Les pre­mières min­utes de Cow­ard recon­duisent l’esthé­tique des précé­dents films de Lukas Dhont : on y retrou­ve l’idée que la vérité d’un être ne peut émerg­er qu’en col­lant au plus près de son vis­age, par un cadre resser­ré, une pro­fondeur de champ floutée et une caméra portée atten­tive aux oscil­la­tions des acteurs. Cette focal­i­sa­tion a aus­si pour con­séquence d’oppresser les corps en faisant de leur envi­ron­nement un bain de stim­uli agres­sifs. L’inscription du réc­it dans les camps et les tranchées de l’armée belge durant la Pre­mière Guerre mon­di­ale n’induit dès lors pas un change­ment de bra­quet par rap­port à Close : le milieu mil­i­taire relève d’une alié­na­tion sim­i­laire à celui de l’école, redou­blée par les invec­tives vir­ilistes qui fusent – « mau­vi­ette », « pleureuse », etc. La seule orig­i­nal­ité du film tient à ce qu’il fait de cet envi­ron­nement impi­toy­able la con­di­tion para­doxale pour l’aménagement d’une romance gay : Pierre, un fer­mi­er pas très loquace, fait la ren­con­tre de l’extraverti Fran­cis qui, en com­pag­nie d’une troupe de sol­dats blessés, ani­ment une revue théâ­trale. Ten­ant des rôles féminins et jouant sur la flam­boy­ance du trav­es­tisse­ment, les sol­dats, même les plus vir­ilistes, s’accommodent sans arrière-pen­sée de ces jeux sur le genre, si bien que les deux héros peu­vent danser quelques pas ou se mir­er du coin de l’œil sans que la dimen­sion inter­lope de leur désir transparaisse aux yeux des autres.

Sans doute, Dhont force un peu le trait : il est peu vraisem­blable que l’ensemble des sol­dats soit à l’aise avec la « queer­ness » de Fran­cis et de sa troupe en dehors du strict cadre des représen­ta­tions (à plusieurs repris­es, la revue débor­de des tréteaux pour érotiser/ « dé-hétéro­tis­er » le déco­rum mil­i­taire). Mais ce par­ti pris pour­rait avoir le mérite d’installer un cadre sin­guli­er si l’entêtement de la mise en scène et un épi­logue super­flu n’escamotaient pas cette idée : elle reste au stade de promesse non tenue à laque­lle Dhont sub­stitue une série de visions à fleur de peau, pour « mesur­er » (comme dans l’ultime scène, chez un tailleur) la mon­tée du désir. À cette impasse s’ajoute la lour­deur d’un réc­it qui table sur la poly­sémie de la lâcheté du titre : s’agit-il de celle du déser­teur, ou de l’homosexuel qui, de peur de ne pas trou­ver sa place, renon­cera à son iden­tité pro­fonde ? L’articulation du vérisme de la guerre avec le rap­proche­ment ouaté des deux sol­dats énamourés accouche par ailleurs d’une stratégie de rup­ture de ton (vio­lence directe con­tre désir dif­féré) et de sous-enten­dus sex­uels (tu l’as vu, mon gros obus ?) qui con­firme que Dhont n’est décidé­ment pas l’un des réal­isa­teurs can­nois les plus sub­tils.