Dans les pre­mières scènes d’Un par­fait incon­nu, qui voient le jeune Dylan présen­ter ses chan­sons en pub­lic, Man­gold mul­ti­plie à plusieurs repris­es des champ-con­trechamps entre son per­son­nage et les regards aus­si silen­cieux qu’ébahis des spec­ta­teurs. Assez vite, cette stratégie par­ticipe à façon­ner une icône stricte­ment musi­cale, qui par­le moins qu’elle ne chante, comme en témoigne la ren­con­tre avec Joan Baez, à qui Dylan suc­cède sur la scène du N.Y. Cen­ter Folk Music en 1961. Alors que cette dernière s’apprête à quit­ter la salle sans un regard pour lui, il prononce au micro quelques mots des­tinés d’abord à attir­er son atten­tion (« How about that Joan Baez, folks? »), puis à la retenir (« She sings pret­ty. Maybe a lit­tle too pret­ty… ») Lorsqu’il com­mence à jouer et qu’elle se rap­proche de la scène pour mieux l’entendre, ensor­celée à son tour par le jeune prodi­ge, les paroles parais­sent pren­dre le relais de cet étrange dia­logue à sens unique, comme s’il se présen­tait à elle : « I was young when I left home / And I been out ram­blin’ ‘round ».

Bien que con­ven­tion­nelle, cette dynamique au cœur des scènes de con­certs pro­duit son lot de moments réus­sis, d’abord grâce à la per­for­mance de Tim­o­th­ée Cha­la­met, qui repro­duit les car­ac­téris­tiques vocales et l’attitude de Dylan, y com­pris l’évolution de sa dic­tion au fil des années – jusqu’à son tour­nant « mar­mon­nant » en 1965. Man­gold a con­science qu’une large part de son dis­posi­tif repose sur la réus­site de cette inter­pré­ta­tion, et les longs plans resser­rés dans lesquels il filme son per­son­nage trahissent son désir de s’approcher au plus près du musi­cien légendaire. L’autre intérêt des nom­breuses scènes musi­cales réside dans la manière dont Man­gold fait des échanges de regards le vecteur des rela­tions entre les per­son­nages. C’est là un point com­mun avec Walk the Line, le biopic que le réal­isa­teur con­sacrait à John­ny Cash il y a vingt ans. Les deux films parta­gent d’ailleurs un enjeu nar­ratif sim­i­laire : le tiraille­ment d’un artiste entre deux femmes, l’une incar­nant une sta­bil­ité dans laque­lle il se recon­naît de moins en moins (Sylvie Rus­so, sa petite amie pein­tre) et l’autre les ambi­tions artis­tiques (Joan Baez, déjà très con­nue lorsqu’il la ren­con­tre). La scène piv­ot du New­port Folk Fes­ti­val en 1964 offre un bel exem­ple de cette tri­an­gu­la­tion des regards. Elle débute avec la presta­tion de Joan Baez, filmée en un plan large, avant qu’un trav­el­ling avant ne révèle la présence de Dylan obser­vant le con­cert depuis les couliss­es. Lui-même, quelques instants après, est dis­trait par l’arrivée, der­rière lui, de John­ny Cash, avec qui il cor­re­spond régulière­ment, mais qu’il ren­con­tre alors pour la pre­mière fois. Enfin, un plan dans le pub­lic mon­tre Sylvie s’installer, ce que le chanteur remar­quera peu après dans une vue sub­jec­tive. Ces sim­ples jeux de regards silen­cieux révè­lent déjà les rap­ports d’admiration et de pou­voir entre les dif­férents pro­tag­o­nistes. Son con­cert ter­miné, Baez rejoint les couliss­es à son tour et lorsque Dylan monte sur scène, les rôles s’inversent : tous les regards (de Baez, de Cash et de son men­tor Pete Seeger dans les couliss­es ; de Sylvie et de sa sœur dans le pub­lic) sont focal­isés sur lui. Il entonne (pour la pre­mière fois) « The Times They Are A‑Changin’ » et immé­di­ate­ment, le pub­lic se lève dans un ent­hou­si­asme déli­rant. Mais si le regard de Joan Baez témoigne d’une admi­ra­tion pour Dylan, qui est désor­mais son égal, celui de Sylvie, saisi en con­tre­p­longée depuis le pub­lic où elle est assise, traduit un désem­pare­ment : elle réalise soudaine­ment qu’elle n’est plus rien face à l’immense suc­cès de son petit ami.

