En 2014, la forme du « desk­top movie » émergeait, désig­nant un film tourné sur un écran d’ordinateur dont la nar­ra­tion repose essen­tielle­ment sur les inter­faces typ­iques de nos pra­tiques numériques (nav­i­ga­tion sur inter­net, réseaux soci­aux, moteurs de recherche, con­sul­ta­tion de bases de don­nées, télé­com­mu­ni­ca­tions, mes­sageries instan­ta­nées, etc.). Après plusieurs expéri­men­ta­tions pio­nnières (de Chris Mark­er à quelques YouTu­bers avant-gardistes), deux films en par­ti­c­uli­er avaient cette année-là con­sacré cette esthé­tique : d’un côté la série B Unfriend­ed de Lev­an Gabri­adze et, de l’autre, l’essai doc­u­men­taire Trans­form­ers : The Pre­make de Kevin B. Lee. Si les deux films présen­taient un dis­posi­tif com­mun, tout au fond les oppo­sait. L’objectif séduisant d’Unfriend­ed était d’actualiser les codes du slash­er à l’ère du web 2.0, quand celui de The Pre­make était plutôt, dans une per­spec­tive réflex­ive et média-cri­tique, de recourir au mod­èle du film-inter­face afin d’enquêter sur la pro­duc­tion et la pro­mo­tion d’un block­buster, Trans­form­ers : L’Âge de l’extinction de Michael Bay. Pro­duit par Uni­ver­sal et dif­fusé sur Ama­zon Prime Video, La Guerre des mon­des s’inscrit dans le sil­lon du pre­mier mod­èle (il est cha­peauté par le même pro­duc­teur, Timur Bek­mam­be­tov), tout en actant le ravale­ment du sec­ond par l’industrie : il s’agit d’une nou­velle adap­ta­tion du célèbre roman d’H.G. Wells qui voit Will Rad­ford (Ice Cube), un agent du DHS (le Unit­ed States Depart­ment of Home­land Secu­ri­ty), enquêter depuis son ordi­na­teur sur une attaque d’aliens menaçant d’annihiler l’humanité. Devant l’accumulation spec­tac­u­laire des fenêtres témoignant de l’invasion, dif­fi­cile de ne pas penser au film-essai de Kevin B. Lee, dans lequel le cinéaste doc­u­men­tait depuis son ordi­na­teur la façon dont le block­buster de Michael Bay s’accaparait l’espace numérique, mais aus­si l’espace pub­lic de la ville de Detroit, con­créti­sant in real life ce que la saga hol­ly­woo­d­i­enne ne ces­sait d’imaginer (la destruc­tion du genre humain par des machines inva­sives).

Le par­al­lèle a beau être frap­pant, La Guerre des mon­des n’est pas de la trempe de L’Âge de l’extinction. Quoique le film de Rich Lee se fan­tasme en spec­ta­cle hol­ly­woo­d­i­en, il s’ap­par­ente surtout à une série B au sens pre­mier du terme – soit une pro­duc­tion au bud­get min­ime calquée sur des suc­cès antérieurs, le dis­posi­tif du film-inter­face per­me­t­tant de réalis­er un film cat­a­stro­phe avec des moyens dérisoires[1]. La Guerre des mon­des a été tourné pour une bouchée de pain pen­dant la pandémie de COVID-19, et cela se voit : la plu­part des images de destruc­tion sont le résul­tat d’incrustations grossières à l’intérieur de vidéos issues de ban­ques d’images type Shut­ter­stock. Entre les faux glitchs et les effets de recadrages sur des élé­ments de l’interface afin de drama­tis­er une sit­u­a­tion à laque­lle per­son­ne ne croit (surtout pas les acteurs, qui en font des caiss­es), les scènes aber­rantes s’enchaînent clic après clic. Ice Cube pilote à dis­tance une Tes­la pour sauver sa fille enceinte pour­suiv­ie par des aliens ; un livreur se retrou­ve aux com­man­des d’un drone volant entre les immeubles en flammes afin de livr­er une clé USB per­me­t­tant d’empêcher l’apocalypse ; un virus infor­ma­tique est fab­riqué en deux min­utes par des hack­ers du dimanche arbo­rant un sweat à capuche noir en guise de pho­to de pro­fil sur Microsoft Teams, etc. Quant au mon­tage des inter­faces, il repro­duit sans effort les effets visuels et sonores des titres les plus racoleurs de la « desk­to­ploita­tion », surtout Search­ing et sa suite Miss­ing, qui avaient pour par­tic­u­lar­ité d’exploiter les formes infor­ma­tiques pour leurs atours sen­sa­tion­nal­istes (amon­celle­ment d’informations et de gros titres à l’écran, spec­ta­cle de la maîtrise des out­ils, fas­ci­na­tion pour le track­ing et la sur­veil­lance glob­ale, prime à la véloc­ité car­ac­téris­tique des réseaux soci­aux)

En d’autres ter­mes, la ren­con­tre entre le desk­top movie et le film cat­a­stro­phe hol­ly­woo­d­i­en accouche ici d’un authen­tique nanar, dont la con­clu­sion gen­ti­ment con­tes­tataire (un agent fédéral qui démis­sionne pour servir un groupe de hack­ers anti­sys­tème) va de pair avec un asservisse­ment com­plet du dis­posi­tif à l’égard des géants du numérique – en par­ti­c­uli­er Ama­zon, qui en prof­ite pour mul­ti­pli­er les place­ments de pro­duit. Trans­form­ers : The Pre­make l’avait annon­cé il y a dix ans : même dans l’univers mod­u­laire et intimiste de nos inter­faces numériques, le cap­i­tal­isme pub­lic­i­taire et sécu­ri­taire emporte tout sur son pas­sage, qu’il s’agisse des formes nou­velles per­me­t­tant d’en aus­cul­ter les rouages, des imag­i­naires cher­chant à le sub­ver­tir de l’intérieur ou des dis­cours visant à en dénon­cer les innom­brables dérives. Le dévoreur de mon­des qu’affrontent sans le savoir les per­son­nages car­i­cat­u­raux du film de Rich Lee, c’est lui.

Notes

Notes
↑1 Comme le found footage l’avait per­mis aupar­a­vant pour Clover­field, ou dans une moin­dre mesure les Google Glass pour JeruZa­lem.