Rien, dans les films précé­dents de Lás­zló Nemes, n’avait pré­paré au choc plas­tique que représente Moulin, et ce dès le pre­mier plan – un ciel noc­turne si pro­fond qu’il paraît avoir été peint, si beau que dès la pre­mière sec­onde, on sait que ce film-là ne sera pas du même ton­neau que le reste de la com­péti­tion jusque-là pro­jetée. Rien non plus ne pou­vait laiss­er augur­er que les noces de l’auteur hon­grois avec le ciné­ma français com­mer­cial (Gilles Lel­louche dans le pre­mier rôle, TF1 à la pro­duc­tion), accoucheraient d’un objet aus­si racé et dense, dépouil­lé des tics fes­ti­va­liers du Fils de Saul et de Sun­set. Fini la caméra portée et les semelles de plomb ; der­rière son grand sujet (moins le mar­tyr d’un saint qu’une plongée vers la mort), Moulin n’avance que par la seule assur­ance de sa mise en scène, tail­lée dans l’étoffe de la nuit et des ombres. Sa tra­jec­toire est sim­ple : le « patron » de la Résis­tance tombera du ciel pour zigza­guer jusqu’aux portes de l’enfer. « Entre ici, Jean Moulin… » ? Non, sors d’ici Jacques Mar­tel (son nom d’emprunt lors de son arresta­tion), de ce dédale cré­pus­cu­laire qu’est Lyon sous l’Occupation, filmé comme un gigan­tesque labyrinthe dont la sil­hou­ette spec­trale de Lel­louche par­court les travées pour ten­ter d’échapper à la Mort – per­son­nifiée par Bar­bie (Lars Eidinger, tout en politesse feu­trée et rouerie dia­bolique) et présen­tée dans l’une des rares scènes réelle­ment diurnes comme un ange blanc fer­mant le chemin du salut au pris­on­nier. À cet endroit, bien sûr, on ne peut que penser à Melville, même si la mise en scène de Nemes ne pas­tiche jamais la splen­deur cadavérique de L’Armée des ombres, ni ne suit le même cap math­é­ma­tique. Pour­tant, la fil­i­a­tion est évi­dente, au-delà du sujet et du décor (Nemes a cepen­dant tourné en Hon­grie), par la manière dont le film organ­ise un chas­sé-croisé entre un homme et son des­tin funeste, vers lequel il court alors même qu’il essaie d’y échap­per.

En témoigne la struc­ture du réc­it, coupé en deux. Pre­mier temps : Moulin, occupé à uni­fi­er la Résis­tance, chem­ine dans un monde de clairs-obscurs et de faux-sem­blants, où les innom­brables sur­cadrages et vit­res voilant à moitié son vis­age con­stituent autant de masques matéri­al­isant sa dou­ble iden­tité. Belle idée, d’ailleurs, plus tard dans le film : dans un plan frontal évo­quant l’horreur absolue d’un spec­ta­cle lais­sé hors champ (la tor­ture des com­pagnons de Moulin), les sbires de la Gestapo ten­tent d’ouvrir le vis­age du cap­tif afin d’arracher la couche qui le recou­vre et lui sert d’armure. Une heure durant, Moulin est ain­si un film d’action(s) pure­ment mû par des enjeux de lumières, une suite de fila­tures ménageant son lot de ver­tiges. La mise en scène s’attelle à explor­er toutes les pos­si­bil­ités de son écrin : l’ombre du per­son­nage se des­sine dans la vapeur d’une loco­mo­tive, le reflet d’une flaque d’eau ou en con­tre­bas d’une vit­re. Il paraît sou­vent épié, à la recherche d’une porte dérobée par laque­lle échap­per à la souri­cière instal­lée par la mise en scène au cordeau de Nemes. Deux­ième temps du réc­it : une fois cap­turé (mais pas tout de suite iden­ti­fié comme « Max », le surnom du chef de la Résis­tance), Moulin cherche à faire sien l’espace de la prison puis, dans le dernier acte, à trou­ver sa voie vers une mort que les nazis lui refusent. Lors de ses entre­tiens avec Bar­bie, l’enjeu est d’ailleurs de se réap­pro­prier l’espace : le résis­tant, qui se présente comme un déco­ra­teur, est d’abord mis au défi d’imaginer un réamé­nage­ment de la salle d’interrogatoire, pour prou­ver son savoir-faire. Plus loin, une danse qui lui est imposée avec une témoin est recon­fig­urée par son action ; à la mise en scène guidée par Bar­bie (qui fait réson­ner de la musique, con­trôle les gestes des prévenus et dicte ses indi­ca­tions), l’ex-préfet sub­stitue une réelle valse, un petit moment de beauté volé au déco­rum pen­sé par le nazi.

Autre sur­prise : on pou­vait crain­dre, au regard du réc­it, que Nemes verse dans un dolorisme aux accents chris­tiques, pour faire de « Saint Moulin », comme l’appelle ironique­ment Bar­bie, un avatar de Jésus. Mais Moulin, comme jadis le Ger­bier de Melville, est, plus qu’un mar­tyr ou un héros, un fan­tôme en devenir qui aspire à l’étreinte amoureuse de la Mort, à cette « douce nuit d’amour » sur laque­lle se referme le film, dans un train depuis lequel on aperçoit, à tra­vers la fenêtre, les étin­celles d’un pandé­mo­ni­um. Et jusqu’au bout, la tor­ture pren­dra davan­tage la forme d’un sin­istre bal­let lumineux (les phares des berlines transperçant les ténèbres, le vis­age bur­iné de Lel­louche comme émergeant de la noirceur d’un caveau) que d’hémoglobine et de vio­lence directe. Moulin est un film sculp­té dans le néant, comme le sont cer­tains som­mets de Clint East­wood pho­tographiés par Tom Stern. Qui aurait par­ié, au début du fes­ti­val, que l’on ver­rait en lieu et place de l’hagiographie red­outée le plus beau film français en pel­licule depuis des années (la copie 35 mm pro­jetée au grand théâtre Lumière est à se pâmer) ? Que Nemes ver­rait dans Lel­louche, non pas seule­ment un levi­er économique pour mon­ter son film, mais un avatar de Lino Ven­tu­ra (on sent qu’il veut filmer sa mâchoire car­rée comme un bloc de mar­bre) ? On achèvera l’éloge sur cette note : après Soudain de Ham­aguchi (au moins pour ses prom­e­nades à la nuit tombée), c’est encore un met­teur en scène étranger qui vient prou­ver qu’un autre ciné­ma français du milieu est pos­si­ble ; un ciné­ma moins nar­ratif, moins pous­siéreux ; un ciné­ma qui se fie au pou­voir des rayons et des ombres (les vrais, pas ceux de Gian­no­li). Moulin est beau comme la foudre, et on n’arrive tou­jours pas à y croire.