Si le titre orig­i­nal du Mans 66 (Ford vs Fer­rari) annonce un duel entre deux écuries rivales, c’est toute­fois autour d’un autre antag­o­nisme que se noue le réc­it, entre d’un côté les artistes, et de l’autre les bureau­crates. Soit l’histoire d’un pilote san­guin, Ken Miles (Chris­t­ian Bale), et d’un con­struc­teur d’automobile, Car­roll Shel­by (Matt Damon), qui vont devoir inven­ter un bolide pour ravir la vic­toire à des Ital­iens qui domi­nent les 24 Heures du Mans, mais aus­si lut­ter con­tre la force d’inertie de la com­pag­nie Ford et de ses cadres hos­tiles à toute per­son­nal­ité qui sort des clous. C’est à par­tir de ce fil con­duc­teur que le film déroule son pro­gramme, où chaque étape fon­da­trice fait l’objet d’une scène (la fab­ri­ca­tion de la voiture, les essais, les pre­miers échecs, le per­fec­tion­nement du véhicule, la fameuse course, etc.), ménage dif­férents points de vue (celui d’Enzo Fer­rari ou encore de la femme et du fils de Miles) et filme autant les cours­es que leur envers. Plutôt que de don­ner de la pro­fondeur à la nar­ra­tion, ces dif­férents fils nour­ris­sent au con­traire l’académisme du film, en cela que chaque pan se voit mis au même niveau : la mul­ti­pli­ca­tion de pos­si­bles nuances tend moins à com­plex­i­fi­er l’ensemble qu’à l’aplanir. Ceux qui iront voir Le Mans 66 pour le spec­ta­cle des cours­es et la promesse d’une cap­ta­tion de la vitesse sor­tiront donc déçus : le film s’y intéresse, mais comme il s’intéresse à tout ce que l’on peut tir­er de l’histoire — la vie famil­iale de Miles, la moti­va­tion psy­chologique des pilotes, la métaphore d’une lutte des class­es, etc.

Le film se révèle toute­fois en fin de compte moins anec­do­tique qu’hypocrite, dans la manière dont il tisse un par­al­lèle entre la fab­rique de la vic­toire et la réal­i­sa­tion d’un film : on retrou­ve un pro­duc­teur (Ford), un met­teur en scène (Shel­by) et un acteur (Miles) qui, cha­cun à leur échelle, par­ticipent à la réus­site glob­ale du pro­jet. Lors de la vic­toire finale, qui ménage un petit retourne­ment qu’on ne révélera pas, Miles, dés­abusé, regarde les pontes de Ford tri­om­pher et lâche fatal­iste : “ils ne font que ven­dre des voitures, pas vrai ?”. Le Mans 66 prend, sans ambiguïté, le par­ti des créa­teurs, de ceux qui doivent lut­ter con­tre les gros bon­nets, tout en con­sti­tu­ant, c’est pour le moins con­tra­dic­toire, un mod­èle de film de stu­dio for­maté et piloté par un faiseur, James Man­gold, dont les quelques faits de gloire (Logan, Walk The Line, 3h10 pour Yuma) sont aus­sitôt retombés dans l’oubli. À not­er enfin que le jeu de Chris­t­ian Bale, en pro­lo bri­tan­nique colérique à l’accent à couper au couteau, a rarement paru aus­si bour­sou­flé et m’as-tu-vu.