Plus encore que Flight et The Walk, Alliés est un film à la beauté mal­traitée, dif­fi­cile à appréhen­der, et dont les quelques qual­ités, recon­nais­sons-le, ne parvi­en­nent pas à occul­ter les mul­ti­ples défauts. Le film racon­te la romance en plein milieu de la Sec­onde Guerre mon­di­ale de deux espi­ons, le Cana­di­en Max et la Française Mar­i­anne, de leur ren­con­tre à Casablan­ca à leur vie mar­i­tale à Lon­dres sous les bombes. D’un théâtre des opéra­tions à l’autre, c’est le même écueil du chro­mo qui men­ace d’engloutir le film de Zemeck­is, alour­di par la laideur de la recon­sti­tu­tion et des choix mal­adroits (Brad Pitt con­traint de par­ler un français effroy­able pen­dant la moitié du film, une nar­ra­tion ellip­tique et filan­dreuse, etc.). Pour­tant, ce dédou­ble­ment spa­tial offre à Zemeck­is la matière à un très beau drame amoureux, que le cinéaste suit secrète­ment, jusqu’à un dernier temps hitch­cock­ien pour le coup par­faite­ment mené. Le principe est à la fois sim­ple et com­plexe : les deux espi­ons, jouant d’abord de faux époux, tombent amoureux l’un de l’autre lors de leur mis­sion et déci­dent de se mari­er. Puis, dans un deux­ième temps du réc­it, sur­git la pos­si­bil­ité que ce mariage pour­rait être là encore une comédie : les ser­vices secrets bri­tan­niques soupçon­nent Mar­i­anne d’être en réal­ité une espi­onne alle­mande.

Ce pur moteur de jeu, qui n’est pas sans rap­pel­er le tour­bil­lon de faux-sem­blants au cœur d’un autre film de la car­rière de Brad Pitt, la comédie d’espionnage et de remariage Mr. & Mrs Smith, pour­rait don­ner à Alliés la vitesse d’un film d’ac­tion et la légèreté d’une comédie roman­tique. Sauf que, et c’est une sur­prise de taille, Zemeck­is délaisse cet hori­zon pour embrass­er sérieuse­ment son sujet : au fond, le film racon­te qu’on ne tombe jamais amoureux que d’une image de l’autre, plus ou moins proche de la réal­ité, mais qui reflète avant tout nos pro­pres désirs. C’est, à la let­tre, ce qui se passe dans la pre­mière par­tie à Casablan­ca : les scènes de sim­u­lacres (Mar­i­anne qui donne en pub­lic des gages d’affections pour con­va­in­cre ses voisins que Max est bel et bien son mari) finis­sent par don­ner nais­sance à de vrais affects, tan­dis que Max tombe d’abord amoureux du reflet de sa future femme, dont il regarde le dos nu réfléchi sur la sur­face d’un miroir. Leur romance se con­cré­tise d’ailleurs dans une scène auda­cieuse, où le cou­ple, s’étreignant dans une voiture au milieu d’une tem­pête de sable, se retrou­ve englouti par les grains de sable numériques qui tournoient autour d’eux – en somme, les amants se dis­sol­vent dans l’image même.

Par la suite, le sim­u­lacre règne en maître dans le foy­er heureux où naît une petite fille de l’union des deux espi­ons, comme en témoignent les pho­tos de mariages ou les aquarelles peintes par Mar­i­anne, images figées ou repro­duc­tions de sou­venirs heureux aux­quels s’at­tache Max au cœur de la tem­pête. L’incertitude de Max ouvre alors sur un sus­pense au faux rythme, qui mul­ti­plie les pistes pos­si­bles de réso­lu­tion tout en se ten­ant, jusqu’à la dernière ligne droite, sur la crête de l’abîme : l’espion saura-t-il jamais ce qui se passe dans la tête de celle qu’il aime ? C’est dans l’idée un très beau film, mais c’est aus­si, hélas, surtout l’image d’un film aimé, pas exacte­ment celui auquel on assiste, qui ne peut pleine­ment exis­ter qu’à la con­di­tion de fer­mer les yeux sur tout ce qui ne va pas autour – l’indolence de la nar­ra­tion, les approx­i­ma­tions des acteurs, la faib­lesse de la pho­togra­phie. Or, il serait injuste de minor­er les défauts pour se rat­tach­er seule­ment aux belles trou­vailles enter­rées sous le sable de Casablan­ca et aux regards amoureux et inqui­ets de Brad Pitt : c’est, une fois de plus, une expéri­ence de la nuance à laque­lle nous con­vie involon­taire­ment Zemeck­is – celle d’un film réelle­ment émou­vant par instants mais que l’on sait, avec regret, au fond raté.