En 1948, la grande péri­ode du scé­nar­iste-réal­isa­teur le mieux payé d’Hol­ly­wood, Pre­ston Sturges, est déjà der­rière lui. Après Infidèle­ment vôtre, réal­isé avec le sou­tien de la Twen­ti­eth Cen­tu­ry Fox après son départ de la Para­mount, Pre­ston Sturges ne tourn­era plus que deux films aujour­d’hui oubliés et dis­paraî­tra de la mémoire trop sélec­tive des cinéphiles. L’au­teur de screw­ball com­e­dy le plus doué de sa généra­tion n’avait pour­tant pas dit son dernier mot: la preuve avec cet exer­ci­ce de style de haute volée.

Pre­ston Sturges est le pre­mier scé­nar­iste hol­ly­woo­d­i­en à être passé à la réal­i­sa­tion. Cette anec­dote n’est pas anodine, car alors que nom­bre de cinéastes, et pas des moin­dres, se fai­saient alors impos­er les sce­narii de leurs films par leurs “patrons” des stu­dios, Sturges n’eut jamais à com­pos­er avec une his­toire qui ne con­ve­nait pas à son style pure­ment comique. Infidèle­ment vôtre en est un exem­ple comme les autres, mais cer­taine­ment pas le moins bril­lant.

Sir Alfred De Carter est un homme heureux. Chef d’orchestre réputé, il est mar­ié à une très belle femme, beau­coup plus jeune que lui. Mais alors qu’il se pré­pare à don­ner un con­cert avec le Phi­lar­monique de New York, son insup­port­able beau frère lui annonce une ter­ri­ble nou­velle: la jolie Daphne le trompe avec son secré­taire. Fou de jalousie, Alfred imag­ine durant le con­cert dif­férents scé­nar­ios pour se sor­tir de cette sit­u­a­tion: tuer sa femme et accuser l’a­mant du meurtre, lui par­don­ner et la laiss­er par­tir ou jouer à la roulette russe pour laiss­er le sort déter­min­er quel est l’homme qui par­ti­ra avec Daphne…

La grande orig­i­nal­ité d’Infidèle­ment vôtre réside dans sa con­struc­tion. Cha­cun des scé­nar­ios qu’Al­fred con­stru­it dans sa tête alors qu’il bat la mesure de son orchestre est lié à la musique qu’il inter­prète. Rossi­ni sera le fil directeur du meurtre, Wag­n­er celui du par­don et Tchaïkovs­ki celui du sui­cide. Dans ce choix, rien n’est lais­sé au hasard, car le déroule­ment de chaque morceau cor­re­spond exacte­ment à celui de chaque scène (cer­taines sont donc plus longues que d’autres), et les actes des per­son­nages sont régulés sur les cir­con­vo­lu­tions de la musique. La joie légère de Rossi­ni définit l’acte jouis­sif et libéra­toire de l’as­sas­si­nat de Daphne; la noirceur dés­espérée de Wag­n­er, le sac­ri­fice du par­don; et la tristesse poé­tique de Tchaikovs­ki, le sui­cide à la roulette russe. À tout bien y réfléchir, le style de cha­cun de ces com­pos­i­teurs n’est pas le reflet immé­di­at de la scène qui se joue devant nos yeux: com­ment penser que Rossi­ni puisse don­ner envie de tuer? Mais Sturges réus­sit l’im­pos­si­ble: con­va­in­cre de l’év­i­dence de son choix, tout en décli­nant adroite­ment l’idée, reprise dans une des répliques du film, que la musique clas­sique provoque en nous des émo­tions incon­scientes et irré­press­ibles. Enten­du par un homme fou de jalousie, la vir­tu­osité des phrasés de Rossi­ni peut très bien le faire sor­tir de ses gonds, l’élan des vio­lons suiv­ant celui du rasoir découpant la gorge de sa jeune femme…

