Après la par­en­thèse d’in water et son flou ten­dant vers l’aquarelle, Hong Sang-soo retrou­ve une fac­ture plus tra­di­tion­nelle pour suiv­re, une journée durant, les péré­gri­na­tions d’Iris, une Française qui s’improvise pro­fesseure de langue après avoir débar­qué en Corée du Sud. Le réal­isa­teur retrou­ve pour l’occasion Isabelle Hup­pert, qui inter­pré­tait déjà une « voyageuse » douze ans aupar­a­vant dans In anoth­er coun­try[1]. Les deux films pro­posent d’ailleurs des struc­tures voisines, fondées sur un principe de répéti­tion : alors que In anoth­er coun­try se com­po­sait de trois réc­its sem­blables et réu­nis­sait un même groupe d’acteurs dans un décor côti­er, La Voyageuse repose égale­ment, bien que de façon plus dis­crète, sur les décli­naisons de prémices sim­i­laires. Le film paraît découpé en trois blocs, respec­tive­ment cen­trés sur les ren­con­tres d’Iris avec Yeon-hee (Jo Yoon-hee), une jeune femme à qui elle enseigne le français depuis plusieurs séances, Won-joo (Lee Hye-young), une bour­geoise plus âgée qui suit son pre­mier cours, et In-geok (Ha Seong-guk), l’apprenti poète chez qui elle est hébergée. Chaque face-à-face suit peu ou prou le même déroulé : se ten­ant d’abord entre qua­tre murs, la dis­cus­sion est briève­ment inter­rompue par un morceau de musique joué par l’interlocuteur d’Iris, avant que l’action ne se pour­suive lors d’une prom­e­nade dans un parc. Le film mul­ti­plie les échos entre ces dif­férentes strates, qu’il s’agisse du point cul­mi­nant des escapades (elles se ter­mi­nent toutes face à une stèle ou sur un rocher) ou des dia­logues – par exem­ple, celui entre Iris et Yeon-hee, repris mot pour mot avec Won-joo.

À l’instar d’In anoth­er coun­try, La Voyageuse tisse ain­si un ludique réseau de ressem­blances, à l’intérieur duquel le spec­ta­teur peut s’amuser à repér­er les dif­férences et les répéti­tions. Ces simil­i­tudes ren­voient plus large­ment à la nature du ciné­ma de Hong Sang-soo qui, film après film, met en scène des sit­u­a­tions et des per­son­nages ana­logues, en employ­ant sou­vent les mêmes comé­di­ens. À cet endroit pointe l’une des lim­ites de La Voyageuse, dont l’inscription dans une for­mule bien con­nue pro­duit par moments, au-delà d’un sen­ti­ment de famil­iar­ité, une impres­sion de déjà-vu. Ain­si du rôle tenu par Kwon Hae-hyo, acteur récur­rent des derniers films du cinéaste : il inter­prète à nou­veau le rôle d’un com­pagnon charmeur et insat­is­fait, cette fois sous les traits du mari de Won-joo. Si Hong Sang-soo ne se dépar­tit pas de sa pré­ci­sion cou­tu­mière (notam­ment pour fig­ur­er la façon dont Iris s’immisce entre les deux mem­bres du cou­ple bour­geois afin de s’attirer les faveurs du con­joint), La Voyageuse ressem­ble par­fois à un mail­lon sup­plé­men­taire au sein d’une œuvre désor­mais un brin ron­ron­nante.

Mélancolie larvée

La sin­gu­lar­ité du film émerge davan­tage lors de son troisième seg­ment, qui casse la logique ter­naire de la con­struc­tion : In-geok, con­traire­ment aux apparences, n’est pas l’un des élèves d’Iris mais son amant, ce qui occa­sionne par la suite une longue dis­pute entre le jeune homme et sa mère. À la fois pro­fesseure débu­tante, touriste ama­trice de mak­ge­ol­li et flûtiste mys­térieuse (elle sem­ble avoir envoûté son juvénile pré­ten­dant), Iris man­i­feste une ambiva­lence ouvrant pro­gres­sive­ment une étrange brèche dans La Voyageuse. La mécanique finit par se grip­per et le film, jusqu’ici solaire et riche en dia­logues, en vient à cul­tiv­er une forme de désen­chante­ment lors d’un dernier mou­ve­ment silen­cieux où, suite à la querelle avec la mère d’In-geok, les per­son­nages chem­i­nent séparé­ment dans un parc à la tombée de la nuit.

Sur un mode ana­logue, la méth­ode d’apprentissage d’Iris cherche à faire émerg­er une parole plus grave que ce que les pre­miers échanges ne lais­saient ini­tiale­ment devin­er. Plutôt que de se repos­er sur des manuels sco­laires, elle ques­tionne, telle une psy­cho­logue, ses élèves sur leurs états d’âme avant de retran­scrire leurs mots en français – de manière, dit-elle, à con­stru­ire une con­nex­ion plus pro­fonde entre eux et cette langue étrangère. Les deux cours aboutis­sent à des con­fi­dences trag­iques (la peine de Yeon-hee suite à la mort de son père et le ressen­ti­ment de Won-joo envers son mari), comme si la présence de l’étrangère révélait la mélan­col­ie som­meil­lant en cha­cun des per­son­nages. La sécher­esse habituelle du ciné­ma de Hong Sang-soo ménage ici une cer­taine austérité, voire relève d’un appel du vide : les plans se dépe­u­plent peu à peu, lais­sant momen­tané­ment les pro­tag­o­nistes seuls face à eux-mêmes.

Une voyageuse, un voyageur

Iris, en par­ti­c­uli­er, va s’absenter du cadre à trois repris­es : à la fin de chaque ren­con­tre, elle « dis­paraît » en s’éloignant vers le fond du plan. Lorsqu’elle quitte Won-joo et son mari, tous deux s’é­ton­nent qu’elle se soit si rapi­de­ment dérobée à leurs regards, presque par magie. Cette dis­pari­tion con­fère à Iris un car­ac­tère fan­toma­tique, que redou­ble un peu plus tard une éton­nante scène où la tenue verte qu’elle porte se fond dans le décor au point de devenir par­tielle­ment invis­i­ble. Le plan final, d’apparence bucol­ique, s’avère tout aus­si ambiva­lent : tan­dis qu’elle quitte lente­ment le cadre, Iris emporte cette fois avec elle In-geok, qui sem­ble tou­jours pris­on­nier de son influ­ence.

L’attrait du film tient ain­si surtout à l’énigme de sa curieuse fig­ure cen­trale, qui rejoint la galerie pro­lifique des avatars de Hong Sang-soo, dont les per­son­nages de cinéastes ou de poètes con­stituent autant d’alter ego. La mise en abyme se teinte toute­fois ici d’amertume : appli­quant tou­jours la même méth­ode pour des résul­tats équiv­a­lents, Iris est finale­ment gag­née par la soli­tude. Curieux par­al­lèle avec l’évolution récente du cinéaste : si son art si iden­ti­fi­able con­tin­ue d’émouvoir, ses films traduisent désor­mais, à quelques excep­tions près (in water, le décrochage final dans La Roman­cière, le film et le heureux hasard), une cer­taine redon­dance ; la répéti­tion, dont Hong sang-soo tirait jadis sa vital­ité, s’apparente plus net­te­ment qu’avant à la mar­que d’un pos­si­ble épuise­ment.

Notes

Notes
↑1 L’actrice et le cinéaste ont entre-temps égale­ment col­laboré sur La Caméra de Claire.