La pré­cip­i­ta­tion avec laque­lle la série Game of Thrones vient de s’achever, con­clu­ant huit saisons en un finale pour le moins expédi­tif, détonne au regard de la dilu­tion nar­ra­tive qui a fait son suc­cès. Depuis ses débuts, la série libre­ment adap­tée des romans de George R. R. Mar­tin s’attèle en effet à éparpiller ses enjeux dra­ma­tiques. En plus de retarder l’échéance avec des intrigues amenées à se résoudre sur une très longue durée (l’apocalypse qui se pré­pare au nord du Mur, l’éclosion puis la crois­sance des drag­ons de Daen­erys, l’apprentissage d’Arya, dont les apti­tudes au com­bat seront déter­mi­nantes à la toute fin de la série, etc.), la dis­sémi­na­tion géo­graphique dont elle fait preuve lui per­met surtout de façon­ner une imposante fresque chorale, aus­si étalée dans le temps que dans l’espace. Cette ten­dance à la mul­ti­pli­ca­tion des décors est fig­urée dès le générique. Dans une recon­sti­tu­tion du monde de la série à l’échelle d’une carte dynamique, plusieurs trav­el­lings vien­nent reli­er les espaces et les bâti­ments qui sont amenés à être tra­ver­sés ou vis­ités. Ces lieux pren­nent la forme de minia­tures qui se con­stru­isent sous nos yeux, telle une maque­tte 3D, annonçant une série qui s’attache à sim­pli­fi­er son monde pour n’en garder que la par­tie con­sid­érée comme essen­tielle. Il faut not­er que ce générique vient fig­ur­er ce que la série n’est jamais par­v­enue à met­tre en scène durant ses huit saisons : mal­gré une intrigue ryth­mée par la con­quête, l’exploration ou l’expansion géo­graphique d’une men­ace, les dis­tances et les espaces ont tou­jours été main­tenus à l’état de don­nées abstraites ou impré­cis­es, aus­si mal­léables que rel­a­tives[1]. Par ailleurs, cet éparpille­ment nar­ratif s’accompagne d’une vision d’ensemble que l’on pour­rait pos­er, comme précédem­ment évo­qué, sur une carte, une maque­tte ou un plateau de jeu[2]. Ce regard sur­plom­bant se traduit par un mon­tage omni­scient, qui ne laisse que peu de place au hors-champ ou à l’ellipse dès qu’il s’agit de suiv­re le cap d’un per­son­nage jugé digne d’in­térêt. Alors même que les dis­tances colos­sales de la série vien­nent a pri­ori sépar­er ses fig­ures les unes des autres (et repouss­er l’éven­tu­al­ité de leur rassem­ble­ment sur 73 épisodes), le mon­tage par­al­lèle de Game of Thrones passe ain­si d’un per­son­nage à un autre sans jamais que la dis­tance qui les sépare ne soit pleine­ment fig­urée[3]. Si les plans s’enchaînent par-delà les fron­tières et les dis­tances, l’agencement qu’organise le mon­tage par­ticipe aus­si d’une homogénéi­sa­tion qui gomme leur diver­sité. Qu’il s’agisse des Marcheurs Blancs au Nord du Mur, des petites cités médié­vales boueuses du cen­tre de Wes­t­eros ou des villes majestueuses des con­trées déser­tiques d’Essos, le pen­chant empha­tique de la mise en scène vise à uni­formiser les par­tic­u­lar­ités spa­tiales et plas­tiques par l’usage récur­rent de plans rap­prochés sur les vis­ages. L’arrière-plan est réduit à une sur­face plane et floutée, et les expres­sions faciales et orales des inter­prètes pri­ment sur le monde dans lequel ils évolu­ent. Rien d’étonnant à ce que les quelques panora­mas de la série[4] n’aient pour seule fonc­tion que de réaf­firmer la spa­tial­i­sa­tion d’une action, les espaces étant réduits à des toiles de fond.

