La nou­velle comédie d’Agnès Joui repose sur un tour de passe-passe. Le scé­nario suit la pro­duc­tion d’une mise en scène des Noces de Figaro, des pré­parat­ifs parisiens à la pre­mière dans le Sud de la France[1], sous la forme d’un film choral ; la troupe com­posée d’interprètes et de tech­ni­ciens s’apparente à une colonie de vacances entre adultes qui s’entendent dif­fi­cile­ment, avant de se déchir­er autour d’une con­tro­verse. Car « l’objet du délit » don­nant son titre au film ren­voie à la ques­tion épineuse des vio­lences sex­istes et sex­uelles dans l’industrie du spec­ta­cle, mais aus­si à la dif­férence d’appréciation sur ces sujets entre la vieille garde et la jeunesse. Tour de passe-passe, donc : si Jaoui sem­ble d’abord s’emparer de Figaro pour actu­alis­er, en 2026, les enjeux du mari­vaudage, l’opéra se révèle ici un moyen détourné afin d’évoquer le monde du ciné­ma, sa ges­ta­tion épou­sant les mêmes con­tours que ceux d’un tour­nage. « Que faire des phal­lus ? » est le mantra du film ; on y répète beau­coup cette ques­tion, à pro­pos de colonnes au design équiv­oque que Mirabelle (Claire Chust), jeune star de la mode cat­a­pultée au poste de met­teuse en scène afin d’attirer un jeune pub­lic d’Instagram, souhaite dis­pos­er sur scène pour dénon­cer « le patri­ar­cat ». L’Objet du délit sera donc une comédie sur #MeToo, la can­cel cul­ture, la libéra­tion de la parole soi-dis­ant con­fon­due avec le Mac­carthysme (le chef d’orchestre joué par Daniel Auteuil red­oute de fig­ur­er sur une « liste » de grands noms dénon­cés par une can­ta­trice mon­di­ale­ment con­nue), sur le flou exis­tant entre l’art et le har­cèle­ment déguisé, etc.

Quelques semaines après Juste une illu­sion, la sor­tie du film con­firme que la comédie pop­u­laire est sou­vent l’endroit où le ciné­ma français con­tem­po­rain se branche, de manière con­science ou incon­sciente, sur les ques­tions tirail­lant la société. Mais la propo­si­tion de Jaoui, aus­si abra­sive que pas­sion­nante, s’avère surtout ambiguë dans le regard porté sur les reven­di­ca­tions de ses sœurs cadettes. La cinéaste, qui se tient à la fois devant et der­rière la caméra, se donne une place étrange au sein de l’intrigue : elle campe une inter­prète renom­mée, loin d’être présente à toutes les répéti­tions, mais qui jouit grâce à sa notoriété d’un poids dans les dis­cus­sions mou­ve­men­tées affleu­rant au sein de la troupe. Autrement dit, Jaoui filme la cohab­i­ta­tion dif­fi­cile entre plusieurs généra­tions depuis le point de vue de la sienne. Tan­dis que le scé­nario fait des blagues sur Mirabelle qui ressasse ses désirs de « soror­ité » et se lamente à plusieurs repris­es de ne « pas avoir su faire le safe space » (!), l’actrice/réalisatrice incar­ne la voix d’une forme de « fémin­isme nuancé », sen­si­ble à la lutte con­tre le machisme mais qui lève les yeux au ciel et râle « oh là là… » face au volon­tarisme de ses jeunes cama­rades et à leur propen­sion à voir le mal partout. À plusieurs endroits, on rit jaune face aux gags égrainés par le film, qui ouvrent toute­fois sur des séquences trou­blantes, comme celle où une réu­nion col­lec­tive débor­de pour faire enten­dre la réal­ité de trau­mas vécus par ses mem­bres. La cinéaste penche de cette façon un coup à droite, puis un coup à gauche, zigza­guant sur une piste raide qu’elle dévale à toute berzingue.

Mais la volon­té de faire feu de tout bois tout en restant au cen­tre s’affirme pro­gres­sive­ment comme un leurre. On voit bien que Jaoui a plus de ten­dresse pour les vieux mâles, tel le ténor abject accusé par ses parte­naires de jeu, que le film exonère d’emblée en faisant du per­son­nage un homo­sex­uel (ce qui invalid­erait son geste tenu pour délictueux) ; en défini­tive, elle posera même sur lui un regard empathique alors que sa « can­cel­li­sa­tion » pré­cip­ite sa fin de car­rière. Il est à ce titre frap­pant que la can­ta­trice cam­pée par Jaoui soit avant tout là pour incar­n­er, en bout de route, un point médi­an. Le scé­nario délaisse les autres enjeux la con­cer­nant (sa voix érail­lée, ses his­toires de famille) pour se con­cen­tr­er sur la façon dont elle tranche l’orientation des débats en même temps que sa posi­tion de cinéaste : fémin­iste mais pas trop, sol­idaire mais indépen­dante, plutôt #MeToo mais résol­u­ment pas « Bal­ance ton porc ». Cette vision ne sur­prend guère quand on se rap­pelle que Jaoui, au moment de quit­ter le col­lec­tif 50/50, con­fi­ait : « Je suis du côté des vic­times, mais pas si elles s’érigent en per­sécutri­ces. Je me revendique fémin­iste, mais pas de ce fémin­isme-là ». Et si L’Objet du délit s’inscrit con­tre « ce fémin­isme-là », il célèbre en revanche la promis­cuité sup­posé­ment mer­veilleuse d’un tour­nage, où les réu­nions se mêlent aux pots alcoolisés et les rap­ports pro­fes­sion­nels aux bad­i­nages amoureux. À l’heure où le ciné­ma français fait son aggior­na­men­to suite aux innom­brables affaires liées à ce mariage des gen­res, Jaoui choisit en somme de nag­er à con­tre-courant de ce « sens de l’histoire con­tre lequel on ne peut pas aller » (dix­it le per­son­nage d’Auteuil).

Notes

Notes
↑1 Et plus pré­cisé­ment, détail amu­sant au regard du sujet du film, dans les ruines du domaine du château de Lacoste, que pos­sé­dait le mar­quis de Sade.