Com­ment ça va, le ciné­ma ? À chaque fin d’année, la cri­tique est con­viée au chevet de la sup­posée grande tou­s­so­teuse, pour pren­dre son pouls et soupeser le tout : ‑15% de fréquen­ta­tion par-ci (on l’a pas mal répété ces dernières semaines : les Français vont moins en salles), la grève des scé­nar­istes hol­ly­woo­d­i­ens par-là… Bref, de loin, ça ne va pas très fort. Et de près ? Un peu mieux, car il y a eu de beaux films, des sin­guliers surtout. Or le rôle de la cri­tique est avant tout de recon­naître et définir la sin­gu­lar­ité de ce qui se présente à elle – non de jouer au doc­teur. D’ailleurs, le ciné­ma n’a pas besoin de médecins ; non seule­ment il n’est pas mourant, mais en plus, il ne sem­ble pas si malade. Il suf­fit, pour s’en con­va­in­cre, de con­stater que si l’année ne fut pas riche en films fédéra­teurs, elle a été en revanche le théâtre de nom­breux débats et dis­cus­sions. En 2025, on aura beau­coup fer­rail­lé sur les films à la sor­tie des ciné­mas, dans les couliss­es des rédac­tions, mais aus­si par textes et pod­casts inter­posés. Oui, Une bataille après l’autre, Sirāt, Edding­ton, etc. : que nous apporte au juste ce regain d’intensité dans la parole sur les films ? D’abord, peut-être que les films de 2025 auront pré­cisé­ment cher­ché à cap­tur­er quelque chose de l’esprit con­fus du temps, à cern­er, plus encore que d’habitude, une forme de Zeit­geist.

Il se trou­ve qu’en début d’année, un film en apparence con­sen­suel et bien peigné met­tait en scène – et en abyme – cette ques­tion : Un par­fait incon­nu de James Man­gold, qui bros­sait un por­trait plus tortueux qu’attendu de Bob Dylan. L’intérêt pre­mier du film tenait à sa manière de fig­ur­er le chanteur comme un attrape-tout aus­si génial que cynique, dis­cer­nant dans la guerre du Viet­nam, l’assassinat de Kennedy ou la lutte dif­fi­cile pour les droits civiques un ter­reau pour ses chan­sons. Dylan n’y était pas filmé comme un « artiste engagé », mais comme un vam­pire suçant la moelle de son époque pour en faire le fer­ment de son pro­pre suc­cès. Avec moins de cal­cul, mais aus­si moins de brio que le musi­cien, beau­coup de cinéastes ont ten­té, eux aus­si, de saisir quelque chose de l’esprit du temps, par­fois avec lour­deur (Bong Joon-ho dans Mick­ey 17), par­fois en se bran­chant directe­ment sur une forme de con­fu­sion. C’est la stratégie à moitié opérante d’Edding­ton, en cela que le film d’Ari Aster ne vise juste que lorsqu’il con­dense à l’extrême les signes de l’histoire récente des États-Unis. On pour­rait objecter que c’est une bonne manière d’approcher l’i­ci et main­tenant que d’embrasser la part de folie de nos quo­ti­di­ens sat­urés d’images déli­rantes. Puisque le monde déraille, il faut que la forme et les réc­its en fassent autant. On retrou­ve cette idée dans Oui de Nadav Lapid qui, comme d’autres films sor­tis cette année, se con­fronte à « l’impossibilité » de pro­duire des images du géno­cide. Si Put Your Soul in your Hand and Walk ou La Voix de Hind Rajab enten­dent lever le voile sur la réal­ité gaza­ouie et met­tent sci­em­ment en exer­gue les lim­ites de leurs pro­pres dis­posi­tifs, Oui vise plutôt à tir­er du déni du peu­ple israélien une matière aus­si mon­strueuse que poé­tique – voire une poésie de la mon­stru­osité. Il n’y a pas ici de vrai con­trechamp ou con­tre­point ; ce n’est que dans la boue que le film peut aller, et qu’il lui faut aller pour son­der les névros­es d’un pays gan­grené par l’abjection.

Le lien entre ces dif­férents films tient aus­si à leur dimen­sion iné­gale, voire intrin­sèque­ment sinu­soï­dale ; Une bataille après l’autre, avec ses ondu­la­tions ryth­miques, en témoigne. Saisir quelque chose de l’époque, ce serait d’abord chevauch­er ses vagues, épouser l’irrégularité d’un moment qui nous échappe. On ne sait pas si beau­coup de films 2025 « res­teront » – encore que (on en repar­le dans quelques semaines, au moment de dress­er le « top »). En revanche, il est cer­tain que cette année a été ani­mée par un sen­ti­ment d’urgence à car­togra­phi­er les tem­pêtes du présent. Que le ciné­ma se recon­necte fer­me­ment aux flux du monde, qu’il entre­prenne de don­ner forme aux tumultes con­tem­po­rains, n’est pas une mau­vaise nou­velle ; c’est même la mar­que de sa vital­ité.