C’est au musée Michel Ciry de Varengeville-sur-Mer que le cinéaste et plas­ti­cien Jacques Per­con­te expose, jusqu’au 1er novem­bre 2026, trente-trois tirages issus du cycle À fleur de forêt, ain­si qu’un trip­tyque vidéo inti­t­ulé À fleur de terre. Organ­isée dans le cadre du fes­ti­val Nor­mandie Impres­sion­niste 2026, cette expo­si­tion dia­logue en par­al­lèle avec À fleur de mer, une instal­la­tion vidéo que les voyageurs en gare de Rouen ont eu l’occasion de décou­vrir tout l’été. Nous remer­cions vive­ment le cinéaste d’avoir accep­té de la ren­dre disponible en ligne afin d’emmener d’autres spec­ta­teurs en terre nor­mande.

En entrant dans la dernière salle du musée Michel Ciry con­sacrée à l’exposition À fleur de forêt, mon regard s’est immé­di­ate­ment arrêté sur un petit tirage au for­mat rec­tan­gu­laire, où des troncs d’arbres et bran­chages se détachent d’un four­mille­ment de par­tic­ules indi­go[1]. Rares sont les œuvres qui, telle la madeleine de Proust, ren­dent sen­si­bles des sou­venirs enfouis de l’enfance. De la con­tem­pla­tion de ce tirage me sont rev­enues en mémoire les prom­e­nades dans les bois de Varengeville, situés à quelques kilo­mètres de la mai­son famil­iale où j’ai passé les vingt pre­mières années de ma vie. Des prom­e­nades au cours desquelles nous nous arrê­tions tou­jours en chemin pour con­tem­pler les hort­en­sias aux couleurs que ma mère dis­ait n’avoir vues nulle part ailleurs[2] ; des prom­e­nades qui ont fait naître et per­dur­er mon émer­veille­ment pour ces paysages.

Cet émer­veille­ment, il est égale­ment pal­pa­ble dans le tra­vail de Jacques Per­con­te, fam­i­li­er des côtes nor­man­des : il y a presque vingt ans qu’il sil­lonne la côte d’Albâtre, scru­tant avec sa caméra les vari­a­tions de la lumière sur le ressac et les falais­es de craies blanch­es. Ces élé­ments naturels con­sti­tu­tifs du lit­toral nor­mand ser­vent de vivi­er à ses expéri­men­ta­tions numériques — ses com­pres­sions dansantes de don­nées vidéo qu’il développe depuis une trentaine d’années main­tenant. En témoignent les visions col­orées d’Impres­sions (2012), d’Albâtre (2018) ou encore de Salamm­bô (2022), où les sur­faces rocheuses devi­en­nent aque­uses ou vaporeuses, tra­ver­sées par l’envol pix­elisé de goé­lands. Une fois enreg­istrées, les images sont pour le cinéaste une matière mal­léable et leur com­pres­sion nous invite, selon sa pro­pre descrip­tion d’Impres­sions, sur « les traces de la lumière et du temps ». On peut dès lors aisé­ment y pro­jeter nos pro­pres sou­venirs de toiles impres­sion­nistes – il n’est d’ailleurs guère éton­nant que Per­con­te ait été invité en rési­dence dans le cadre du fes­ti­val annuel dédié à ce mou­ve­ment pic­tur­al, lui dont les œuvres ont déjà marché dans les pas de Mon­et et con­sorts.

Accueil­li plusieurs mois dans l’ancienne demeure du pein­tre Michel Ciry, le cinéaste a filmé ces mêmes paysages au gré des saisons. Ce cal­en­dri­er lui a per­mis d’envisager autrement des espaces devenus fam­i­liers, pas­sant et repas­sant devant le même arbre tortueux du bois des Com­munes pour con­tem­pler la mer du haut des falais­es. Un aspect du pro­jet ouvre toute­fois un espace nou­veau au sein de l’ensemble d’œuvres que Per­con­te a con­sacrées à la région : les portes de plusieurs jardins privés des alen­tours, dont le Clos d’Ailly et le Jardin Bleu, lui ont été ouvertes. Sa caméra s’attarde ain­si sur de nou­velles tex­tures à la palette chro­ma­tique car­ac­téris­tique des jardins boisés de Varengeville – allant du bleu vio­let des hort­en­sias au rose fuch­sia des rhodo­den­drons.

