Le per­son­nage de Joaquin Phoenix clame dans Walk the Line qu’il aimerait s’at­tribuer quelque chose… Et nous aus­si, on aimerait bien attribuer davan­tage au film que la per­for­mance du duo d’ac­teurs qui inter­prè­tent eux-mêmes, sur scène, les chan­sons de leurs mod­èles his­toriques (que l’on entend aus­si off dans le film). Si l’in­ter­pré­ta­tion et la per­for­mance sur scène font bien les artistes, la belle his­toire d’amour du scé­nario ne suf­fit pas à met­tre en scène un biopic de chanteur et musi­cien célèbre !

Sourd et aveu­gle aux chefs-d’œu­vre des biopics[1] améri­cains, Walk the Line ren­con­tre deux des paramètres scé­nar­is­tiques les plus inévita­bles du genre : la chronolo­gie et le topos psy­chologique. Le plus sou­vent, ce dernier narre le devenir d’un homme renom­mé en par­tant de l’idée que notre héros, pas encore célèbre, est pour­tant doté d’un tal­ent cer­tain qui lui est dénié avant qu’il n’at­teigne la gloire. Exit les leçons d’Amadeus de Milos For­man, qui trans­forme l’élé­ment romanesque de la rela­tion avec le père, tiré d’une pièce de théâtre, en génial argu­ment ciné­matographique et nar­ratif pour une musique qui ne s’épuis­era jamais ni dans le génie indi­vidu­el ni dans son aura sur le ciné­ma ! Exit aus­si Bird de Clint East­wood qui préfère le choix de la musique à l’ex­em­plar­ité trompeuse d’une biogra­phie !

Quitte à réduire le tal­ent indi­vidu­el à un don divin et/ou à une infime dif­férence, fidèle au besoin inépuis­able de la fic­tion dans un pays assoif­fé de réus­site indi­vidu­elle « inté­grée »[2], le cinéaste reprend qua­si-chronologique­ment les étapes les plus romanesques pos­si­bles de la vie de John­ny Cash : la pau­vreté des familles de métay­ers du Sud pen­dant la Grande Dépres­sion, le trau­ma­tisme dans l’en­fance, la douceur de la mère dans la voca­tion artis­tique, le tra­vail d’é­man­ci­pa­tion de la loi du père, l’amour impos­si­ble, la ten­ta­tion autode­struc­trice du Rock, la rédemp­tion, le (sec­ond) mariage sur scène… qui inau­gure trente-cinq années anti-ciné­matographiques de sta­bil­ité con­ju­gale et de car­rière coun­try établie.

Le pre­mier temps du film est claire­ment le temps de l’homme, celui qui guide les biogra­phies ciné­matographiques exem­plaires par leur rédemp­tion. Le temps de l’homme se dis­so­cie en deux péri­odes : le retour de l’artiste anticipe la péri­ode de son enfance qui détient la clef de sa genèse. Tou­jours en deux temps, le reste du film se con­cen­tre sur l’amoureux, à défaut de l’artiste : celui du rock­er fou, amant impos­si­ble, et celui des révéla­tions de la scène. Les deux pre­mières séquences d’in­tro­duc­tion du film sont les plus réussies. On passe du péni­tenci­er (filmé en panoramiques suc­ces­sifs depuis ses cours et ses murs vidés d’hommes jusqu’aux pris­on­niers réu­nis et sec­oués d’une clameur unanime qui fait trem­bler les lieux) au flash-back famil­ial (la scie cir­cu­laire de l’ate­lier car­céral faisant le lien comme instru­ment du drame de l’en­fance). Ce sont de véri­ta­bles moments d’in­spi­ra­tion roman­tique focal­isés sur le mys­térieux « Moi » de John­ny Cash. L’amoureux, acces­soire­ment artiste, rejoint enfin l’homme dans la dernière scène qui n’est autre que la pre­mière scène du film. Est alors évo­qué ce qui nous avait été dis­simulé hors champ : la présence de la muse, June, à ses côtés, dans les couliss­es du con­cert de 1968 du péni­tenci­er de Fol­som. Cette dernière séquence est ren­due pos­si­ble (dans le mon­tage) par celle qui la précède où l’artiste/fils/père passe au-delà des humil­i­a­tions rudes pour saluer la fil­i­a­tion de son père.

À l’écran, Joaquin Phoenix est ten­té d’en faire un peu trop pour mimer au plus juste le physique raide et très nerveux de John­ny Cash. Il est beau­coup plus con­va­in­cant dans les séquences spec­tac­u­laires de chan­sons « live » qui tran­scen­dent à la fois son jeu et son per­son­nage. Mais nul doute que c’est surtout la per­for­mance de Reese With­er­spoon qui restera en mémoire. Sa sil­hou­ette fluette con­traste à mer­veille avec l’at­ti­tude énergique, la voix rauque et l’hu­mour sal­va­teur du per­son­nage de June Carter qui prend d’au­tant plus de poids que la nar­ra­tion se con­cen­tre sur leur his­toire d’amour peu com­mune. Les yeux ronds et vifs de l’ac­trice captent davan­tage notre regard lorsqu’ils poussent la chan­son­nette en duo.

La demande en mariage sur scène de John­ny Cash inter­rompt le flot ent­hou­si­as­mant des per­for­mances d’ac­teurs sur la scène. Elle ren­voie au défaut majeur du film qui se con­cen­tre sur l’his­toire d’amour des deux artistes sans vrai­ment mar­quer ni filmer l’in­spi­ra­tion et la noirceur de la musique de John­ny Cash comme une urgence indi­vidu­elle. En témoignent les répéti­tions et les doutes artis­tiques tout sim­ple­ment absents du scé­nario du film. Walk the Line préfère dépein­dre la vie de l’artiste comme le sim­ple pro­longe­ment du tableau canon­ique du chanteur de Rock avant l’ar­rivée de la musique élec­trique et de sa fée héroïne… Dans les années 50/60, les pio­nniers du rock (Elvis Pres­ley en tête, ici roi des débauchés, ou Jer­ry Lee Lewis, incon­trôlable, qui font pass­er notre héros pour un enfant de chœur !) préfèrent les bouteilles de bière et les amphé­t­a­mines qui per­me­t­tent autant de tenir sur scène que dans les bras d’une « fan » sexy, croisée au hasard des salles de con­cert. Dès lors, pas de risque de s’en­flam­mer pour cette biogra­phie large­ment con­v­enue qui, à défaut de saluer l’artiste, a ten­té d’en faire une fig­ure morale ![3]

Notes

Notes
↑1 Rac­cour­ci for­mé à par­tir du terme anglo-sax­on pour la biogra­phie filmée (bio­graph­i­cal pic­ture).
↑2 En référence aux deux biogra­phies récentes (Lar­ry Fly­nt et Man on the Moon) de Milos For­man qui s’in­téressent à deux artistes « irré­ductibles ».
↑3 Où la morale de la morale laisse penser que les biogra­phies autorisées et les sou­venirs des pro­tag­o­nistes vivants (avant leur mort) ne sont pas les témoignages les plus réal­istes et aisé­ment ciné­matographiques.