Dans la dernière par­tie de Beau is Afraid, une scène dessi­nait un devenir comique pour le ciné­ma d’Ari Aster grâce à la présence grotesque de Joaquin Phoenix, mais aus­si à un cer­tain sens de la durée et du tim­ing : depuis le fond d’un plan noc­turne, l’ac­teur s’avançait pas à pas vers la caméra, jusqu’à ce que l’on puisse enfin dis­cern­er les traits de son vis­age défor­mé par une mim­ique hal­lu­ci­nante, les yeux exor­bités et la mâchoire figée dans un ric­tus impos­si­ble, résumant l’état de sidéra­tion du per­son­nage comme du spec­ta­teur, qui voy­ait alors le film échap­per momen­tané­ment à son pro­gramme sym­bol­ique lesté de psy­ch­analyse. Très, très bonne nou­velle : il sem­blerait qu’Aster ait pris plus net­te­ment con­science que son esthé­tique, non exempte de bour­sou­flures, se prê­tait davan­tage à la farce qu’à l’horreur ban­dant les mus­cles. Son goût de l’emphase se recoupe ici avec une joie de sale gosse à agglomér­er et à malax­er une somme d’éléments dis­parates. Edding­ton passe ain­si à la moulinette le con­spir­a­tionnisme de QAn­non et ses délires sur le pédo-satanisme, l’instagramisation de nos inter­ac­tions, le COVID, l’activisme « réveil­lé » de Black Lives Mat­ter, la cul­pa­bil­ité et la mau­vaise con­science blanche, la blockchain, les data cen­ters, la furie des armes à feu, ou encore les spec­tres de l’esclavage et du géno­cide amérin­di­en. La mix­ture pour­rait être prodigieuse­ment indi­geste, si le film ne repo­sait pas 1) sur le tal­ent de ses acteurs, et en par­ti­c­uli­er de Phoenix, génial d’hébétude en shérif matrixé par Face­book, mari inca­pable de garder le con­trôle de son foy­er et gros bébé aus­si idiot que vio­lent, 2) un mag­ma de com­bi­naisons comiques et bur­lesques, le film empi­lant moins les signes de l’époque qu’il ne les hybride dans une folie expo­nen­tielle, à l’im­age des slo­gans aber­rants qui tapis­sent la voiture de fonc­tion du per­son­nage prin­ci­pal.

Une très, très mau­vaise nou­velle tombe en revanche à la moitié du film : Aster se sou­vient qu’il est Ari Aster, et met en sour­dine la satire glou­tonne au prof­it d’un cauchemar para­noïaque, sup­posé den­si­fi­er l’absurdité de son tableau mon­strueux des États-Unis à l’heure du retour en fan­fare de Trump. La lim­ite man­i­feste du film tient au fait qu’il ne con­va­inc qu’à l’état de glaise, c’est-à-dire lorsque sa forme est pétrie au gré des sit­u­a­tions, dans un flot­te­ment qui rap­pelle tan­tôt les films les plus drôles de Paul Thomas Ander­son (Punch Drunk Love, Inher­ent Vice, Licorice Piz­za et même cer­tains bouts de The Mas­ter), tan­tôt la comédie cringe du câble améri­cain – on pense par­fois à The Curse, au-delà de la présence d’Emma Stone et de l’ancrage au Nou­veau-Mex­ique. Mais quand le cinéaste doit met­tre son réc­it au four, l’objet se craque­lle et penche plutôt du côté de Bacu­rau de Kle­ber Men­donça Fil­ho ; une troupe de tueurs, un drone menaçant, un musée sur l’histoire de la région et un jeu de mas­sacre (qui grippe la mécanique si désopi­lante de la pre­mière heure). La bas­cule s’opère d’ailleurs au moment où est liq­uidé l’agent du chaos sur lequel s’ouvrait le film, l’effusion comique lais­sant place aux gerbes de sang et à une tonal­ité plus volon­taire­ment inquiète, mais aus­si moins dis­so­nante. On préfér­era toute­fois voir le verre à moitié plein qu’à moitié vide : il n’est pas inter­dit qu’Aster devi­enne un vrai cinéaste, si du moins il accepte de délaiss­er pour de bon le cos­tume de super auteur sen­ten­cieux pour celui de bouf­fon explosif, et per­siste dans cette voie de l’indécision qui lui va comme un gant.