Ven­du comme une chronique de lais­sés pour compte, dans l’héritage des drames tox­iques façon Requiem for a Dream, on aurait tort de résumer Mad Love in NY (déjà vu, et traité à Venise) à ses pro­duits d’appel : les kids et la défonce. Prin­ci­pale­ment parce que le dernier film des frères Safdie, mal­gré les références mas­sives qui le cer­nent de toute part (Aronof­sky, donc, mais aus­si Panique à Nee­dle Park de Jer­ry Schatzberg, le Bad Lieu­tenant de Fer­rara, Trash de Paul Mor­ris­sey et for­cé­ment Lar­ry Clark), et out­re un pen­chant trom­binoscopique pour l’étude de cas, s’emploie surtout à dop­er sa love sto­ry d’une grosse dose de fiel. Pour autant, il n’y a pas tromperie sur la marchan­dise, et les ama­teurs de close-up sur les aigu­illes, les over­dos­es et les gar­rots en auront pour leur argent. Mais de la même manière que leur avant-dernier film, Lenny and the Kids, saupoudrait d’inquiétude la petite chronique ten­dre et fun que promet­tait son enrobage (affich­es jaune poussin, titre accueil­lant et numéros rigo­los d’un papounet foufou dans la B‑A), le fla­con de Mad Love con­tient un autre venin.

Drama

Addict, Harley l’est moins à l’héroïne qu’à l’amour vache d’Ilya, dont le pen­chant pour le dra­ma la pousse à se tail­lad­er les veines comme on retourn­erait chez maman après une grosse engueu­lade. C’est que d’emblée, cette romance de tox­i­co applique les lois de la défonce – en quête d’un absolu a pri­ori délivré de toute con­tin­gence, mais enchaîné aux caprices tout aus­si suprêmes de la descente. Et c’est bien là que le film, et avec lui tout l’écosystème mar­gin­al des Safdie, dévoile sa belle hypothèse : dans un monde où seuls des déchets peu­vent encore con­naître la pureté d’une pas­sion, la bru­tal­ité devient le prix à pay­er du roman­tisme. En d’autres temps et sous d’autres cieux, c’é­tait déjà le pos­tu­lat des Amants du Pont Neuf. Aus­si, ce n’est pas sur le ter­rain trop foulé du réal­isme que le film impres­sionne, mais lorsqu’en jetant le télé­phone portable d’Harley dans un accès de colère, Ilya répand dans un ciel que l’on croy­ait indif­férent à leur lyrisme, les gerbes d’un feu d’artifice rageur.

C’est pourquoi la recon­sti­tu­tion crue du quo­ti­di­en des camés, pèleri­nage cinéphile trop ombragé par l’influence de Schatzberg (les drogués des Safdie font un cro­chet par Nee­dle Park), n’est pas l’aspect le plus brut ni le plus intéres­sant de Mad Love. S’y installe le décor d’une chronique ran­dom, creuset bien con­nu du trio Safdie-Ronald Bron­stein (col­lab­o­ra­teur mul­ti­tâche des fran­gins et réal­isa­teur du génial Frown­land, dont il ne faut surtout pas nég­liger l’influence), d’où ne s’échappent aucun des éclats mer­veilleux qui don­naient au monde réel de Lenny and the Kids sa tour­nure de faux-sem­blant. Évidem­ment, les tribu­la­tions hiver­nales d’une com­mu­nauté de junkies ne se prê­tent pas aux mêmes tex­tures, et le recours à la pâleur numérique immu­nise sci­em­ment le film con­tre tout fétichisme gra­tu­it – là où l’usage indie du 16mm des cinéastes aurait sans doute fait écran –, mais on regrette quand même que le réc­it sub­stitue si prompte­ment, et dilate tant, la con­va­les­cence d’Harley à la pas­sion dévo­rante où s’abîmaient les deux teens à l’entame.

“Anywhere out of the world”

Vidée de cette féerie de pacotille qui fai­sait le charme trou­ble du film précé­dent, la part de chronique d’observation de Mad Love tem­po­rise inutile­ment la con­ta­gion sen­ti­men­tale. Laque­lle ne retrou­vera ses vic­times qu’aux portes d’un épi­logue chao­tique – et remar­quable­ment céleste –, alors qu’on aurait aimé voir le film s’enfoncer plus tôt, et aus­si dan­gereuse­ment que ses pro­tag­o­nistes, vers sa pro­pre ruine. C’est pour­tant bien ce qui assure à ces derniers leur des­tin sacré : quand, trop enclins à suiv­re le ver­sant mor­tifère de leurs pen­chants, les mar­gin­aux s’engouffrent puis ressor­tent des abysses de la drogue comme des mirac­ulés. À l’image d’Ilya, qui après une over­dose dans les toi­lettes d’un McDo, s’empresse de fuguer avec Harley en auto­bus. Sans entrav­es l’évasion n’a pour­tant aucun sens, pas plus que leur rela­tion, mais c’est parce qu’elle s’apparente à une idylle exfoliée de tout mobile, entière­ment livrée à la sou­veraineté de leur pas­sion comme à celle du poi­son qui coule dans leurs veines, que la fuite prend des atours de refuge roman­tique.

Comme dans la défonce, comme Lenny con­traint d’improviser des démé­nage­ments de for­tune, comme la voleuse de The Plea­sure of Being Robbed (2008) dérobant n’importe quoi pour con­jur­er la monot­o­nie, Mad Love, gou­verné lui aus­si par l’éphémère, ne des­sine aucune tra­jec­toire rec­tiligne. D’où cette fugue dans la fugue, sans doute la plus belle idée du film, où Ilya, quit­tant l’autobus pen­dant le som­meil d’Harley, déserte le bon­heur retrou­vé de son amante et la pré­cip­ite sans rai­son dans un gouf­fre de dés­espoir. C’est là, aux deux bouts du réc­it, alors que le monde sem­ble hésiter con­stam­ment entre la trame du rêve ou celle du cauchemar, que la couleur des amours de jeunesse prend celle, grise et terne, d’un étage de soin pal­li­atif : à NY, les drogués meurent en s’endormant, et ne revi­en­nent à la vie que pour mourir plus trag­ique­ment. C’est pourquoi Ilya ressem­ble tant à un vam­pire, et que le rythme d’Harley s’apparente à celui de Lenny : une vie à l’improviste, quel qu’en soit le prix, pourvu que l’ivresse de l’évasion l’emporte pour tou­jours sur la rou­tine du réel.