À la fin de La Vie d’une femme, Gabrielle, la chirurgi­en­ne incar­née par Léa Druck­er, donne une con­férence à Turin sur la notion d’identité et ce qu’elle implique à l’échelle de son tra­vail, dans le cas de patients dont le vis­age est défig­uré. Le film se com­mente alors lui-même, puisque le réc­it se focalise sur la crise d’identité d’une femme accro à son tra­vail dont la vie rangée se retrou­ve (légère­ment) cham­boulée par sa ren­con­tre avec une écrivaine, Fri­da (Mélanie Thier­ry), avec qui se des­sine l’esquisse d’une romance. Mais plus indi­recte­ment, c’est une autre crise dont le film est le théâtre : celle d’un ciné­ma d’auteur bour­geois tirail­lé par sa mau­vaise con­science et qui donne des gages pour mon­tr­er qu’il prend la ques­tion de son cadre social au sérieux. Car­ac­téris­tique du « Druck­er movie » : on décou­vre le per­son­nage en immer­sion, sol­lic­ité de toutes parts, manœu­vrant tour à tour le volant de sa voiture dans les rues de Paris et le scalpel au sein du bloc opéra­toire. Cette pre­mière séquence a le défaut d’af­fich­er trop ses cou­tures ; les son­ner­ies du télé­phone de Gabrielle et l’enchaînement des événe­ments dessi­nent le por­trait d’une experte qui doit pren­dre en charge une myr­i­ade de respon­s­abil­ités, pro­fes­sion­nelles comme per­son­nelles – manière de com­menter ce que serait en effet « la vie d’une femme », même bien lotie, en 2026. C’est à la fin de ce pre­mier bloc que le film décolle toute­fois, dans l’intimité d’une cham­bre à couch­er où Gabrielle retrou­ve son mari (Charles Berling). Car c’est pré­cisé­ment là que se loge le désir de Char­line Bour­geois-Tac­quet, qui signe son deux­ième long-métrage : filmer de l’intimité, des acteurs, des regards trou­blés, des corps élégam­ment sculp­tés par des clairs-obscurs ou le sur­cadrage de portes entre­bâil­lées, le tout dans une forme nar­ra­tive affichant elle-même son « raf­fine­ment » – celle d’une suite de sit­u­a­tions découpées en onze chapitres, comme si le film con­sti­tu­ait un roman.

En somme, et c’est le nœud assez fasci­nant du film, La Vie d’une femme n’est jamais meilleur que lorsqu’il assume d’être un film bour­geois, notam­ment lorsque ses décors reflè­tent le niveau social des per­son­nages (assez cos­su : Fri­da habit­era à Paris et Turin, aux­quels s’ajouteront hors champ New York et Kyoto). La scène dans laque­lle se tisse le désir entre Gabrielle et Fri­da se déroule ain­si lors d’une per­for­mance dan­sée et privée, où les corps se déploient dans les couloirs déserts de ce qui s’apparente à un hôtel par­ti­c­uli­er. Mais à cet endroit, Bour­geois-Tac­quet n’a d’yeux que pour ses inter­prètes, en entre­laçant le tres­saille­ment de Druck­er avec le sourire séduc­teur de Thier­ry. Si la séquence est belle, c’est pré­cisé­ment parce qu’elle indexe l’ar­rière-plan sur leurs entrechats amoureux et cette fébril­ité désar­mante qui accouche d’un « non » chu­choté. Plus loin, c’est le miroite­ment d’un lac dans les Alpes qui devient l’écrin d’une félic­ité amoureuse ; dans ce seg­ment, le film prend lit­térale­ment de la hau­teur, s’installe « hors-sol », loin du milieu hos­pi­tal­ier, pour saisir les hési­ta­tions éro­tiques des per­son­nages, qui se dévorent des yeux au moment de se souhaiter bonne nuit sur le pas de la porte. Fatale­ment, cette par­en­thèse ne peut pas dur­er, et le rac­cord qui suit ramène un peu de « con­cret » : à la vision de l’étendue d’eau étince­lante suc­cède un plan de Gabrielle près d’une baig­noire, en train de laver sa mère atteinte d’Alzheimer. Le seg­ment qui suit, tout en étant ser­ti de beaux détails (cf. un pas­sage un peu désar­mant où le per­son­nage, tour­nant le dos à la malade, se per­met de lâch­er quelques larmes), a toute­fois la lim­ite de man­i­fester trop ouverte­ment la néces­sité de se « recon­necter » au monde réel. Dès que le film va sur ce ter­rain, dès qu’il tente d’être un peu plus con­séquent soci­ologique­ment, il paraît presque aller con­tre sa nature ou s’en remet à des idées plus lour­des, comme en témoigne une scène de dis­pute pro­fes­sion­nelle redou­blée par les aléas de l’éclairage de l’hôpital, en pleins travaux. Ce qu’acte alors en creux le film, c’est qu’un ciné­ma sen­ti­men­tal français à l’ancienne, dis­ons d’as­cen­dance truf­fal­do-desple­chini­enne, n’est plus aujourd’hui envis­age­able sans adopter un peu de dis­tance cri­tique ou pren­dre en compte l’ancrage social des per­son­nages. On ne va cer­taine­ment pas le regret­ter – ce serait un comble –, mais il faut en revanche not­er que, dans le cas présent, l’in­té­gra­tion de cette don­née ne rend pas du tout le film meilleur (au con­traire). De fait, ses petites épipha­nies se jouent ailleurs : dans des jeux de lumière, dans des regards, dans des vis­ages. Et elles sont surtout portées par la grâce d’une actrice ; Léa Druck­er brille à son plus haut depuis L’Été dernier.