­ment du mécanique calqué sur celui de l’or­ganique ; lutte, soumis­sion, coopéra­tion. Un ultime plan aérien sug­gère que ce pilote tout-puis­sant aspir­erait à être ailleurs, là où la nature n’a pas été écorchée et où l’om­bre existe encore. En somme, Il Capo syn­thé­tise le pro­pos cyberné­tique et écologique le plus intéres­sant d’Avatar de Cameron, les effets 3D et le sim­plisme du scé­nario en moins. Mais toute référence mise à part, le bal­let qu’il orchestre, avec tout ce qu’il sous-tend, est sim­ple­ment fasci­nant.

Clermont 2012 : Bobby Yeah (réalisé par Robert Morgan) et Belly (réalisé par Julia Pott) Bob­by Yeah, de Robert Mor­gan
Prix spé­cial du jury
+ Bel­ly (Ven­tre), de Julia Pott
Prix Canal+

Ces deux films d’an­i­ma­tion illus­trent, à des degrés dif­férents, le ver­sant “se faire remar­quer en met­tant du crade plein la vue” des expéri­men­ta­tions bri­tan­niques en com­péti­tion. Faisant inter­venir, paraît-il, de véri­ta­bles ongles de pied dans sa con­cep­tion, Bob­by Yeah (ci-con­tre, en bas), sorte de par­o­die en ver­sion “Cra­dos” des pro­duc­tions Aard­man (les créa­teurs de Wal­lace & Gromit) dont il reprend la tech­nique, com­mence comme un ersatz de film de gang­sters anglais où les sévices d’une petite frappe font le spec­ta­cle, pour dériv­er vers une petite fable sur la ten­ta­tion du mal (le gim­mick du bou­ton à press­er) et la rédemp­tion, bour­sou­flée par des visions et un finale dignes d’un Alien potache. Soit un bon gros délire de sale gosse pour des pré­ten­tions dérisoires. Bel­ly (ci-con­tre, en haut), lui, se veut plus prég­nant, plus ouverte­ment proche de la fable, réc­it d’ap­pren­tis­sage métapho­risant par des bêtes anthro­po­mor­phes et l’in­ter­ven­tion d’un cachalot le deuil de l’en­fance. Mais l’in­sis­tance sur les sévices organiques pour soulign­er la fusion et la sépa­ra­tion (ain­si, quand le héros descend de sa monture/meilleur ami fusion­nel, il le coupe presque en deux) rend le film plus démon­stratif qu’il n’en avait besoin, un peu m’as-tu-vu.

Clermont 2012 : Killing the Chickens to Scare the Monkeys, réalisé par Jens Assur Killing the Chick­ens to Scare the Mon­keys (Pour l’ex­em­ple), de Jens Assur
Men­tion spé­ciale du jury

Soit le remon­tage, dans l’or­dre chronologique inverse, de scènes du proces­sus menant une Chi­noise sans his­toires devant un pelo­ton d’exé­cu­tion pour des “actes de sédi­tion” aux­quels elle est totale­ment étrangère. La remon­tée du temps, depuis l’exé­cu­tion jusqu’à la con­fir­ma­tion de l’in­no­cence du per­son­nage, ne présente pas d’in­térêt véri­ta­ble, pas plus qu’elle n’est capa­ble de jus­ti­fi­er son procédé par une meilleure mise en évi­dence de l’ar­bi­traire qui a présidé au broy­age de l’in­di­vidu lamb­da. Elle se résume finale­ment à un pré­texte pour met­tre en avant la prouesse de la première/dernière scène (la plus longue, dis­tin­guée de toutes les autres par le car­ton “Part II”, les suiv­antes étant la “Part I”) : un impec­ca­ble plan-séquence fixe sur le ter­rain vague où toute la procé­dure d’ap­pli­ca­tion de la peine de mort en Chine est fidèle­ment détail­lée et dis­tribuée avec soin dans le cadre et sur la pro­fondeur de champ. Pos­ture d’in­tran­sigeance et suff­i­sance tech­nique : tout ce qu’aime un fes­ti­val, tout ce qui est détestable dans un ciné­ma qui pré­tend dénon­cer.

