Décrié à Cannes, le nou­veau film de Nao­mi Kawase souf­fre en effet de quelques mal­adress­es, ce qui n’affecte en rien ses grandes qual­ités. La cinéaste prend des risques louables en s’aventurant dans une nar­ra­tion com­plexe, fusion­nant passé, présent et espace-temps mythologique. Elle sem­ble surtout s’interroger sur l’évolution de son tra­vail, d’où l’aspect par­fois brouil­lon de sa mise en scène.

Nao­mi Kawase est sou­vent prise à la légère par une par­tie de la cri­tique, her­mé­tique à son style forte­ment ancré dans la cul­ture nip­pone. Si la cinéaste est tout de même estimée, ses œuvres sem­blent plutôt con­sid­érées comme de sym­pa­thiques tableaux japon­ais, un peu vains et exo­tiques, à la beauté pure­ment esthé­tique. Le tra­vail filmique de Kawase demeure pour­tant infin­i­ment estimable, voire très sou­vent admirable sur le fond et la forme. Cette réal­isatrice n’a de cesse de livr­er un ciné­ma du « je » frag­ile, qui tend à devenir uni­versel grâce à des sujets pro­fondé­ment attachés à l’humain (la perte ou la nais­sance d’un enfant ; l’absence d’un père). Son œuvre, très auto­bi­ographique, pro­longe­ment sur l’écran de sa vie privée, dis­serte égale­ment sur la cul­ture japon­aise, notam­ment sur son lien fon­da­men­tal entre l’homme et la nature. Ses films de fic­tion peu­vent pour­tant appa­raître opaques, car ils néces­si­tent la con­nais­sance du tra­vail doc­u­men­taire pas­sion­nant de la cinéaste, élé­ment essen­tiel pour abor­der avec les codes néces­saires des œuvres comme Suza­ku, Hotaru, Shara ou encore La forêt de Mog­a­ri.

Dans Hanezu, par­ti­c­ulière­ment méprisé par une frange de la cri­tique au fes­ti­val de Cannes 2011, le résumant injuste­ment à une « japoni­ais­erie » incom­préhen­si­ble, Kawase décrit la fragilité de l’amour et du cou­ple : elle s’intéresse à l’histoire de Taku­mi, une jeune femme hési­tant entre la tran­quil­lité de Tet­suya, son mari, et la pas­sion de Kayoko, son amant, un sculp­teur qui l’ouvre au monde et à la nature. Loin du navet évo­qué par un cer­tain nom­bre de fes­ti­va­liers très occi­den­talo­cen­tristes, Hanezu est fondé avec intel­li­gence sur un poème du Manyoshu, la pre­mière antholo­gie de poésie japon­aise (com­pilée au VII­Ie siè­cle), qui par­le de trois mon­tagnes, sym­bol­isant une bataille entre deux hommes pour le cœur d’une femme. Ce texte, qui fait inter­a­gir plusieurs généra­tions, mêle le présent, le passé et un temps mythologique. Cette struc­ture est représen­tée dans le film par le trio amoureux mal­heureux, leurs grands-par­ents et des fan­tômes étab­lis­sant un lien entre la péri­ode d’écriture du poème et aujourd’hui. Il en résulte un ensem­ble com­plexe, alliant mythes très anciens et moder­nité, con­stru­it sur plusieurs strates tem­porelles qui s’emboîtent naturelle­ment grâce à une voix off citant les vers ances­traux sur les images du déchire­ment sen­ti­men­tal de Taku­mi, Tet­suya et Kayoko.

