« C’est qui Steven Spiel­berg ? » demande naïve­ment à sa coif­feuse Mag­a­lie More­au (Adèle Exar­chopou­los), une star des réseaux soci­aux. La réponse qu’elle lui donne (« Un mec qui fai­sait des films avant ») ancre le film de Quentin Dupieux dans un présent où le ciné­ma et ses auteurs auraient été tout sim­ple­ment effacés pour être rem­placés par des con­tenus courts, typ­iques du nou­veau lan­gage visuel mis à jour par Tik­Tok, où le prosaïque cohab­ite avec le loufoque. Les vidéos de Mag­a­lie présen­tent pour­tant une par­tic­u­lar­ité au regard du tout-venant qui cir­cule sur le réseau chi­nois : elles met­tent en scène des expéri­ences de souf­france extrême allant de l’automutilation (pass­er sa main sous une machine à coudre, par exem­ple) au body art ama­teur (se faire broy­er les jambes par un lave-linge, avoir le vis­age détru­it par un boxeur). L’ultime per­for­mance, qui donne son titre au film, con­siste à se faire écras­er par un piano sus­pendu à l’aide d’une grue. Quelque chose coince toute­fois un peu dans le pro­pos satirique du film, celui-ci ne regar­dant peut-être pas tant le présent que le passé. Âgé aujourd’hui d’une cinquan­taine d’années, Dupieux n’appartient pas à la généra­tion Tik­Tok ; les pre­mières vidéos de Mag­a­lie sont d’ailleurs enreg­istrées sur des cas­settes avant de s’adapter à des for­mats plus con­tem­po­rains. D’une époque à l’autre, ce qui se des­sine néan­moins (et cette idée est sans doute chère à Dupieux) est la péren­nité d’une forme d’idiotie évo­quant par moments l’esprit de Jack­ass, l’émission de cas­cades white trash qui fit les beaux jours de MTV au début des années 2000.

Le pro­jet du film n’est donc pas tant celui de la satire de notre dépen­dance aux réseaux que d’un retour à une forme d’artisanat, voire d’amateurisme (les pre­mières vidéos de Mag­a­lie sont lit­térale­ment tournées à la mai­son), pro­jet plutôt resté let­tre morte chez Dupieux depuis Le Daim où le per­son­nage de Jean Dujardin se vivait déjà comme le héros d’un film et cher­chait les moyens de le tourn­er. Pro­jet para­dox­al, il faut le soulign­er, car tout en renouant avec l’esthétique aride de la péri­ode améri­caine de Dupieux, les vidéos réal­isées par Mag­a­lie se mon­trent inca­pables d’en retrou­ver vrai­ment l’esprit. Elles relèvent au con­traire d’un cer­tain cal­cul (comme toute star d’internet, elle se pro­fes­sion­nalise) et sont jetées en pâture à une com­mu­nauté pour laque­lle le film n’a man­i­feste­ment aucune empathie (voir le per­son­nage de fan sans cerveau incar­né par Karim Lek­lou). Mais pas­sons sur ces con­tra­dic­tions pour regarder la posi­tion étrange que le film adopte. Cette étrangeté tient d’abord au cast­ing, opposant deux reg­istres de jeu : la crétiner­ie assumée pour Adèle Exar­chopou­los et l’intellectualisation bour­geoise pour San­drine Kiberblain, qui joue le rôle d’une jour­nal­iste ten­tant de com­pren­dre le sens de l’« œuvre » de Mag­a­lie. Entre ces deux pôles, Dupieux se situe claire­ment du côté de son per­son­nage prin­ci­pal et la pro­fes­sion de foi de Mag­a­lie pour­rait tout aus­si bien être la sienne : ne pas bâtir d’œuvre, ne pas chercher de sens, faire comme le fac­teur — tou­jours un peu la même chose.

Dumb and dumber

Sauf que le film nous oblige à adopter la posi­tion de la jour­nal­iste, donc à être un peu cri­tique et réflexif. Par exem­ple, on relève que le chalet où Mag­a­lie est venue pren­dre du repos en com­pag­nie de son assis­tant (Jérôme Com­man­deur) est aus­si sin­istre que le com­mis­sari­at d’Au poste !. Cette prédilec­tion de Dupieux pour les espaces vides, fonc­tion­nels ou dés­in­car­nés (on pour­rait citer aus­si le restau­rant routi­er du Deux­ième acte et la salle de théâtre clairsemée de Yan­nick) donne le sen­ti­ment qu’il creuse film après film le décor de sa pro­pre tombe et que tout le ciné­ma français, d’Alain Cha­bat à Louis Gar­rel en pas­sant par Vin­cent Lin­don, porte son cer­cueil (d’où la récur­rence d’une tonal­ité mor­bide ici lit­térale­ment incar­née par le bois du chalet, qui sent le sapin). Si l’apparition de San­drine Kiber­lain dans le deux­ième acte du film apporte une struc­ture plus dynamique, celle-ci, comme sou­vent chez Dupieux, n’aboutit pas à une syn­thèse très con­va­in­cante, l’his­toire ayant beau­coup de mal à se con­clure.

Entre un début sin­istre et une fin laborieuse, on aura pour­tant le sen­ti­ment d’avoir vu, au milieu de L’Accident de piano, le meilleur de Dupieux. Cette réus­site (rel­a­tive) repose essen­tielle­ment sur Adèle Exar­chopou­los : ses dif­fi­cultés d’élocution, ses soupirs enfan­tins, ses petits sourires en coin et sa bêtise assumée font de Mag­a­lie un grand per­son­nage idiot et imma­ture, plus proche de l’univers de frères Far­rel­ly que de celui de la comédie française pop­u­laire, que Jérôme Com­man­deur sem­ble devoir incar­n­er. Avec elle, le film régresse, s’ouvre au passé, à l’enfance et aux « jack­asseries » dans lesquelles se reflè­tent aus­si la mélan­col­ie de Dupieux, sa nos­tal­gie de la lib­erté, sa fan­taisie et sa folie per­dues. Le « mec qui fai­sait des films avant », en somme, c’est lui.