Après un pre­mier film sauvage sur des amants inces­tueux et meur­tri­ers (Écorchés) puis un essai sur l’expérience mys­tique et char­nelle d’une jeune fille (Extase), le troisième long métrage de Cheyenne Car­ron pro­longe sans con­va­in­cre une ébauche d’amours inter­dits. Ne nous soumets pas à la ten­ta­tion, huis clos de haines et d’amours tus, s’abîme dans une mise en scène qui con­fine à l’amateurisme.

Loli­ta au rire léger, Anna (Agnès Delachair) pré­texte une panne de scoot­er pour s’introduire dans la vie de Tris­tan (Jean-François Gar­reaud), avo­cat grison­nant et austère, mar­ié à une femme plus austère encore. Mais la farce adultère qui tire le quin­quagé­naire suisse de son monot­o­ne train de vie tourne court au retour de l’épouse trompée. Fig­ure bla­farde et traits tirés, Rachel (Guillemette Bar­i­oz) s’accommode étrange­ment de la présence d’Anna, pro­fondé­ment blessée mais fascinée par la jeune femme. Loin des vaude­villes grinçants, le film emprunte une pente décon­cer­tante en décou­vrant les liens secrets qui unis­sent ces trois per­son­nages. Reprenant à son compte le principe de la trilo­gie de Lucas Bel­vaux (Un cou­ple épatant, Cav­ale, Après la vie) récem­ment expéri­men­té par Jean-Jacques Jauf­fret dans Après le sud, la cinéaste découpe et recoupe habile­ment les points de vue de cha­cun des trois per­son­nages à tra­vers trois chapitres dépouil­lant chaque fois un peu plus le men­songe de ses ori­peaux. Loin d’être l’appât futile et incon­scient que sa rela­tion avec un écrivail­lon délin­quant peu crédi­ble lais­sait devin­er, Anna se révèle méthodique et déter­minée, accom­plis­sant sans fail­lir une vengeance longtemps plan­i­fiée. Agnès Delachair, dont c’est ici l’un des pre­miers rôles impor­tants, force par­fois un peu son jeu, oscil­lant entre insou­ciance et grav­ité, tan­dis que Jean-François Gar­reaud, habitué des fic­tions télévisées, sem­ble rester étranger à son per­son­nage, tra­ver­sant le film avec dis­tance.

Quit­tant le décor géométrique de la mai­son d’architecte du cou­ple, le dernier chapitre donne lieu à quelques séquences inso­lites, comme celle, à la manière de Haneke, où Rachel invite un jeune homme à la suiv­re sans jamais se retourn­er ni lui adress­er la parole jusque dans des toi­lettes publiques pour une étreinte anonyme. À force de jouer les endeuil­lées, le per­son­nage de Guillemette Bar­i­oz ressem­ble pour­tant plus à une vamp goth­ique qu’à une femme brisée. On se serait volon­tiers passé des scènes comme celle où elle revendique piteuse­ment son droit à la mater­nité face à une mère et son enfant dans un jardin pub­lic. Mal­gré d’indéniables qual­ités d’écriture, la mise en scène vire à l’amateurisme à force d’empiler les rac­cour­cis : le mon­tage cut de la romance arti­fi­cielle de Tris­tan et Anna scan­de les étapes bal­isées d’un réc­it fam­i­li­er tan­dis que les mêmes échelles de plans enfer­ment les per­son­nages dans une monot­o­nie du plan moyen. On en vient à se deman­der si la pénurie de plans d’ensemble est une déci­sion de l’auteur ou une façon de s’accommoder d’un décor qui s’arrête à la lisière du cadre. La lib­erté revendiquée haut et fort par Cheyenne Car­ron, scé­nar­iste, réal­isatrice et pro­duc­trice, trou­ve ses lim­ites dans une économie de moyens qui relève de la néces­sité plus que du choix artis­tique. Lumière iné­gale, étalon­nage incer­tain, bande son par­fois chao­tique, Ne nous soumets pas à la ten­ta­tion doit sans aucun doute beau­coup à la volon­té de sa réal­isatrice, mais mon­tre qu’il est dif­fi­cile de porter un film sur ses seules épaules.