Une fois par mois, L’après-coup revient sur un motif, une image ou une série de plans tirés d’un ou plusieurs films récents. Ce mois-ci : les déam­bu­la­tions de per­son­nages filmés de dos par Ben­ny et Josh Safdie.  

En réal­isant tous les deux un biopic de sportif, les frères Safdie n’ont pas totale­ment coupé les ponts sus­cep­ti­bles de les reli­er artis­tique­ment. Mais si les cinéastes investis­sent le même genre ciné­matographique, les ath­lètes sur lesquels ils ont jeté leur dévolu s’opposent rad­i­cale­ment. Dans Smash­ing Machine, Mark Kerr est une armoire à glace dont Ben­ny Safdie cherche à laiss­er paraître les faib­less­es et la capac­ité de vac­ille­ment. Lors d’une énième dis­pute avec sa femme, Dawn Sta­ples, qui lui reproche de pren­dre en grande quan­tité des opi­acés nuisant à sa san­té, le colosse se met soudain à saccager le mobili­er de leur apparte­ment. Con­trar­ié, il s’avère impuis­sant à con­tenir sa rage, mais la vio­lence de son geste témoigne plus de sa fragilité que de son autorité : encom­bré de lui-même, le per­son­nage aspire à un apaise­ment qui se refuse à lui. À l’inverse, jamais à court d’énergie, le fluet Mar­ty Mauser de Josh Safdie en fait des tonnes pour par­venir à ses fins. Obsédé par une réus­site qui lui échappe et alour­di du fardeau de ses orig­ines, il déboule dans les séquences comme un pachy­derme enfiévré dans un mag­a­sin de porce­laine. Rien d’étonnant, dès lors, à le voir pass­er à tra­vers le pla­fond de sa cham­bre au moment de pren­dre son bain.

L’humilité de Mark et l’arrogance de Mar­ty ne cessent ain­si de buter l’une con­tre l’autre à dis­tance, y com­pris par l’entremise d’un procédé filmique con­vo­qué par les deux cinéastes. Dans Smash­ing Machine et Mar­ty Supreme, il arrive en effet sou­vent que le pro­tag­o­niste prin­ci­pal soit observé de dos. Cette pra­tique con­sis­tant à emboi­ter le pas d’un per­son­nage n’est pas nou­velle chez les Safdie et génère sa dynamique pro­pre : la vital­ité du corps filmé, voire chas­sé, se réper­cute sur la mise en scène, éprise de la même vitesse. Et c’est d’ailleurs essen­tielle­ment sous cet angle mimé­tique que Josh Safdie regarde Mar­ty : sa caméra l’accompagne sans se laiss­er dis­traire par tout ce qui pour­rait s’improviser en dehors de son sil­lon (ce monde périphérique, grouil­lant et cahotant, qui rendait si sin­guliers les films de la fratrie). Que ce soit dans les salles de jeux ou dans les divers couloirs emprun­tés, elle talonne le joueur de ping-pong, épouse sa cadence, ses accéléra­tions et ses revire­ments, comme s’il était le seul à pou­voir faire avancer le réc­it et à lui don­ner un sens. Et pour cause : pour­suiv­re sa course folle sans se retourn­er ne relève pas seule­ment chez ce joueur invétéré d’une dis­po­si­tion vitale, mais aus­si d’une stratégie con­sis­tant à vouloir tou­jours avoir un coup d’avance. S’arrêter, pour Mar­ty, c’est pren­dre le risque de chuter et de tout per­dre.

De défaite, il est égale­ment ques­tion dans Smash­ing Machine. Sur le ring, tous les coups sont per­mis, y com­pris ceux jugés autre­fois illé­gaux (écras­er ses genoux sur la tête de son adver­saire lorsqu’il est au sol). Mark en subit lour­de­ment les frais au début du film et perd son com­bat. La caméra accom­pa­gne alors sa sor­tie jusqu’aux ves­ti­aires. Son dos mas­sif et ruis­se­lant de sueur occupe la qua­si-total­ité de l’écran, mais ces mus­cles-là, aus­si imposants soient-ils, ne ser­vent doré­na­vant plus à gag­n­er. Ils com­posent un mur sur lequel le regard bute et le réc­it s’arrête : il n’y a rien d’autre à filmer que cette chair brute. La scène se pour­suit pen­dant suff­isam­ment de temps, notam­ment dans un ascenseur, pour que la pro­fonde impuis­sance de Mark tran­spire de cette durée. Une fois arrivée dans le ves­ti­aire, la caméra se désol­i­darise de sa tra­jec­toire et s’immobilise : le sportif s’assoit, se recro­queville et fond en larmes. Con­traire­ment à Josh, Ben­ny Safdie calme le jeu, laisse fil­er son per­son­nage. Un trem­ble­ment est alors per­cep­ti­ble, mais pas unique­ment celui généré par les mou­ve­ments de l’appareil : celui d’un corps meur­tri, débar­rassé de son armure de mus­cles et ren­du à sa déli­cate vul­néra­bil­ité.