Depuis la fin des années 1980, le ciné­ma de Robert Zemeck­is n’a jamais cessé de tra­vailler une forme de porosité entre dif­férents régimes d’im­ages[1]. Dès Qui veut la peau de Roger Rab­bit ?, le cinéaste est par­venu à restituer l’univers débridé des car­toons par une écri­t­ure reposant sur le mélange de pris­es de vue réelles et d’animation. Les pos­si­bles ouverts par ce sur­réal­isme potache et par­fois inquié­tant parvi­en­nent ain­si à dépass­er l’horizon post­mod­erne du sim­ple détourne­ment d’une imagerie datée[2] lorsque le corps même des inter­prètes devient la matière pre­mière d’ex­péri­men­ta­tions visuelles. Du vis­age caoutchou­teux du juge Den­fer dis­sout dans la « trem­pette » jusqu’aux films en per­for­mance cap­ture des années 2000, en pas­sant par les cadavres rafis­tolés de Meryl Streep et Goldie Hawn dans La mort vous va si bien, il est au fond tou­jours ques­tion de repouss­er les lim­ites du représentable en sculp­tant à même la sil­hou­ette des acteurs. Le per­son­nage de Pinoc­chio n’échappe pas à cette règle : son corps de petit garçon piégé dans un morceau de bois le situe au croise­ment du mécanique et de l’hu­main – hybrid­ité lais­sée de côté dans le film orig­i­nal de 1940 (où les mou­ve­ments de l’enfant étaient par­ti­c­ulière­ment sou­ples), mais ren­due ici par une atten­tion accrue pour les aspérités de la matière et les rouages de ses artic­u­la­tions. Arti­san des effets spé­ci­aux numériques, Zemeck­is a sans doute mis beau­coup de lui dans la fig­ure de Gepet­to, inven­teur soli­taire et obses­sion­nel comme le pho­tographe de poupées joué par Steve Car­rell dans Bien­v­enue à Mar­wen. Cet auto­por­trait bien­veil­lant en créa­teur reclus s’op­pose à l’in­hu­man­ité d’une indus­trie du spec­ta­cle dont l’épi­cen­tre serait la roulotte du forain Strom­boli : peu­plée de pan­tins désar­tic­ulés comme autant de petits pen­dus, elle con­stitue la dou­blure dia­bolique de la mai­son de l’hor­loger, encom­brée de coucous d’où sor­tent des san­tons tirés des dif­férentes fran­chis­es Dis­ney. Le clin d’œil a quelque chose d’ironique : lorsque les hor­loges se met­tent à son­ner dans un vacarme ter­ri­ble, c’est sym­bol­ique­ment la multi­na­tionale cal­i­forni­enne, en pleine entre­prise de recy­clage de ses clas­siques, qui vient inter­rompre le tra­vail acharné de l’artiste. Il faut d’ailleurs se sou­venir qu’a­vant de rompre son con­trat avec le cinéaste à la suite de l’échec com­mer­cial du Drôle de Noël de Scrooge, c’est bien la firme aux grandes oreilles qui a racheté l’en­tre­prise de motion cap­ture de Zemeck­is, après la réal­i­sa­tion du Pôle Express et de Beowulf.

Avec cette œuvre dis­crète­ment ven­ger­esse, Zemeck­is ne s’attache plus vrai­ment à pro­duire des visions extrav­a­gantes, mais à faire, en fil­igrane, le procès des usines à rêves dont il révèle l’en­vers peu reluisant. Ain­si de Plea­sure Island, décalque de Dis­ney­land qu’une horde d’en­fants met sens dessus dessous dans une repro­duc­tion kids only du Jardin des délices de Bosch. Si Zemeck­is sem­ble pren­dre un plaisir man­i­feste à la destruc­tion des décors en car­ton-pâte de cet empire du faux, une gêne s’in­stalle à mesure que l’in­crus­ta­tion numérique se mon­tre de plus en plus grossière, impres­sion ren­for­cée par la dis­tance entre ce spec­ta­cle de débauche et la caméra, enfer­mée dans un wag­on glis­sant sur ce qui évoque les rails d’un trav­el­ling. En d’autres ter­mes, le parc est une image, et il ne sert plus à rien de la pro­fan­er : ceux qui la pénètrent devi­en­nent à leur tour des sim­u­lacres, comme dans la célèbre scène de trans­for­ma­tion des enfants en ânes, dont le réal­isa­teur s’at­tache à mon­tr­er les ombres gigan­tesques recou­vrir peu à peu la sil­hou­ette de Pinoc­chio. C’est peu dire que Zemeck­is ne sem­ble plus vrai­ment croire aux ver­tus des fic­tions qu’il racon­te – sen­ti­ment déjà éprou­vé à l’oc­ca­sion de la sor­tie en cati­mi­ni de Sacrées sor­cières, il y a deux ans. De plus en plus rachi­tique, alour­di par des dia­logues méta dans la droite lignée des dernières pro­duc­tions Dis­ney (un impres­sario peu scrupuleux pro­pose de rebap­tis­er le pan­tin « Chris Pine »), Pinoc­chio pâtit de ne jamais s’a­ban­don­ner aux délires fig­u­rat­ifs qui jalon­naient Scrooge – dont la fin est pour­tant ici décalquée, mais cette fois sans per­spec­tive de trans­for­ma­tion morale et sociale. Mod­este, Zemeck­is voit surtout dans cette his­toire de fil­i­a­tion mirac­uleuse l’oc­ca­sion de filmer l’in­tense amour qui noue le créa­teur avec ses créa­tures, au risque de tomber sou­vent dans une forme de mièvrerie. Ce retour dans le giron de Dis­ney, après plusieurs pro­jets moins inspirés, sem­ble con­firmer qu’il ne faut plus s’attendre à ce que Zemeck­is signe des films vrai­ment accom­plis, mais seule­ment pas­sion­nants par endroits, au gré de quelques plans ou embryons de scènes qui légiti­ment à eux seuls leur exis­tence. Peut-être fau­dra-t-il désor­mais les rêver après les avoir vus ? Ain­si pour­rait-on se per­dre à imag­in­er ce qui aurait pu suiv­re la ren­con­tre sub­rep­tice entre Pinoc­chio et Fabi­ana, une aspi­rante bal­ler­ine main­tenue loin des planch­es à cause d’une pro­thèse à la jambe. Lors d’une belle scène absente du con­te orig­i­nal de Col­lo­di, un astu­cieux jeu de miroirs assim­i­le le pan­tin au reflet de la jeune femme. Et dans ce face à face hélas éphémère se des­sine alors un hori­zon com­mu­nau­taire, emblé­ma­tique du ciné­ma de Zemeck­is, où l’alliance des freaks pour­rait enfin faire bar­rage à la vio­lence du monde.

Notes

Notes
↑1 Exem­plaire­ment, le détourne­ment des ban­des d’ac­tu­al­ité de For­rest Gump.
↑2 Excep­tion faite de la comédie La Grosse magouille, tous les films de Zemeck­is jusqu’à Con­tact (1997) revis­i­tent un pan de l’histoire des images : reportages sur la tournée des Bea­t­les en Amérique (Crazy Day), film d’aventure clas­sique (À la pour­suite du dia­mant vert), images d’Épinal des années 1950 (Retour vers le futur I et II), west­ern (Retour vers le futur III), hor­reur goth­ique à la Uni­ver­sal (La mort vous va si bien)…