Clermont 2012 : Condenados, réalisé par Guillermo García Carsí Con­de­na­dos (Con­damnés), de Guiller­mo Gar­cía Carsí
Prix du rire Fer­nand Ray­naud

Par­o­die de reportage ani­malier en ani­ma­tion 3D, cette facétie espag­nole n’imag­ine des organ­ismes sur­réal­istes (ci-con­tre, des “porcs-épics” dont les épines poussent vers l’in­térieur !) que pour expéri­menter de bonnes blagues aux dépens des théories de Dar­win sur l’évo­lu­tion et la sélec­tion naturelle. Dans le genre “gros délire”, c’est moins pré­ten­tieux que Bob­by Yeah, et ça a le bon goût de se dépar­tir de l’e­sprit de sérieux attaché à une idée sci­en­tifique dev­enue depuis longtemps idée reçue.

Clermont 2012 : 663114, réalisé par Isamu Hirabayashi 663114, d’Isamu Hirabayashi

Jolie asso­ci­a­tion d’idées formelles, que celle d’u­tilis­er le défile­ment ver­ti­cal d’un par­chemin japon­ais et de sa tex­ture, ain­si que les fig­ures plus ou moins aléa­toires d’en­cre qui le tra­vail­lent, pour fig­ur­er avec un découpage min­i­mal l’odyssée ascen­sion­nelle d’une vénérable cigale, sur laque­lle s’a­bat­tront suc­ces­sive­ment un trem­ble­ment de terre, un tsuna­mi et un acci­dent nucléaire (toute ressem­blance avec des faits réels et récents serait pure­ment non for­tu­ite). Une façon de sig­ni­fi­er que mal­gré les pires cat­a­stro­phes, le par­chemin con­tin­uera de défil­er et les his­toires d’être racon­tées.

Clermont 2012 : In Transit, réalisé par Heidi Cathrin Morstang In Tran­sit, de Hei­di Cathrine Morstang

Rap­port entre l’outil et le naturel : le pro­pos de ce doc­u­men­taire bri­tan­no-russe pour­rait être une excrois­sance de celui d’Il Capo. Dans la forêt de Carélie, des chercheurs russ­es déter­rent des restes humains datant de la Sec­onde Guerre mon­di­ale et por­tant des uni­formes SS. La fin nous apporte les infor­ma­tions man­quantes sur l’his­toire de ces corps, mais le film, en atten­dant, creuse une autre matière — si on ose dire. Gar­dant les chercheurs hors champ et leurs com­men­taires en voix off, la caméra d’In Tran­sit se con­cen­tre sur l’aspect intrusif de ce tra­vail sci­en­tifique dans un envi­ron­nement naturel, capte le con­tact par­fois vio­lent des out­ils inor­ganiques (lames, gants, bâch­es en plas­tique) avec l’or­ganique (sol, bois, osse­ments). La recherche, nous rap­pelle le film, est une forme de pil­lage qui ne laisse rien intact, qui doit détru­ire pour recon­stituer la vérité.

Clermont 2012 : Chase, réalisé par Adriaan Lokman Chase, d’Adri­aan Lok­man

L’ac­tion ramenée à une abstrac­tion physique : des ondu­la­tions dans des nuages de par­tic­ules. Chase est un pas­tiche d’aven­ture de James Bond, sans paroles et entière­ment con­sti­tué de tri­an­gles équilatéraux. On ne dis­tingue qu’avec un effort d’imag­i­na­tion ce que chaque assem­blage de tri­an­gles mod­élise, mais le choix esthé­tique s’avère probant pour fig­ur­er les mou­ve­ments, que les par­tic­ules ain­si déplacées décom­posent en ondes de choc, n’en gar­dant que l’én­ergie ciné­tique. Certes, pour capter ces phénomènes, la réal­i­sa­tion ressem­ble moins à du ciné­ma qu’à une ciné­ma­tique de jeu vidéo, et l’équiv­a­lent en pris­es de vue réelles serait sans doute dif­fi­cile­ment regard­able. Mais l’idée est là, son effi­cac­ité con­crétisée et ne deman­dant sans doute qu’à être per­fec­tion­née par un vrai œil de cinéaste.