Kawase sem­ble mon­tr­er l’aspect fugace et frag­ile de la vie, s’intégrant dans une nature mil­lé­naire et immuable, véri­ta­ble recueil de notre human­ité, qui observe depuis des lus­tres les mêmes gestes, les mêmes sen­ti­ments et les mêmes his­toires d’amours con­trar­iés. Le film com­mence d’ailleurs de façon qua­si-doc­u­men­taire avec des plans d’un site archéologique qui sym­bol­isent d’emblée la per­ti­nence du sujet de Kawase : l’incorporation dans le présent de la somme des expéri­ences passées, ce qui peut être com­paré au con­cept d’inconscient col­lec­tif de Jung, avec des con­tenus uni­versels, non indi­vidu­els, appa­rais­sant régulière­ment dans l’histoire de l’homme. Comme il y a 1000 ans, l’histoire se répète avec trois per­son­nages assim­ilés aux mon­tagnes du poème, sortes d’archétypes jungiens, présents dans l’inconscient des pro­tag­o­nistes. Toute­fois, l’inconnu existe tou­jours, chaque réc­it per­son­nel ayant ses nuances comme le démon­tre le final du métrage. Par ce réc­it, il y a aus­si la volon­té affir­mée de Kawase de ne pas oubli­er les tra­di­tions et les élé­ments fon­da­men­taux de la cul­ture japon­aise au sein d’une moder­nité nip­pone pro­fondé­ment alié­nante.

La nature prend alors une place encore plus imposante que dans les précé­dentes œuvres de la cinéaste avec la fig­ure pri­mor­diale de la main : la caméra s’attarde con­stam­ment sur la main-out­il, qui tra­vaille la terre et ses fruits. Elle est le lien essen­tiel entre la nature et l’humain, cette fig­ure étant ren­for­cée par la présence de Kayoko, sculp­teur, appor­tant une part de lib­erté à Taku­mi, grâce à son rap­port étroit avec la pierre et les arbres. Comme sou­vent chez Kawase, il y a cette envie de méduser les élé­ments naturels, de les fix­er avec sa caméra pour mieux sig­ni­fi­er la cohab­i­ta­tion du passé immuable et du présent dans l’instant du tour­nage et des plans. Elle cherche surtout à nous inté­gr­er pleine­ment dans cette nature, en sig­nifi­ant que nous n’en sommes qu’une infime par­tie.

Mais, mal­gré la beauté de la mise en scène, tou­jours aus­si gra­cieuse, fruit d’un mélange entre fic­tion et style doc­u­men­taire, mag­nifiée par une caméra trem­blante d’émotion, la sym­bol­ique util­isée par Nao­mi Kawase s’avère trop appuyée, à l’image de Taku­mi, com­parée trop sim­ple­ment à un oiseau en cage. Pris­on­nière du lieu de rési­dence con­ju­gal, elle prend son envol dans les séquences avec son amant : si le quo­ti­di­en appa­raît morne, ce qui est sig­nifié par des teintes som­bres et des espaces clos, les séquences avec Kayoko baig­nent dans des tons chaleureux et lumineux avec des oiseaux libres et chan­tants sous un soleil radieux. Kawase nous avait habitués à beau­coup plus de finess­es et de nuances. Hanezu demeure un film com­plexe et frag­ile, notam­ment par sa nar­ra­tion, par­fois chao­tique, et l’aspect abstrait de ses per­son­nages, sou­vent per­dus au milieu de séquences chargées de métaphores. La longueur lanci­nante de ses plans délivre beau­coup moins de sens et d’émotions que les œuvres précé­dentes de la nip­pone, ce qui démon­tre, peut-être, la néces­sité pour la cinéaste de trou­ver un sec­ond souf­fle et de nou­velles formes d’expressions filmiques pour dis­sert­er sur ces sujets pro­fondé­ment intimes. On sent qu’elle cherche ici la meilleure voie pour dévelop­per ses thèmes, Hanezu appa­rais­sant comme une tran­si­tion vers des œuvres davan­tage sym­bol­iques, aux notes abstraites et fan­tas­tiques, mar­quées par un shin­toïsme poé­tique. Bien qu’imparfait, ce film estimable sem­ble être une nou­velle étape vers un ciné­ma de recherche que l’on espère encore plus pas­sion­nant.