L’Illusion de Yakushi­ma repose sur l’entrelacement de deux lignes nar­ra­tives : d’un côté, le quo­ti­di­en de Cor­ry (Vicky Krieps), une chirurgi­en­ne française tra­vail­lant à l’hôpital de Kobe auprès d’enfants en attente d’une trans­plan­ta­tion car­diaque ; de l’autre, la pein­ture de sa rela­tion nais­sante avec Jin (Kan’ichi­ro), un pho­tographe japon­ais ren­con­tré lors d’une escapade dans la forêt de Yakushi­ma. Kawase développe avec cette nar­ra­tion croisée une fable aux accents mys­tiques où se mêlent l’amour, la mort et la nature. Si le scé­nario mul­ti­plie les embranche­ments pour lier entre eux ces motifs (par exem­ple, une opéra­tion du cœur a lieu le jour de l’anniversaire de Jin, en même temps qu’un typhon touche le pays), la mise en scène ne parvient pas à don­ner forme à ce pro­gramme. C’est que Kawase sem­ble avoir défini­tive­ment per­du la sen­so­ri­al­ité vibrante avec laque­lle elle enreg­is­trait la nature dans ses pre­miers films : les plans de drone sur la forêt, les escapades des amoureux ou la façon un peu ridicule dont la pro­tag­o­niste s’émerveille à haute voix devant ce qui l’entoure (« Oh les jolies fleurs! ») se con­fondent ici avec une esthé­tique de pub­lic­ité Ushuaïa.

Le scé­nario se heurte par ailleurs à la dif­fi­culté de traiter deux « sujets socié­taux » bien dis­tincts, à savoir le phénomène des johat­su, ces indi­vidus qui dis­parais­sent volon­taire­ment sans laiss­er de traces, et les réti­cences cul­turelles freinant le recours au don d’organes au Japon, où la mort cérébrale n’est tou­jours pas con­sid­érée dans le pays comme une mort véri­ta­ble. Le lien entre ces deux prob­lé­ma­tiques demeure ténu – en dehors d’une con­sid­éra­tion très vague sur la perte et le deuil –, au point qu’elles parais­sent empiéter l’une sur l’autre. Si les séquences hos­pi­tal­ières se révè­lent plus stim­u­lantes, elles n’en demeurent pas moins frus­trantes, notam­ment lors des cours de Cor­ry face à ses col­lègues japon­ais. Les dis­cus­sions sur l’éthique de la trans­plan­ta­tion évo­quent par moments le ciné­ma de Wise­man, mais les échanges sont rapi­de­ment écourtés pour ren­voy­er les posi­tions de cha­cun dos à dos. Le choix du mon­tage d’adopter une struc­ture non chronologique appa­raît dès lors comme un procédé assez laborieux : sup­posé élever le réc­it vers des sphères méta­physiques, il relève davan­tage d’une stratégie pour vari­er les tons et le atmo­sphères. Kawase se mon­tre finale­ment plus con­va­in­cante quand elle s’at­tache à des sit­u­a­tions con­crètes, à l’image de la longue et plutôt réussie séquence finale, con­sacrée à une trans­plan­ta­tion car­diaque. Avec cette con­clu­sion terre à terre, le film rompt enfin avec ses élans spir­ituels et lour­de­ment sym­bol­iques – mais un peu trop tard.