It’s all over now

En dépit de ces séquences inspirées, Man­gold pèche toute­fois par gour­man­dise et accu­mule des vignettes anec­do­tiques qui finis­sent par don­ner au réc­it des allures de chas­se au tré­sor des­tinée aux fans du chanteur. S’il ne mon­tre rien du proces­sus créatif de Dylan, il dévoile en revanche avec soin l’origine de détails des chan­sons les plus con­nues, comme le sif­flet util­isé au début de « High­way 61 Revis­it­ed » ou la ligne d’orgue de « Like a Rolling Stone ». Ces clins d’œil ren­for­cent le piège hagiographique auquel n’échappe pas le film : à force de don­ner le sen­ti­ment que tout glisse sur son per­son­nage, Man­gold ne racon­te pas grand-chose de son génie et de ses tour­ments. De fait, la fas­ci­na­tion flot­tante instau­rée dans les pre­miers temps du réc­it se délite petit à petit à cause d’une fonc­tion­nal­i­sa­tion rel­a­tive­ment stérile. Là où Walk the Line s’articulait autour de la dou­ble rela­tion tumultueuse de Cash, la deux­ième par­tie d’Un Par­fait incon­nu s’achemine vers un virage dans la car­rière de Dylan : son pas­sage à l’électrique, emblé­ma­tisé par son célèbre con­cert au New­port Folk Fes­ti­val 1965, où il s’est attiré les huées du pub­lic.

Mais com­ment faire de cette bas­cule esthé­tique un enjeu dra­ma­tique, alors même que Man­gold ne dit jamais rien de la musique en elle-même ? Le réal­isa­teur procède pour ce faire à une tor­sion his­torique en met­tant en scène, la veille du con­cert fatidique, un duo entre Dylan et Baez, qui se sont quit­tés en mau­vais ter­mes plus tôt et se chantent l’un l’autre « I’m not the one you want, babe / I’m not the one you need »[1]. Cette façon d’envisager les paroles comme un pro­longe­ment direct du réc­it con­fère ici néan­moins un autre sens au texte : c’est aus­si (et surtout) au pub­lic de la folk tra­di­tion­nelle qu’il dit « It ain’t me you’re look­ing for ». La pein­ture du fes­ti­val qui en résulte s’avère dès lors tris­te­ment manichéenne : les organ­isa­teurs sont dépeints comme des fig­ures antag­o­nistes et con­ser­va­tri­ces refu­sant le nou­veau son « de merde » de Dylan et son groupe, propul­sés ambas­sadeurs d’une moder­nité aux con­tours flous. Man­gold manque ain­si la portée émo­tion­nelle de l’ultime chan­son de la per­for­mance mythique, « It’s All Over Now, Baby Blue », inter­prétée en acous­tique. « You must leave, now take what you need / You think will last / But what­ev­er you wish to keep / You bet­ter grab it fast » chante-t-il ; mais faute d’avoir don­né plus de per­spec­tives à ses con­tra­dic­tions pour­tant pas­sion­nantes, les paroles ne revê­tent qu’une plate lit­téral­ité ne dépas­sant pas l’horizon dis­cur­sif – un comble pour la biogra­phie de l’un des artistes les plus influ­ents de l’histoire de la musique.

Notes

Notes
↑1 S’il n’est pas ques­tion de dis­cuter ici du degré de fidél­ité aux événe­ments his­toriques, notons toute­fois cette entorse : ce duo a bien eu lieu, mais à l’édition précé­dente du fes­ti­val, en 1964 – et à voir des vidéos du véri­ta­ble con­cert, l’ambiance entre les deux musi­ciens n’était pas aus­si ten­due que le film le mon­tre.