Hoy Cuba

Hormis les trois com­péti­tions, le pro­gramme “star” du fes­ti­val était cette rétro­spec­tive con­sacrée aux courts métrages cubains des années 2000. Pour la plu­part pro­duits avec l’aide de l’É­cole Inter­na­tionale de Ciné­ma et de Télévi­sion créée il y a vingt-cinq ans (l’un des cofon­da­teurs était Gabriel Gar­cía Márquez) et siégeant sur l’île, iné­gaux quant aux moyens disponibles (du 35mm à la vidéo grossière ; et puis, la copro­duc­tion à l’é­tranger, notam­ment en Suisse, aide beau­coup), les quar­ante-et-un films présen­tés témoignent d’une libéral­i­sa­tion cer­taine — même mesurée — de la pro­duc­tion ciné­matographique du pays, que ce soit pour touch­er au socio-poli­tique sans langue de bois ou sim­ple­ment pour se tourn­er vers des gen­res fort peu “révo­lu­tion­naires” au sens local.

Peu de noms sont récur­rents dans cette sélec­tion : on ne cit­era que celui d’Ar­turo Infante, dont n’est vis­i­ble ici qu’une seule réal­i­sa­tion (Comité 666, par­o­die potache réjouis­sante d’un “comité de défense révo­lu­tion­naire” en secte sataniste !), mais qui en a écrit et/ou con­tribué à plusieurs autres. Plutôt que des auteurs, ce sont des ten­dances qui appa­rais­sent.

Comité 666, réal­isé par Arturo Infante

De façon prévis­i­ble, les thèmes poli­tiques et soci­aux pointent sou­vent le bout de leur nez de manière plus ou moins voilée, traitées soit avec grav­ité soit par la satire : signes de vieil­lisse­ment de la “révo­lu­tion” (les bâti­ments décrépits datant de la dic­tature pré-Cas­tro sont sou­vent des témoins implaca­bles), immo­bil­isme social, hési­ta­tion entre foi per­pé­tuée dans le sys­tème et aspi­ra­tion au change­ment, déman­tèle­ment pro­gres­sif de l’a­gri­cul­ture, dif­fi­culté de l’émi­gra­tion, règne de la débrouille. Pour les films non-fic­tion­nels, la plu­part des réal­isa­teurs se rabat­tent sur le for­mat du reportage, enchaî­nant les inter­ven­tions et les plans d’il­lus­tra­tion sur un fond musi­cal adéquat, priv­ilé­giant au tra­vail de l’im­age l’empressement de livr­er leur mes­sage.

Et quand les films ne par­lent ouverte­ment ni de poli­tique ni de social, le ciné­ma court cubain sem­ble priv­ilégi­er, avec des approches var­iées, les ques­tions sex­uelles.

Comme pour les com­péti­tions, ce qui suit est une sélec­tion tout à fait sub­jec­tive de films nota­bles de ce pro­gramme (note : la présence majori­taire de réal­isatri­ces dans la liste ci-dessous est pure­ment for­tu­ite).

Clermont 2012 : El Mundo de Raúl, réalisé par Zoe Miranda et Jessica Rodríguez Sánchez El Mun­do de Raúl, de Zoe Miran­da et Jes­si­ca Rodríguez Sánchez

C’est le sujet (dont le prénom a été changé) qui fait le com­men­taire de ce doc­u­men­taire : des aveux. Employé mod­èle et fils aimant, il révèle pro­gres­sive­ment son noir secret tan­dis que la caméra l’ac­com­pa­gne respectueuse­ment au tra­vail, à la mai­son, sur les chemins : “Raúl” est un voyeur com­pul­sif. Et d’é­taler, sur le ton de l’ex­cuse, sa pro­pre frus­tra­tion que l’idéal social en vigueur ne saurait con­tenir.