Si Infidèle­ment vôtre reste une comédie, certes noire, mais une comédie tout de même, c’est qu’il n’est d’abord ques­tion que de l’imag­i­na­tion du chef d’orchestre. Si la pre­mière scène de régle­ment de comptes entre­tient la con­fu­sion – le con­cert est-il fini? Alfred a‑t-il réelle­ment tué sa femme? –, la deux­ième per­met rapi­de­ment de repren­dre le fil. Mais quand l’imag­i­na­tion rejoint la réal­ité, le plus drôle reste encore à venir: dans sa ten­ta­tive de recréer ses scé­nar­ios, le chef d’orchestre échoue lam­en­ta­ble­ment. D’abord parce que tout ne marche pas aus­si bien que dans les rêves (ce qui est l’ob­jet d’une mag­nifique scène de pur bur­lesque), mais aus­si tout sim­ple­ment parce que Daphne n’ad­met­tra jamais sa cul­pa­bil­ité, n’é­tant pas… coupable. Sturges se per­met même, idée bril­lante, de repren­dre cha­cun des morceaux pour les ten­ta­tives avortées d’Al­fred: Rossi­ni suit ses innom­brables chutes alors qu’il tente d’at­trap­er un enreg­istreur dans une armoire; Wag­n­er con­state sa dif­fi­culté à trou­ver de l’en­cre pour rem­plir le chèque de divorce; et Tchaïkovs­ki souligne la naïveté de sa femme qui déclare avoir sou­vent joué à la roulette russe avec son père…

Le sens aigu de Sturges pour la comédie est partout et peut même sur­gir dans des détails infimes, comme ce long trav­el­ling sur l’orchestre, qui dévoile une harpiste prof­i­tant de sa pause pour se refaire les ongles… Ou dans des répliques a pri­ori anodines comme le fameux «You han­dle Haen­del like nobody han­dles Haen­del. And your Delius, deliri­ous!», jeux de mots mal­heureuse­ment intraduis­i­ble en français. L’his­toire racon­tée n’a pas vrai­ment d’im­por­tance pour Sturges, mais la façon dont il la racon­te définit sa mise en scène. Le cinéaste est à la fois le maître du tem­po, con­nu pour la vitesse de mitrail­lette de ses dia­logues, déclamés sans temps mort, mais aus­si celui de la digres­sion. Il aime par­ler de tout et de rien, mon­tr­er des sit­u­a­tions qui ne font rien avancer − comme cette longue séquence sur l’orchestre, où un joueur de cym­bales un peu trop scrupuleux manque de ren­dre sourd tous ses cama­rades musi­ciens…

Sturges est un ama­teur des sit­u­a­tions extrêmes poussées à l’ex­trême. Le choix de Rex Har­ri­son pour inter­préter Alfred De Carter est évidem­ment poussé non pas par le don de l’ac­teur pour la comédie (non avéré alors), mais par son élé­gance british qui lui fait dire ses dia­logues comme du Shake­speare, décalage tor­dant lorsqu’il n’est grat­i­fié que de répliques vul­gaires… L’in­térêt de Sturges pour le luxe et les class­es sociales élevées, dont il était lui-même orig­i­naire, mar­chait tou­jours de con­cert avec son besoin con­stant de les faire tomber (lit­térale­ment) de leur piédestal. C’est tout le sens de cette longue séquence muette où Rex Har­ri­son, ten­tant mal­gré lui de garder sa dig­nité d’aris­to­crate, s’é­tale de tout son long en se prenant cinq fois les pieds dans le télé­phone, puis s’avoue vain­cu face à un mode d’emploi pour le moins indéchiffrable…

Four­mil­lant de per­son­nages sec­ondaires savoureux, util­isés unique­ment pour faire rire (ce qui était le pre­mier objec­tif de Sturges), et de pri­vate jokes – ain­si Rudy Vallee reprenant son rôle de mil­liar­daire obsédé par les comptes de The Palm Beach Sto­ry, Infidèle­ment vôtre est un par­fait con­cen­tré du style de Sturges. Et puisque l’on peut aujour­d’hui facile­ment décou­vrir son œuvre, en DVD ou au ciné­ma, pourquoi s’en priv­er?