Jacques Per­con­te en rési­dence à Varengeville-sur-Mer | © Eri­ka Vati

À la lisière

L’une des forces de l’exposition est de ren­dre compte de la géo­gra­phie sin­gulière de la région et de la porosité entre jardins, bois et lit­toral. Grâce à la var­iété d’images filmées au long cours, les impres­sions d’À fleur de forêt sem­blent pré­cisé­ment extraites de ces lisières où dif­férents milieux cohab­itent. Réal­isés à par­tir de flux vidéo dans lesquels le cinéaste a puisé, les trente-trois tirages de l’exposition sont faits de traces – celles des fleurs du Clos d’Ailly, par exem­ple, qui fusion­nent avec celles des arbres du bois des Com­munes –, et matéri­alisent la prox­im­ité de ces élé­ments dans la nature varengevil­laise. Per­con­te qual­i­fie d’ailleurs cette phase de « recherche de formes mag­iques où s’harmonisent les con­tin­gences de notre monde dans un même état de co-présence[3]». De ce tra­vail numérique des formes et des couleurs prélevées dans la nature se dégage finale­ment l’essence des lieux filmés ; para­doxale­ment, l’ab­strac­tion révèle les inter­ac­tions entre la faune et la flo­re nor­man­des avec une pro­fondeur qu’une illus­tra­tion sci­en­tifique ne saurait saisir. La con­tem­pla­tion d’À fleur de mer dans la gare de Rouen relève de ce même tra­vail : par­tant d’un plan du récif devenu champ de coqueli­cots, l’herbe verte, rouge, puis jaune laisse ensuite place aux nuances ocres émanant des falais­es. Sur celles-ci flot­tent encore les tach­es rouges des coqueli­cots, empreintes de plantes éphémères qui, au print­emps, fleuris­sent les pâturages des valleuses.

À fleur de forêt prend alors les allures de ces prom­e­nades qui ont mar­qué ma mémoire : le sou­venir des lisières, du sur­gisse­ment de la mer à tra­vers le feuil­lage d’un pin mar­itime ou d’un chêne cen­te­naire se trou­ve réac­tivé par la façon dont Per­con­te investit l’espace muséal. C’est que l’ouïe des vis­i­teurs est aus­si sol­lic­itée par le son provenant d’une série de vidéos qui défi­lent sur trois pan­neaux ver­ti­caux instal­lés de part et d’autre de la salle. D’un côté, il est donc pos­si­ble d’entendre (et de con­tem­pler) le fra­cas des vagues sur les rochers, tan­dis que, de l’autre, résonne le bruisse­ment du vent dans les arbres. Ces enreg­istrements sonores, réal­isés pen­dant les tour­nages, ren­for­cent un aspect de l’exposition voulu plus réal­iste. Par ailleurs, les vidéos invi­tent à un autre rap­port au temps que les impres­sions :  il faut par­fois atten­dre plusieurs min­utes avant de percevoir la méta­mor­phose autom­nale de la ramure d’un arbre. C’est une manière dif­férente, pour Per­con­te, de nous emmen­er sur les chemins des bois alen­tour. Le dia­logue établi entre les tirages et ce trip­tyque vidéo ne con­siste pas seule­ment à rap­pel­er qu’avant leur fix­ité et la mue des élé­ments naturels, il y a tou­jours la prise de vue in situ – il dit surtout quelque chose de la manière dont l’artiste tra­vaille, en lais­sant la pos­si­bil­ité aux choses d’arriver. Et le vis­i­teur devra lui aus­si observ­er patiem­ment s’il souhaite apercevoir plusieurs dauphins tra­vers­er sub­rep­tice­ment le rivage dans un plan filmé du haut du bois des Com­munes, ou bien décel­er la résur­gence d’infimes éclats de couleurs sim­i­laires dans une série d’impressions. Cette atten­tion à ce qui advient trou­ve un pro­longe­ment dans la salle du musée qui s’ouvre sur un jardin fleuri d’hortensias : depuis une petite alcôve vit­rée, les vis­i­teurs décou­vrent des nuances de couleurs qui fer­ont écho, du print­emps à l’automne, aux œuvres exposées. C’est là peut-être la plus belle invi­ta­tion que nous adresse À fleur de forêt : celle de quit­ter le musée pour déam­buler à notre tour dans les bois de Varengeville, sur les traces du jardin mar­itime de Jacques Per­con­te.

Vues de l’exposition | © Eri­ka Vati

Notes

Notes
↑1 « Image no 847, les Com­munes », série no 16, com­pres­sions dansantes de don­nées vidéo détail­lées à la main, impres­sion numérique, jet d’encre sur papi­er pho­to Rag® Hah­nemüh­le 308 g, encadrement en bois de chêne du Pays de Caux.
↑2 La flo­rai­son bleutée de ces arbustes est favorisée par le taux d’humidité et l’acidité des sols forestiers de la côte.
↑3 Jacques Per­con­te, Divines Dérives, Paris, Édi­tions Galerie Char­lot, 2025, p. 10.