Clermont 2012 : Que Me Pongan en la Lista et El Cuarto 101, réalisés par Pedro Luis Rodríguez González Que Me Pon­gan en la Lista et El Cuar­to 101, de Pedro Luis Rodríguez González

Le pre­mier est un doc­u­men­taire au ton satirique sur les “comités de défense révo­lu­tion­naire”, mais abu­sant d’ef­fets de découpage clipesque qui n’au­raient pas déton­né sur MTV. Le sec­ond est une fic­tion pesante sur la tor­ture et la manip­u­la­tion, où la chute finale rou­blarde est un peu courte pour jus­ti­fi­er le bas­cule­ment de ce qui l’a précédée dans le tor­ture-porn com­plaisant. Les deux films sont l’œu­vre de Pedro Luis Rodríguez González, un réal­isa­teur qui, de toute évi­dence, lorgne un peu trop vers les derniers effets d’es­broufe hol­ly­woo­d­i­ens.

Clermont 2012 : El Grito, réalisé par Milena Almira El Gri­to, de Mile­na Almi­ra

Le début annonce un film éro­tique ne s’embarrassant guère de jus­ti­fi­ca­tion. Dans un bar, un homme accoste une incon­nue et, prenant l’air assuré du macho lati­no, lui racon­te com­ment il la fera boire et quels sévices sex­uels calqués sur les films porno il lui fera subir ensuite. Des scènes olé-olé s’en­suiv­ent imman­quable­ment pour illus­tr­er ces antic­i­pa­tions, mais au dernier instant du film, la femme n’a besoin que de quelques mots et d’un geste pour don­ner à la soirée une nou­velle per­spec­tive : “Garçon ! L’ad­di­tion, s’il vous plaît !” Le fan­tasme mas­culin passe d’un coup sous la maîtrise de la femme, lais­sant ouverte l’in­cer­ti­tude sur l’is­sue de la ren­con­tre. Soit le dévoiement astu­cieux d’un reg­istre d’ex­ploita­tion dont on per­turbe la portée dis­crim­i­na­toire.

Clermont 2012 : La Bestia, réalisé par Hilda Elena Bega La Bes­tia, de Hil­da Ele­na Vega

Pour le coup beau­coup moins fin que le précé­dent dans le reg­istre du spec­ta­cle du sexe, “La Bête” n’ex­iste que pour se repaître en gros plans baveux de divers sévices, voire de clichés eth­niques bien dou­teux. Une mau­vaise mère des quartiers pau­vres recroise la route de son anci­enne tor­tion­naire. Celle-ci, une Noire à la tête d’un culte malé­fique, l’a livrée naguère aux out­rages répétés de ses ouailles, et affec­tionne de mimer des accou­ple­ments avec un démon en usant sur elle-même d’un gros godemichet bien noueux. À la fin, son anci­enne vic­time la décapite, juste avant d’être tru­cidée à son tour par sa pro­pre fille, l’en­fant se révélant bel et bien pos­sédée. Un grand moment de n’im­porte quoi mys­tique qui ne fait rire que jaune.

Clermont 2012 : Como Construir un Barco, réalisé par Susana Barriga Como Con­stru­ir un Bar­co, de Susana Bar­ri­ga

Pour endiguer l’émi­gra­tion, le gou­verne­ment cubain a inter­dit à tout par­ti­c­uli­er de con­stru­ire son pro­pre bateau. Ce doc­u­men­taire respecte le secret de ses inter­venants en ne les faisant pas par­ler à l’écran, affichant leurs déc­la­ra­tions par des inter­titres comme dans un film muet, tan­dis qu’il détaille les dif­fi­cultés de cet arti­sanat vu comme un acte de résis­tance, clan­des­tin mais dont cer­tains, même dans le sys­tème, tirent un bon prof­it.