Des unions

La grande lim­ite de la série tient à ce qu’elle fait des dis­tances et des local­i­sa­tions ses prin­ci­paux ressorts dra­ma­tiques, tout en abolis­sant dans le même temps les dis­par­ités spa­tio-tem­porelles[5]. La tra­jec­toire des trois fig­ures prin­ci­pales qui com­posent la fratrie des Stark est à ce titre sig­ni­fica­tive. Occu­pant tous les trois Win­ter­fell lors du pre­mier épisode de la série, Jon Snow et ses (sup­posées) demi-sœurs Arya et Sansa sont envoyés aux qua­tre coins de la carte, avant d’être à nou­veau réu­nis, huit saisons plus tard, pour le couron­nement du nou­veau sou­verain des Sept Roy­aumes. Un dilemme diplo­ma­tique les con­traint cepen­dant à se sépar­er et ils se retrou­vent une énième fois éparpil­lés. Jon Snow se met en route vers le Nord aux côtés des sauvageons, Sansa devient Reine de Win­ter­fell et Arya prend la mer en direc­tion de ter­res inex­plorées à l’Ouest de Wes­t­eros. S’ils sont spa­tiale­ment éloignés, une ultime séquence en mon­tage alterné vient toute­fois jux­ta­pos­er leurs tra­jec­toires respec­tives et sig­ni­fi­er par la musique, la découpe et leur com­mun mou­ve­ment vers l’avant, cette final­ité comme un accom­plisse­ment col­lec­tif. De sorte que leur désunion géo­graphique s’accompagne de leur réu­nion par le mon­tage[6].

Ce rel­a­tivisme spa­tial et tem­porel n’a pas pour seule con­séquence que de gom­mer la spé­ci­ficité des tra­jec­toires ou d’annuler les effets de sépa­ra­tions et d’éloignement : il vient aus­si ternir l’émotion recher­chée par la veine soap de la série. À ce titre, l’exemple le plus fla­grant se trou­ve dans les nom­breuses embras­sades qui jalon­nent une grande par­tie de la huitième sai­son. Dans la mesure où les dis­tances sont rel­a­tives dans la série, les retrou­vailles et adieux, qu’ils soient ami­caux ou amoureux, per­dent toute leur charge émo­tion­nelle. Dans cette optique, la série ne pou­vait que se con­clure sur un ter­rain d’entente, un « com­pro­mis ». Soit un au-revoir de plus à ajouter à la longue liste des incon­séquentes sépa­ra­tions ou retrou­vailles qui auront ryth­mé huit saisons d’une série aus­si mon­u­men­tale que lim­itée.

Notes

Notes
↑1 Le motif de la carte revient pour­tant à de nom­breuses repris­es dans l’univers de la série, par exem­ple cette carte peinte sur le sol d’une pièce du Don­jon Rouge, où Cer­sei Lan­nis­ter se rend régulière­ment.
↑2 Ce regard sur­plom­bant annonce celui, égale­ment omni­scient, dont est doté Bran­don Stark à la fin de la série, capa­ble d’adopter le point de vue aérien d’une Corneille à trois yeux.
↑3 Si cette omni­science du point de vue anni­hile petit à petit les fonde­ments de Game of Thrones, il est intéres­sant de voir qu’une série comme Sense8 a au con­traire su faire de ces sauts spa­ti­aux et tem­porels, encour­agés par le for­mat choral et sériel, le moteur de son réc­it.
↑4 Typ­ique­ment : lorsqu’une Reine s’avance face à la ville qu’elle vient de con­quérir ou de per­dre.
↑5 En témoigne une dernière sai­son mar­quée par la facil­ité, pour des fins nar­ra­tives, avec laque­lle ses prin­ci­paux pro­tag­o­nistes se ren­dent d’une cité à une autre.
↑6 Cette réu­nion par le mon­tage et la mise en scène s’a­joute au fait que les per­son­nages con­nais­sent désor­mais le chemin emprun­té par leurs com­pagnons de route, cha­cun ayant à ce moment une fonc­tion ou un cap claire­ment établi.