John­ny Depp et Hele­na Bon­ham Carter dans une comédie noire mât­inée de rouge (sang), où les mon­stres jail­lis­sent de la vie quo­ti­di­enne: Tim Bur­ton est-il capa­ble de se renou­vel­er? se deman­deront les scep­tiques, qui, depuis le désas­treux Big Fish en 2001, hési­tent à se couler dans l’imag­i­naire déli­rant de l’a­mi Tim. Sweeney Todd pour­rait pour­tant bien réc­on­cili­er fans de la pre­mière, de la deux­ième, et de la douz­ième heure: en tra­vail­lant ses thé­ma­tiques tra­di­tion­nelles par le biais d’un jeu sub­til avec le genre de la comédie musi­cale, nou­veau dans sa fil­mo­gra­phie, le cinéaste signe à la fois un film 100% bur­tonien et dia­ble­ment inno­vant. Entrez avec lui dans le musée des hor­reurs.

Si de nom­breux réal­isa­teurs (dont Alan Park­er, respon­s­able de l’af­fligeant Evi­ta) s’é­taient déjà pris de pas­sion pour l’adap­ta­tion ciné­matographique de la “comédie” musi­cale de Stephen Sond­heim, seul Tim Bur­ton pou­vait raisonnable­ment en faire une véri­ta­ble œuvre de ciné­ma, indépen­dante du suc­cès ini­tial de la pièce. L’u­nivers de Sweeney Todd est en effet on ne peut plus bur­tonien: dans les ruelles obscures du Lon­dres glauque et noir de suie de la Révo­lu­tion indus­trielle, la légende racon­te qu’un bar­bi­er, épris de vengeance con­tre la société qui le con­damna injuste­ment à quinze ans de bagne, égorgeait ses clients puis, avec l’aide d’une boulangère com­plice, en fai­sait des tour­tes de viande fraîche… Déjà cen­tral dans l’onirique Sleepy Hol­low, l’imag­i­naire bri­tan­nique, épris d’his­toires sor­dides et mon­strueuses, fait mer­veille avec Sweeney Todd: dans un style à la fois ultra­réal­iste et emprun­tant au ciné­ma d’an­i­ma­tion, Tim Bur­ton se repaît des visions infer­nales d’une ville où les couleurs tien­nent du grisâtre, où le noir et blanc pren­nent des allures fan­toma­tiques, où les pas­sants ne sont plus que d’hideuses sil­hou­ettes, où le ciel enfin est recou­vert de la fumée crachée par les tours des usines…

Il fut pour­tant un temps où la cap­i­tale anglaise arbo­rait des couleurs gaies et pas­tels: c’é­tait le temps du bon­heur pour le bar­bi­er Sweeney Todd, alias Ben­jamin Bark­er, un temps où il était trop “naïf” pour s’apercevoir que sa belle épouse aux cheveux d’or était con­voitée par un autre, plus puis­sant que lui. La noirceur du Lon­dres dans lequel Sweeney refait sur­face après son ban­nisse­ment, est alors autant liée à la noirceur de l’âme du per­son­nage que le rose de sa jeunesse était liée à sa cré­dulité de jeune amoureux. Sweeney Todd est habité par sa vengeance, qui lui fait voir les choses comme il voudrait qu’elles soient: laides et indignes de sa pitié. Le per­son­nage, armé de ses rasoirs vengeurs (véri­ta­ble pro­longe­ment de ses bras, tels des mains arti­fi­cielles), tient de l’an­ti-Edward aux mains d’ar­gent: quand le mon­stre fab­riqué de toutes pièces fai­sait preuve d’hu­man­ité, Sweeney, lui, a per­du ce qu’il lui restait d’hu­main. Chez Tim Bur­ton, évidem­ment, cela ne fait pas de lui un instru­ment du mal, mais un être digne de pitié: aveuglé par sa folie ven­ger­esse, Sweeney ne se rend pas compte qu’il est finale­ment respon­s­able de la perte des êtres qui lui sont chers, et le mag­nifique et sanglant tableau final le trans­forme en mar­tyr para­dox­al, baig­nant dans le sang de ses vic­times et de son amoral­ité.