Clermont 2012 : ¡ No Es Fácil, Mija !, réalisé par Eva Ariño et Roger Caubet ¡ No Es Fácil, Mija !, d’E­va Ariño et Roger Caubet

Mêlant scènes du réel et créa­tion de fic­tion, ce film fait de la quête de divers arti­cles pour une fête d’an­niver­saire une célébra­tion à la chaleur jamais for­cée du sys­tème D, fait de trac­ta­tions, de troc, d’outils faits de bric et de broc, et d’e­spoir per­sis­tant dans le futur.

 

Clermont 2012 : José Manuel, la Mula y el Televisor, réalisé par Elsa Cornevín José Manuel, la Mula y el Tele­vi­sor, d’El­sa Cornevín

On décou­vre ici une astu­cieuse entre­prise de réap­pro­pri­a­tion de l’im­age télévi­suelle par le peu­ple. José Manuel, le cueilleur de fruits préféré de la chaîne locale quand il s’ag­it d’évo­quer son activ­ité de façon con­ven­tion­nelle, voit un jour son pro­pre téléviseur tomber en panne. Faisant con­tre mau­vaise for­tune bon cœur, il charge sa mule avec la car­casse de l’ap­pareil, et va par­courir la région pour inter­roger lui-même ses con­frères et ses voisins sur leurs prob­lèmes divers, dans un sim­u­lacre d’émis­sion où présen­ta­teur et sujet com­mu­niquent au tra­vers du cadre privé d’écran. Com­plice, le cadre du film installe cette mise en abyme d’un spec­ta­cle audio­vi­suel plus direct que le direct, fait avec les moyens du bord, mais démoc­ra­tisé hors de tout con­trôle éta­tique.

Manifeste d’Oberhausen / Alexander Kluge

Le 28 févri­er 1962, vingt-six jeunes réal­isa­teurs alle­mands en butte à leur insti­tu­tion ciné­matographique (dont cer­tains ten­ants avaient de plus été com­pro­mis avec le régime nazi) sig­nifièrent leur pro­pre “nou­velle vague” en sig­nant ce man­i­feste pour une rup­ture avec de pesantes con­ven­tions de forme et de dis­cours. Autant dire que le ciné­ma alle­mand actuel ne serait sans doute pas ce qu’il est si cette démarche pour le moins ambitieuse n’avait pas été faite. Para­doxale­ment, la plu­part des films directe­ment liés à ce mou­ve­ment, réal­isés entre 1958 et 1967, n’ont jamais été réper­toriés, si bien que ces orig­ines sont rapi­de­ment tombées dans une forme d’ab­strac­tion privée de sub­stance. La redé­cou­verte, ces dernières années, d’une trentaine de ces films fon­da­teurs — dont sept courts métrages étaient présen­tés cette année à Cler­mont-Fer­rand, con­sti­tu­ant le présent pro­gramme — va cer­taine­ment aider à chang­er la donne, ne fût-ce que sur le plan ency­clopédique.

Das magis­che Band (Le Ruban mag­ique), réal­isé par Fer­di­nand Khit­tl

Les films présen­tés s’emparent des for­mats audio­vi­suels — et pas seule­ment ciné­matographiques — tra­di­tion­nels pour en chang­er la per­spec­tive, quand ils n’en minent pas les con­ven­tions de l’in­térieur. Sup­posée com­mande pour la firme BASF et ses ban­des mag­né­tiques, Le Ruban mag­ique de Fer­di­nand Khit­tl sort des clous du film insti­tu­tion­nel en se lançant dans un exposé mul­ti­mé­dia sur ladite bande, sur le ton de l’analyse des modes de trans­port de l’in­for­ma­tion sonore, et en fig­u­rant les oscil­la­tions de cette infor­ma­tion dans le visuel (graphismes, mon­tage, textes). Dans un reg­istre plus abstrait, celui de la pure expéri­ence formelle, Ombres de Han­sjür­gen Poh­land fait danser sur du jazz mod­erne les plans fix­es de pro­jec­tions d’om­bres sur les façades urbaines, tan­dis que dans Vitesse : ciné­ma 1 d’Edgar Reitz (le futur auteur des séries Heimat), de longs plans en mon­tage accéléré sur les routes évo­quent le rythme effréné des temps mod­ernes.

