Pourquoi Andreï Zvi­aguint­sev a‑t-il décidé de remak­er La Femme infidèle de Claude Chabrol ? La réponse se trou­ve dans l’arrière-plan con­tem­po­rain du réc­it (qui n’est pas une sim­ple toile de fond), à savoir la guerre en Ukraine. Le bour­geois ron­delet cam­pé par Michel Bou­quet dans le film de 1969 laisse place à un entre­pre­neur mis sous pres­sion par le maire de sa ville : il lui faut désign­er qua­torze employés qui seront envoyés au front, dans le cadre de la con­scrip­tion néces­saire pour main­tenir la bonne tenue de « l’opération spé­ciale » dic­tée par Pou­tine. Cette trame occupe une place sec­ondaire par rap­port à la ligne prin­ci­pale du scé­nario – tou­jours l’histoire d’un homme qui décou­vre que son épouse a un amant –, mais pas acces­soire : elle est le ciment d’un dia­logue souter­rain que le film entre­tient avec celui de Chabrol. La ques­tion n’est donc pas seule­ment de com­par­er la reprise à l’original pour déter­min­er quelle ver­sion est la meilleure, mais de com­pren­dre dans quelle direc­tion Zvi­aguint­sev emmène l’intrigue. Si l’on se prête au jeu des dif­férences, on remar­que que Mino­tau­re s’attelle à mus­cler le scé­nario de La Femme infidèle et sa thèse. Chez Chabrol, l’assassinat con­sti­tu­ait la con­ti­nu­ité logique du mode de vie bour­geois du per­son­nage : Charles ne tuait pas par amour ou jalousie, mais parce qu’il était dépos­sédé d’une de ses pro­priétés ; sa femme, mais aus­si un vieux cadeau de mariage qu’elle avait refilé à son amant. Même l’arme du crime impro­visé l’at­tes­tait : il s’agissait d’un bibelot déco­rant la garçon­nière de l’amant, une babi­ole reflé­tant le cadre social dans lequel se com­bi­nait le tri­an­gle amoureux.

Là où le film de Chabrol était pas­sion­nant, c’était juste­ment dans sa manière de don­ner corps à cette notion de « nature bour­geoise » par une mise en scène du végé­tal. La bas­cule vers la vio­lence était notam­ment médiée par un jeu sur les fleurs et les plantes, tan­dis que le dénoue­ment fai­sait du jardin scin­til­lant de la famille le reflet des pul­sions bour­geois­es (le film finis­sait même englouti par le vert, dans un dernier plan hal­lu­ci­nant). Rien de tout ça chez Zvi­aguint­sev – et à vrai dire tant mieux, car refaire Chabrol à la let­tre n’aurait pas présen­té beau­coup d’intérêt –, sinon une idée voi­sine : le per­son­nage a cette fois une dou­ble nature, per­me­t­tant de com­pren­dre encore un peu mieux son glisse­ment. C’est à cet endroit que le film trou­ve sa rai­son d’être : Gleb n’est pas seule­ment bour­geois, mais russe. Il est frap­pant que la scène la plus déce­vante du remake soit celle, cen­trale, de la tra­ver­sée du miroir (filmée d’ailleurs telle quelle chez Chabrol, dont la caméra cap­tait la bas­cule de Charles par l’entremise d’un reflet). Ce qui fai­sait le sel du crime — l’or­gan­i­sa­tion de l’e­space, l’évo­lu­tion étrange de la con­ver­sa­tion — est rem­placé ici par la décou­verte d’une pho­to éro­tique (l’a­mant de son épouse est pho­tographe) jus­ti­fi­ant le coup de sang de Gleb. Mais si le seg­ment est raté, c’est surtout parce qu’il ne per­met pas d’ac­cueil­lir le véri­ta­ble hori­zon de la mise en scène de Zvi­aguint­sev, qui s’attèle à réin­scrire l’intrigue poli­cière dans un con­texte géopoli­tique, par des inscrip­tions en arrière-plan (des affich­es) ou au pre­mier (des graf­fi­tis) : « Soutenez la mobil­i­sa­tion », « Nique cette guerre », etc. Ce redou­ble­ment des caus­es trou­ve son acmé dans une idée d’une balour­dise éton­nante : Gleb ne com­met pas ici un meurtre, mais deux. Le pre­mier est direct, tan­dis que le sec­ond implique pour le per­son­nage de se servir juste­ment du con­texte de la guerre en Ukraine pour effac­er les traces de son méfait. Le per­son­nage cesse ain­si d’être le mon­stre ambiva­lent de Chabrol pour devenir un authen­tique salaud, avec pour con­séquence le sac­ri­fice de la suprême per­ver­sité irriguant le dernier acte du film de 1969. Ce que Mino­tau­re gagne en clarté poli­tique et acuité con­tem­po­raine, il le perd dès lors sur le reste : son écri­t­ure (filmique et scé­nar­is­tique) aura sub­sti­tué au réc­it mys­térieux de La Femme infidèle (notam­ment sa fin, aux accents fan­tas­tiques) une fable démon­stra­tive. Le sen­ten­cieux dernier plan, la tête dans les nuages, échoue alors à pren­dre la hau­teur recher­chée ; il vaut plutôt comme allé­gorie d’un film qui, en adop­tant un sur­plomb scé­nar­is­tique, se sera éloigné du trou­ble et des non-dits de son mod­èle.