Si Sweeney Todd est un héros typ­ique­ment bur­tonien (doit-on pour autant reprocher au cinéaste de céder à la “facil­ité” de l’u­nivers qu’il a lui-même créé?), Tim Bur­ton n’en con­tin­ue pas moins d’in­nover. Ici, c’est le genre de la comédie musi­cale, a pri­ori naïf et heureux, qui en prend pour son grade: à la manière du récent Reefer Mad­ness, les codes en sont totale­ment per­ver­tis, dans une volon­té cynique bour­rée d’hu­mour noir. Ain­si Hele­na Bon­ham Carter, alias Mrs Lovett, chante-t-elle sa fierté de pré­par­er les “pires tour­tes de Lon­dres” tout en écras­ant des cafards sur son plan de tra­vail; plus loin, Sweeney et sa com­pagne de crime pré­par­ent leur plan dia­bolique en énumérant les dif­férentes pro­fes­sions de leurs vic­times poten­tielles et en cla­mant que cette fois, ce sont “les gens d’en haut qui servi­ront les gens d’en bas”. Représen­tant pour plus de trois quarts du film, les chan­sons en sont le grand morceau de bravoure, mis en valeur par le dynamisme de la mise en scène, où le tem­po est ryth­mé par une gestuelle afférente, comme les coups du rasoir tran­chant la gorge des clients de Sweeney, puis le corps de ceux-ci s’af­falant lour­de­ment dans la pièce du four à viande, ou les chocs du rouleau à pâtis­serie de Mrs Lovett, tombant sur la table comme autant de pul­sa­tions d’un métronome. Preuve para­doxale que Tim Bur­ton a fait sienne de la comédie musi­cale, les scènes plus faiblardes du film, dont on peut raisonnable­ment penser qu’elles n’ont pas intéressé le cinéaste, sont lais­sées à leur mièvrerie: l’amour pur de la fille de Sweeney Todd, ado­les­cente blonde et bar­bante, pour un jeune matelot, tout aus­si blond et bar­bant, sont de celles dont on se débar­rasse au plus vite.

Si les pre­mières min­utes du film font office de prélude où Tim Bur­ton prend le temps de met­tre en place son réc­it, la deux­ième par­tie est une course folle vers l’emballement final, où tout est pré­texte à ali­menter le crescen­do inin­ter­rompu de l’opéra mor­bide. La tragédie cou­ve, évidem­ment: quand Mrs Lovett révèle sa vision du bon­heur à Sweeney Todd, qu’elle aime en secret, celui-ci con­serve l’ap­parence sin­istre et cadavérique du début, alors même que le décor se viv­i­fie de couleurs écla­tantes (mag­nifique séquence): Sweeney est mort depuis longtemps, et insen­si­ble à l’at­trait quel­conque de la vie. John­ny Depp, l’ac­teur le plus caméléon que le ciné­ma ait porté, impose de nou­veau une per­for­mance incroy­able: mécon­naiss­able, il incar­ne Sweeney Todd au point de dis­paraître totale­ment der­rière le rôle, lais­sant tout glam­our hol­ly­woo­d­i­en au ves­ti­aire.

Tim Bur­ton, quoi qu’en pensent les scep­tiques, n’a pas fini de nous sur­pren­dre. Avec ce Sweeney Todd tout en finesse et ricane­ments, le cinéaste vocalise sur son tal­ent inim­itable à met­tre en scène l’oxy­more qui car­ac­térise son univers: la “belle hor­reur”. Jamais l’en­lace­ment de deux cadavres aux gorges tranchées ne nous avait paru aus­si roman­tique.