Es muss ein Stück vom Hitler sein (Ce doit être un morceau de Hitler), réal­isé par Wal­ter Krüt­tner

La suite est plus inci­sive, plus prompte à met­tre les pieds dans le plat. Ce doit être un morceau de Hitler de Wal­ter Krüt­tner est un doc­u­men­taire acide sur le dévoiement de la mémoire, en l’oc­cur­rence le marché touris­tique floris­sant autour des pro­priétés bavarois­es du dic­ta­teur, du bunker au “nid d’aigle”. Dans le film d’an­i­ma­tion Mar­i­on­nettes de Boris von Bor­resholm, une mar­i­on­nette de sec­ond rôle rompt ses fils et, à tra­vers l’en­tre­pôt où s’en­tassent ses con­génères, se lance dans une dis­ser­ta­tion lucide et ironique sur les principes de la dém­a­gogie, ne lési­nant pas sur les par­al­lèles his­toriques évi­dents (inclu­sion d’im­ages d’archive). Max Ernst : l’ex­er­ci­ce illé­gal de l’as­tronomie de Peter Scha­moni, à la fois aperçu du tra­vail de l’artiste sur­réal­iste et mise en abyme de l’évo­ca­tion, par la voix de ce dernier, de l’as­tronome E.W.L. Tem­pel qui avait “du génie, mais pas de diplôme !”, se révèle un dou­ble hom­mage à la rup­ture avec l’a­cadémisme. Enfin, Por­trait d’un oppor­tuniste d’Alexan­der Kluge laisse s’ex­primer — et se trahir — un cas emblé­ma­tique d’Alle­mand moyen ren­voy­ant aux ambiguïtés d’un peu­ple face au pou­voir: un polici­er ayant servi avec le même zèle sous tous les régimes alle­mands depuis l’Em­pire jusqu’à la République fédérale, et qui ne com­prend pas bien pourquoi on le met en retraite anticipée.

Porträt ein­er Bewährung (Por­trait d’un oppor­tuniste), réal­isé par Alexan­der Kluge

Puisqu’on par­le d’Alexan­der Kluge, acteur rad­i­cal du man­i­feste d’Ober­hausen et qui filme encore aujour­d’hui, la sec­onde par­tie du pro­gramme présen­tait trois com­pi­la­tions de films ultra-courts (ou “films-minute”) qu’il a récem­ment réal­isés, com­pi­la­tions effec­tuées respec­tive­ment pour la Galerie Nationale de Rot­ter­dam, la Bien­nale de Venise et le cen­tre Pom­pi­dou. La brièveté de chaque film tra­vaille à ramen­er le for­mat du court métrage à ses inten­tions orig­inelles : la saisie d’un qua­si-instan­ta­né du monde et des idées. Cepen­dant, il faut bien admet­tre qu’assem­bler ain­si ces films aux direc­tions très divers­es ne rend pas for­cé­ment ser­vice à leur portée. C’est moins grave pour la com­pi­la­tion des­tinée à la Bien­nale, qui réu­nit des frag­ments d’es­sais de tour­nage où se pro­file dans l’ensem­ble une décon­struc­tion de l’acte tech­nique ciné­matographique. Dans les deux autres cas, en revanche, la jux­ta­po­si­tion d’une douzaine de frag­ments faisant feu de tout bois en ter­mes de for­mats et d’idées (pho­togrammes presque fix­es, slo­gans textuels en couleurs, manip­u­la­tions d’ex­traits de films muets, ani­ma­tions, etc.) aboutit à un mag­ma par­tant dans tous les sens où la vision et la com­préhen­sion se noient. Il y a pour­tant de vraies pépites dans ces blocs bour­sou­flés (tel qu’un Bottes sans homme ter­ri­ble­ment évo­ca­teur dans sa sim­plic­ité), mais on aimerait pou­voir les con­serv­er séparé­ment, s’en imprégn­er sans l’en­com­bre­ment de con­génères explo­rant des voies si dis­parates.

