Critikat
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Affiche de The Green Knight

The Green Knight

de David Lowery

Le jeune homme et la mort

par Simon Denis

The Green Knight prend pour point de départ un poème épique anonyme du XIVe siè­cle, Sire Gau­vain et le Cheva­lier vert. Un jeune neveu du roi Arthur, Gau­vain (Dev Patel), y accepte de relever le défi lancé un jour de Noël par le « cheva­lier vert » qui donne son titre au film : décapiter d’abord ce mys­térieux vis­i­teur, qui ressus­cite immé­di­ate­ment après que Gau­vain s’est exé­cuté, avant de le retrou­ver l’année suiv­ante dans son antre pour subir à son tour le même sort. Le film est explicite­ment découpé en sept chapitres, indiqués par des inter­titres arbo­rant une typogra­phie goth­ique presque illis­i­ble. Ce résidu de la pré­ciosité qui agaça tant les con­temp­teurs de A Ghost Sto­ry con­tribue à mas­quer le mou­ve­ment plus pro­fond du film, artic­ulé en trois moments dialec­tiques : la val­ori­sa­tion de l’héroïsme se voit oppos­er le car­ac­tère mor­tel de toute exis­tence, pour enfin se dépass­er dans une nou­velle forme de grandeur, dev­enue accep­ta­tion de cette fini­tude.

Finitude et gloire

Dans sa pre­mière par­tie, con­sacrée à la mise en place de l’intrigue et à la pre­mière étape du duel, le film s’applique à décon­stru­ire les enjeux tra­di­tion­nels du réc­it chevaleresque, en s’appuyant sur le jeu peu assuré de Dev Patel et sur des dia­logues qui désacralisent la quête de renom ordi­naire­ment asso­ciée à l’imaginaire chevaleresque. Ce sont le roi Arthur et Guenièvre qui poussent Gau­vain à se met­tre en quête d’une gloire dont le désir ne lui est pas naturel, et dont la van­ité est soulignée par son amante, Essel (Ali­cia Vikan­der) : « Pourquoi tou­jours la grandeur ? Pourquoi la bon­té ne suf­fit-elle pas ? »

Ces inter­ro­ga­tions for­ment le ter­reau du deux­ième mou­ve­ment de The Green Knight : le long et chao­tique périple de Gau­vain vers la « chapelle verte », où doit se dérouler la sec­onde étape du duel. Si à une époque où les fables écologiques font recette (Dune, Don’t Look Up…), on pou­vait être ten­té de voir dans le green du titre une sym­bol­ique de cet ordre, David Low­ery se mon­tre soucieux de la lis­i­bil­ité de son film, et préfère ven­dre la mèche : ce vert ne ren­voie pas au vivant et au com­bat pour sa survie, mais au con­traire au pour­risse­ment – d’où son voisi­nage avec le gris. Sous les atours de cette couleur, Low­ery retrou­ve donc le motif, cen­tral dans A Ghost Sto­ry, du mou­ve­ment général de dépérisse­ment auquel sont soumis tous les êtres. On songe en par­ti­c­uli­er aux quelques longs plans-séquence de la sec­onde par­tie où Low­ery, comme dans A Ghost Sto­ry, s’amuse à ouvrir des failles tem­porelles qui voient la vie côtoy­er la mort : à témoin, ce dou­ble panoramique à 360 degrés où la caméra s’éloigne du corps de Gau­vain, attaché à un arbre, pour filmer la nature envi­ron­nante puis soudaine­ment le même corps devenu cadavre, avant de repar­tir dans l’autre direc­tion pour le retrou­ver de nou­veau en vie.

Dialectique de la grandeur chevaleresque

La troisième par­tie – la con­fronta­tion finale entre les deux per­son­nages dans la « chapelle verte » – renoue plus franche­ment avec la ques­tion de la grandeur chevaleresque que posait la pre­mière, tout en l’articulant avec la sym­bol­ique de la mort que la deux­ième a claire­ment mise au jour. Le vert n’est désor­mais plus asso­cié au gris, mais au jaune, ce qui lui donne un nou­v­el éclat et con­fère une aura enchanter­esse au cheva­lier éponyme, qui devient fig­ure de sagesse et non plus de mal­heur. Il inculque alors à Gau­vain la morale qui vient boucler ce para­dox­al réc­it (à la fois arthurien par l’imaginaire qu’il con­voque, et anti-chevaleresque par l’éthique qui l’anime) : dans un monde où tout ne fait que retourn­er au néant, le courage et la grandeur ne con­sis­tent pas à braver la mort, mais à l’accepter.

Si l’ef­fi­cac­ité de la nar­ra­tion et du mon­tage de ce dernier seg­ment per­me­t­tent au film de se con­clure sur une note plutôt con­va­in­cante, on peut toute­fois regret­ter que David Low­ery peine à débar­rass­er son ciné­ma des scories qui le can­ton­nent à une cer­taine super­fi­cial­ité : à plusieurs repris­es, il sem­ble se dés­in­téress­er de son réc­it pour chercher dans l’univers arthurien le pré­texte à la réal­i­sa­tion de tableaux ou de tours de force tech­niques certes par­fois impres­sion­nants, mais sou­vent gra­tu­its et iné­gale­ment rat­tachés à la dynamique générale du film. Il y a quelque chose d’ironique à voir le cinéaste se pos­er en moral­iste enjoignant son per­son­nage à aban­don­ner son désir de grandeur, quand lui-même recourt à des effets lour­de­ment démon­strat­ifs pour forcer l’admiration.

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