Éton­nante tra­jec­toire que celle des frères Safdie, passés en dix ans des marges du ciné­ma indé aux hon­neurs des Oscars, et qui ont désor­mais décidé, pour acter leur sépa­ra­tion (même si Josh sig­nait déjà seul, en 2009, The Plea­sure of Being Robbed), de réalis­er cha­cun de leur côté le por­trait d’un sportif. Pre­mier à entr­er sur le ring : Ben­ny Safdie, le plus jeune, avec un biopic de Mark Kerr, ancien cham­pi­on de lutte et pio­nnier dans le champ des arts mar­ti­aux mixtes. Le film com­mence au fir­ma­ment de la gloire du gol­go­th, juste à l’orée de son déclin. On ne le sait toute­fois pas encore : le scé­nario s’articule autour d’un « fall and rise » trompeur et ménage la pos­si­bil­ité qu’il ne s’agisse que d’un creux dans sa car­rière avant l’avènement d’un come­back tri­om­phant. En somme, Safdie entend pren­dre à revers la dynamique clas­sique du film sportif, ou du moins tri­t­ur­er ce qui s’apparente à un pro­gramme nar­ratif bal­isé. Le choix de recon­stituer la vie de Kerr s’inscrit dans cette per­spec­tive : Dwayne John­son prête sa sil­hou­ette mus­culeuse à un étrange per­son­nage dont la stature imposante tranche avec le calme méthodique, les pro­pos artic­ulés et la politesse presque guindée. On retrou­ve la même alliance de con­traires dans l’allure des lut­teurs de MMA, que Safdie dépeint à la fois comme des parangons de viril­ité et des bam­bins aux corps démesurés ; ser­ti de sa cein­ture dorée, le vain­queur du tournoi final sem­ble même porter une gigan­tesque couche-culotte.

Mais si le film pos­sède assuré­ment un cadre nar­ratif et un per­son­nage, il lui manque l’essentiel : un met­teur en scène et un regard sin­guli­er pour tran­scen­der cette his­toire de retour impos­si­ble. Dans ses décli­naisons les plus académiques, le genre du biopic a sou­vent pour défaut de repos­er avant tout sur une hypothèse : le pas­sage de « l’histoire vraie » à la fic­tion implique de pro­pos­er une grille de lec­ture don­nant sa légitim­ité à l’horizon de la recon­sti­tu­tion. Or celle de Safdie sur Kerr est la plus générique que l’on puisse imag­in­er. Le film s’attelle à mon­tr­er que l’inflexion des per­for­mances physiques de l’athlète est indexée sur les soubre­sauts de sa vie privée, entre une rela­tion tox­ique avec sa fiancée et une addic­tion pour les anal­gésiques. On retrou­ve bien, comme dans les précé­dents films des Safdie, un goût des atmo­sphères vaporeuses et un ver­nis musi­cal recon­naiss­able entre mille (belle bande-son mi-jazz, mi-élec­tro de Nala Sinephro, qui appa­raît d’ailleurs dans le film pour jouer une vari­a­tion à la harpe de « The Star-Span­gled Ban­ner »), mais qui pèsent peu face aux automa­tismes formels dont four­mille la mise en scène.

Un exem­ple par­mi d’autres : dans une séquence, on voit Kerr se remet­tre en forme en vue d’un tournoi japon­ais. Un plan sur lui en train de mon­ter des escaliers ; un plan sur une corde à sauter ; un plan sur le com­bat­tant épuisé sur le sol de sa salle de sport… C’est la car­i­ca­ture par excel­lence du mon­tage par épisodes, une réac­tu­al­i­sa­tion de celui de Rocky, mais en plus haché (dans le film de 1976, on voy­ait au moins un peu la ville de Philadel­phie et le corps de Stal­lone) et réduit à sa dimen­sion la plus fonc­tion­nelle. Il en va de même pour les scènes d’affrontements, qui passent d’ailleurs à côté de l’enjeu théorique­ment le plus pas­sion­nant du film. Au début du réc­it, Kerr explique au détour d’un pas­sage chez le doc­teur que la dis­ci­pline dans laque­lle il con­court fait s’opposer des reg­istres de com­bats dif­férents – boxe, lutte, karaté. Cette hybrid­ité sera très peu creusée par la mise en scène de Safdie, qui cherche plutôt à tir­er des affron­te­ments une pure impres­sion de bru­tal­ité et une prox­im­ité physique avec son per­son­nage. L’aspi­ra­tion à coller à une intéri­or­ité n’est pas nou­velle dans les films du tan­dem. On se sou­vient que dans Uncut Gems, la caméra tran­si­tait d’une mine africaine au cœur d’un joy­au dont les miroite­ments évo­quaient des visions cos­miques, avant de nav­iguer dans le corps du magouilleur joué par Adam San­dler, sédaté pour men­er à bien une colo­scopie. L’ambition de cette tra­ver­sée tranche avec la stratégie d’embranchement plus con­v­enue de Smash­ing Machine qui, au cœur de la débâ­cle de Kerr, glisse des flash­backs des moments récents les plus sig­ni­fi­cat­ifs vécus par le per­son­nage pour « entr­er en lui ». On atten­dra pour la forme Mar­ty Supreme avant de ren­dre un ver­dict défini­tif, mais le duel qui oppose les deux fran­gins tourne déjà en faveur de l’aîné.