13 Minuten­filme (Treize films-minute), réal­isé par Alexan­der Kluge

Ushev/Lipsett

Les expéri­ences de ciné­ma de mon­tage du Cana­di­en Arthur Lipsett (1936 — 1986) ont fait forte impres­sion sur quelques réal­isa­teurs, dont Stan­ley Kubrick et même George Lucas au moment de réalis­er THX 1138. Ce pro­gramme présente trois films de cet artiste tour­men­té, avec quelques autres réal­isés par un autre Cana­di­en revendi­quant son influ­ence, le bien vivant Theodore Ushev qui était par ailleurs mem­bre du jury inter­na­tion­al de ce fes­ti­val.

Les films de Lipsett présen­tés, Very Nice, Very Nice, 21–87 et A Trip Down Mem­o­ry Lane, sont des cas exem­plaires de film-col­lage, conçus à par­tir de frag­ments, voire de chutes d’autres films, images choisies pour le rap­port au con­tem­po­rain, mon­tées sur un principe de rapid­ité, de désor­dre et de répéti­tion, et dont la bande sonore retra­vaille le dis­cours. Les trois, à des degrés divers, matéri­alisent l’aperçu d’un temps présent fréné­tique et impos­si­ble à rat­trap­er, une vision de foules où l’in­di­vidu se voit dépos­sédé de son indi­vid­u­al­ité. Very Nice, Very Nice, super­posant régulière­ment son com­men­taire-titre opti­miste au rythme implaca­ble des images, y souligne le décalage par­fois démen­tiel entre le dis­cours auto-sat­is­fait devenu norme et la réal­ité. A Trip Down Mem­o­ry Lane, sur la base d’ex­traits d’ac­tu­al­ités par­fois éton­nants, applique la même vision tor­turée et pes­simiste à l’his­toire.

Very Nice, Very Nice, réal­isé par Arthur Lipsett

Quelques-uns des travaux de Theodore Ushev vis­i­bles ici, pour la plu­part des films d’an­i­ma­tion, affichent ouverte­ment l’in­flu­ence de Lipsett, pour des résul­tats à la fois proches et éton­nants. Drux Flux, qui fait se ren­con­tr­er visions d’in­dus­trie et fig­ures géométriques, reprend à son compte le dis­cours sur la soumis­sion de l’homme à la machine. Plus abstrait, Tow­er Bah­w­er, mag­ma de fig­ures géométriques et de graphismes de pro­pa­gande sovié­tique, évoque une col­lu­sion forcenée entre art et idéolo­gie, quelque part entre les expéri­ences d’Eisen­stein et les visions fan­tas­magoriques de Metrop­o­lis. Troisième page après le soleil, enfin, se révèle une ode à la rugosité du tra­vail artis­tique : le découpage y déstruc­ture la matière d’un cat­a­logue au rebut, sur la bande-son d’un con­cert pas si tran­quille de Ste­vie Ray Vaugh­an à Toron­to en 1983.

Tow­er Bah­w­er, réal­isé par Theodore Ushev

D’autres travaux pren­nent plus de lib­erté avec les principes esthé­tiques de Lipsett, aban­don­nant la régu­lar­ité géométrique des traits et des manip­u­la­tions de cadre. L’Homme qui attendait met en images l’his­toire mise en abyme dans Le Procès de Kaf­ka. Rossig­nols en décem­bre, à l’im­age du para­doxe de son titre, métapho­rise la mémoire col­lec­tive en faisant sur­gir des évo­ca­tions de guer­res anci­ennes sur une musique de rock indépen­dant. Cepen­dant, c’est avec cette lib­erté qu’U­shev finit par recrois­er la route de son inspi­ra­tion, à tra­vers une com­mande : Les Jour­naux de Lipsett, évo­ca­tion romancée de la vie de l’artiste imi­tant un jour­nal intime (la voix off à la pre­mière per­son­ne est celle de Xavier Dolan), où graphismes tor­turés et col­lages frag­men­taires et incer­tains tra­vail­lent la perte, la pro­gres­sion de la mal­adie men­tale, enfin le sui­cide.

