Même si les films de José Luis Guerín emprun­tent sou­vent une voie hybride entre doc­u­men­taire et fic­tion, la forme que tra­vaille le cinéaste relève avant tout d’une aspi­ra­tion expéri­men­tale. Cette lib­erté est perçue dès l’ouverture des His­toires de la bonne val­lée – un col­lage d’images qui se fondent les unes dans les autres, ouvrant sur un scin­tille­ment d’éclats lumineux dont sur­git pro­gres­sive­ment la sil­hou­ette d’une ville. C’est comme si un monde nais­sait sous nos yeux à par­tir d’une pure vibra­tion : Vall­bona, un ancien bourg agri­cole en périphérie de Barcelone qui con­stitue désor­mais l’un des points dens­es de la métro­pole. Cette local­ité appa­raît comme une enclave sus­pendue entre la voie fer­rée, l’autoroute et la riv­ière ; c’est une île cernée par les flux de la moder­nité. Mais Guerín l’appréhende surtout comme un lab­o­ra­toire à par­tir duquel il peut scruter les effets du pro­grès et de la mon­di­al­i­sa­tion. Véri­ta­ble tour de Babel, on y entend d’ailleurs de l’espagnol, du cata­lan, de l’ukrainien, du por­tu­gais, de l’arabe, de l’hindi ou encore de l’afrikaans. La ville a valeur de micro­cosme de l’Europe con­tem­po­raine, hétérogène et mul­ti­cul­turelle, où deux forces s’affrontent : la société et la nature. Le fleuve appa­raît ain­si comme un lieu de ren­con­tres, un espace où les habi­tants se rap­prochent ; la ville, en revanche, porte les mar­ques d’un pro­grès qui finit par dévor­er ceux qu’il pré­tend servir, en les enfer­mant dans des archi­tec­tures ver­ti­cales et un paysage sat­uré.

Très vite, on com­prend pour­tant que Guerín ne se con­tente pas de cumuler des instan­ta­nés de la ville : il les façonne dans une per­spec­tive ten­ant davan­tage de la poésie que de l’ethnologie. Cette dynamique, plutôt que de dis­simuler la con­flict­ual­ité qui struc­ture le film – crise écologique, ten­sions migra­toires, gen­tri­fi­ca­tion, spécu­la­tion immo­bil­ière – met en lumière un déséquili­bre plus pro­fond. His­toires de la bonne val­lée dépeint une atmo­sphère idyllique que l’on pour­rait d’abord croire des­tinée à adoucir la vio­lence sociale. Or cette idylle n’a rien d’artificiel ; ce sont au con­traire les scènes de con­flit qui por­tent les traces les plus vis­i­bles d’une mise en scène assumée (la dernière séquence de l’intervention poli­cière en est l’exemple le plus man­i­feste). Guerín peine à don­ner à ces ten­sions une véri­ta­ble épais­seur, non par indif­férence envers le quo­ti­di­en qu’elles recou­vrent, mais parce que son atten­tion sem­ble se porter ailleurs – vers les habi­tants, leur regard sur leur exis­tence, leur manière de préserv­er une joie de vivre qui résis­terait à la vio­lence sociale. Ain­si, la portée poli­tique du film ne réside pas tant dans une dénon­ci­a­tion frontale des effets du pro­grès que dans la préser­va­tion acharnée d’une beauté du monde.

L’une des séquences les plus boulever­santes mon­tre un per­son­nage nom­mé Anto­nio évo­quant sa femme dis­parue à tra­vers une série de pho­togra­phies. Un lent fon­du enchaîné asso­cie l’image de cet homme jeune, encore appren­ti prêtre, à celle de sa future épouse (pour laque­lle il renonça au sac­er­doce), qui rap­pelle étrange­ment Bar­bara Stan­wyck. Le fon­du unit les deux amants avant de revenir à Anto­nio, désor­mais seul et vieil­li, debout devant le train – incar­na­tion du pro­grès autant que du temps qui passe. « Cha­cun crée son pro­pre monde, et celui qui le con­stru­it avec égoïsme est per­du », affirme l’un des habi­tants de Vall­bona. Guerín nous ouvre le sien, un monde d’altérité et de grâce, qui n’est rien d’autre que sa manière de percevoir et de recevoir ce qui l’entoure.

Western d’ombres

Dans une con­ver­sa­tion avec l’un des doyens de Vall­bona nom­mé Francesc, celui-ci con­fie à Guerín son rêve de tourn­er un west­ern dans son pro­pre vil­lage. Quand on l’interroge sur ce qu’il aimerait y mon­tr­er, il évoque des scènes noc­turnes, un feu et de la musique. Puis, il s’interrompt ; son regard erre autour de lui, comme pour son­der le paysage à la recherche d’un signe sus­cep­ti­ble de nour­rir son imag­i­naire. Et soudain, l’idée sur­git : le vent pour­rait devenir un vecteur dra­ma­tique. Guerín renchérit, sug­gérant que les ombres pour­raient, elles aus­si, offrir une matière expres­sive à explor­er. L’inspiration de Francesc sem­ble aiman­tée par la nature envi­ron­nante – ce moment où il sus­pend la con­ver­sa­tion et scrute le décor, en ten­tant d’y dis­cern­er une forme encore en ges­ta­tion, fait penser à la méth­ode de Guerín lui-même, qui puise dans les lieux la poésie qu’ils lui offrent. Le film, d’ailleurs, se mon­tre généreux envers Francesc : les idées qu’il ébauche trou­vent leur accom­plisse­ment, notam­ment dans cette scène où des enfants, se baig­nant dans la riv­ière, affron­tent les ombres des arbres, le souf­fle du vent et leurs sil­hou­ettes reflétées dans le courant. Une ten­sion flotte alors, comme si un duel pou­vait éclater d’un instant à l’autre.

Le film entier peut d’ailleurs se lire en fil­igrane comme un west­ern. Non seule­ment à tra­vers les clins d’œil dis­séminés au genre (cf. la séquence des funérailles d’Antonio « le char­bon­nier », qui sem­ble sor­tie d’un film de John Ford), mais surtout par la place cen­trale accordée à la riv­ière, dont le cours paraît organ­is­er une série de réc­its qui, d’un per­son­nage à l’autre, se déploient selon une dra­maturgie secrète­ment con­stru­ite. Les entrelace­ments des dif­férents seg­ments sug­gèrent l’existence d’une har­monie pro­pre à l’univers de Guerín – un monde où les gestes, les réc­its et les images finis­sent par dessin­er un réseau organique.