Chime s’ouvre sur des bruits de fond : d’abord ceux d’une ville, dont la cir­cu­la­tion auto­mo­bile nous parvient hors champ, comme un souf­fle con­tinu et loin­tain, puis, dans le plan suiv­ant, le bour­don­nement d’un sys­tème de ven­ti­la­tion. Quelques instants plus tard, c’est au tour du sif­fle­ment d’un métro aérien d’évoquer une longue plainte lugubre. Sans que l’on sache encore de quoi il retourne, un spec­tre sem­ble hanter le monde, comme sou­vent chez Kuro­sawa. Nom­mé ici « chime » (soit « car­il­lon ») par un per­son­nage qui le décrit comme un « cri non humain », cette non-présence con­duirait ceux qui l’entendent à com­met­tre des actes de vio­lence soudains et inex­pliqués. Rien dans la mise en scène ne la fig­ure jamais explicite­ment. Et pour­tant, impos­si­ble de ne pas dis­cern­er dans une ombre portée sur un mur par un petit flash lumineux, ou d’inquiétantes sil­hou­ettes de pas­sants der­rière une vit­re tein­tée, les prémices d’un dérè­gle­ment mor­bide qui s’incarnera ensuite avec fra­cas. Ain­si, après le sui­cide trau­ma­ti­sant de l’un de ses élèves, Mat­suo­ka, un pro­fesseur de cui­sine, com­met sans crier gare un acte effroy­able. Plus tard, c’est le client d’un restau­rant qui se lève à l’arrière-plan, bran­dis­sant sans rai­son appar­ente un couteau vers sa voi­sine de table. Le chaos se répand de la sorte autour de Mat­suo­ka, con­t­a­m­i­nant jusqu’à sa famille qui devient, en tout cas à ses yeux, absol­u­ment ter­ri­fi­ante.

Du haut de ses quar­ante-cinq min­utes, Chime s’inscrit dans la con­ti­nu­ité du tra­vail de Kuro­sawa de la fin des années 1990/début des années 2000, en par­ti­c­uli­er Kairo. Mais alors que ce dernier film cher­chait dans la réal­ité de son époque (la large démoc­ra­ti­sa­tion d’internet) le déclencheur pos­si­ble de la fin du monde, Chime reste à cet égard beau­coup plus énig­ma­tique. De quoi ce car­il­lon est-il le nom ? S’agit-il d’une sorte de mal-être urbain se dif­fu­sant dans le Japon des années 2020 ? Ou de la frus­tra­tion d’un homme han­té par les oppor­tu­nités man­quées ? Toutes les inter­pré­ta­tions sont pos­si­bles et les séquences, loin de se can­ton­ner à pro­pos­er une allé­gorie, nour­ris­sent une série d’expérimentations formelles pour fig­ur­er le sur­gisse­ment inat­ten­du du mal. La dérive de Mat­suo­ka se traduit par de légères altéra­tions de son quo­ti­di­en : un sourire énig­ma­tique de son fils, une vision, etc. Les phénomènes ne se répè­tent jamais vrai­ment – à rebours d’une des grandes mécaniques du genre hor­ri­fique, qui veut que la réitéra­tion nour­risse chez les spec­ta­teurs l’appréhension (et le plaisir) de revoir ce qui leur a fait peur une pre­mière fois. La réal­ité se fis­sure petit à petit, au gré d’une mul­ti­tude de signes poten­tiels (un peu comme dans un roman de Philip K. Dick), avant de faire l’objet d’une trans­for­ma­tion rad­i­cale. La tex­ture même de l’image change alors et, sans que l’on com­prenne vrai­ment com­ment ni pourquoi, on sait avec cer­ti­tude que quelque chose de ter­ri­ble s’est répan­du sur Terre.[1] À mi-par­cours, un plan sub­lime for­mu­lait déjà l’échec à venir de la fuite en avant de Mat­suo­ka : celui-ci, seul sur un pont, traî­nait des pieds, puis mar­chait de plus en plus vite, avant de se met­tre à courir à per­dre haleine au son des gril­lons « car­il­lon­nant » au cré­pus­cule. Mais dans Chime, impos­si­ble de s’échapper : la pro­gres­sion du mal sur le monde paraît aus­si inex­orable que la tombée de la nuit.

Notes

Notes
↑1 Détail intéres­sant : dans Kairo, qui était tourné en pel­licule, la scène finale mon­trait l’avancée au pre­mier plan d’un fan­tôme dont l’apparence était « lis­sée » par le numérique. Ici, c’est l’inverse : le film com­mence avec une image froide et nette, pour adopter ensuite, soudaine­ment, une fac­ture gran­uleuse évo­quant la pel­licule.