Les Jour­naux de Lipsett, réal­isé par Theodore Ushev

Seul film d’U­shev présen­té qui ne relève pas majori­taire­ment de l’an­i­ma­tion, Yan­nick Nézet-Séguin : sans entracte, entre­tien avec un chef d’orchestre entre­coupé d’ex­traits de son tra­vail, se sin­gu­larise par un tra­vail graphique met­tant l’ac­cent sur la gestuelle du sujet, mains ten­ant la baguette ou répon­dant aux ques­tions, éclair­cies et isolées sur fond noir pour ramen­er l’homme à l’essence de son art, qu’elle soit cal­culée ou instinc­tive.

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Ressources

Le palmarès complet :

Compétition nationale :
- Grand Prix : Ce qu'il restera de nous de Vincent Macaigne
- Prix spécial du jury : La Sole, entre l'eau et le sable d'Angèle Chiodo
- Prix du public : La France qui se lève tôt de Hugo Chesnard
- Prix de l’ACSE (Agence Nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances) : Mollement, un samedi matin de Sofia Djama
- Prix de la meilleure musique originale : Rosto pour The Monster of Nix de lui-même
- Prix de la meilleure photographie : Juan Camilo Olmos pour Pyskessa de Duncan et Kirran Bruce
- Prix de la meilleure première œuvre de fiction : ex-aequo Le Facteur humain de Thibault Le Texier, et Mollement, un samedi matin de Sofia Djama
- Prix ADAMI d’interprétation (masculin et féminin) : Sébastien Houbani dans La Tête froide de Nicolas Mesdom, et Laurie Lévêque dans Petite pute de Claudine Natkin
- Prix du meilleur film d’animation francophone : Conte de faits de Jumi Yoon
- Prix de la jeunesse : Double mixte de Vincent Mariette
Mentions spéciales : Ce qu'il restera de nous de Vincent Macaigne, et La Sole, entre l'eau et le sable d'Angèle Chiodo
- Prix Canal+ : La Mystérieuse Disparition de Robert Ebb de Clément Bolla, François-Xavier Goby et Matthieu Landour
- Prix de la presse Télérama : Ce qu'il restera de nous de Vincent Macaigne
- Prix Procirep du producteur de court métrage : Emmanuel Chaumet pour Ecce Films

Compétition internationale :
- Grand Prix : Guest (L'Invitée) de Yoon Ga-eun (Corée du Sud)
- Prix spécial du jury : Einspruch VI (Protestation VI) de Rolando Colla (Suisse)
Mention spéciale : À Fabrica (L'Usine) d'Alysson Muritiba (Brésil)
- Prix du public : Curfew (Couvre-feu) de Shawn Christensen (États-Unis)
- Prix du meilleur film d’animation : Keha Mälu (La Mémoire du corps) d'Ülo Pikkov (Estonie)
- Prix de la jeunesse : Posledny Autobus (Le Dernier Bus) d'Ivana Laucíková et Martin Snopek (Slovaquie)
Mention spéciale : Opowiesci z Chlodni (Contes gelés) de Grzegorz Jaroszuk (Pologne)
- Prix Canal+ : The Unliving (Les Non-Vivants) de Hugo Lilja (Suède)
- Prix des médiathèques : Tuba Atlantic de Hallvar Witzø (Norvège)
Mention spéciale : Retour à Mandima de Robert-Jan Lacombe (Suisse)

Compétition Labo :
- Grand Prix : Il Capo (Le Chef) de Yuri Ancarani (Italie)
- Prix spécial du jury : Bobby Yeah de Robert Morgan (Royaume-Uni)
Mention spéciale : Killing the Chickens to Scare the Monkeys (Pour l'exemple) de Jens Assur (Suède, Thaïlande)
- Prix du public : Wind over Lake (Contre vents et marées) de Jeorge Elkin (Royaume-Uni)
- Prix Canal+ : Belly (Ventre) de Julia Pott (Royaume-Uni)

Prix du rire Fernand Raynaud (toutes compétitions confondues) : Condenados (Condamnés) de Guillermo García Carsí (Espagne)