Le titre (français) du nou­veau film de Nao­mi Kawase lais­sait penser à une fil­i­a­tion avec Yasu­jirō Ozu — en référence à son célèbre Voy­age à Tokyo. Chez ce dernier, l’utilisation des plans “nature morte” instau­re un équili­bre entre humains, nature et quo­ti­di­en avec une légèreté qua­si­ment dés­in­volte. En revanche, chez Kawase la nar­ra­tion est empreinte de solen­nité, liée aux sujets mélo­dra­ma­tiques que la cinéaste affec­tionne (la nais­sance, la fragilité des liens famil­i­aux et amoureux). Voy­age à Yoshi­no con­dense les manies esthé­tiques de son autrice, notam­ment sa ten­dance à com­plex­i­fi­er la nar­ra­tion par un bal­let tem­porel (et visuel) — une alter­nance entre flash­backs et ellipses au gré d’un cut, dans une même séquence, ou encore la sus­pen­sion d’un dia­logue ou d’une action par des inserts sur la nature (ces derniers devenant des sub­sti­tuts fig­u­rat­ifs aux réac­tions par­fois opaques des per­son­nages).

Pistes suggestives

Jeanne (inter­prété par Juli­ette Binoche) s’envole pour le Japon, à la recherche d’une plante médic­i­nale (“vision”) aux pou­voirs sur­na­turels et ren­con­tre Tomo, garde foresti­er avec lequel elle noue une rela­tion amoureuse, ain­si que l’amie de ce dernier, Aki, une étrange femme pos­sé­dant des dons de Chaman et qui sem­ble liée à Jeanne. Après la soudaine dis­pari­tion d’Aki, et tan­dis que Jeanne était entre-temps retournée en France, Rin, un jeune vagabond, est recueil­li par Tomo. Les deux hommes vont très rapi­de­ment se lier d’une pro­fonde ami­tié. Le réc­it, symétrique (la par­tie Jeanne-Tomo-Aki d’une côté, Jeanne-Tomo-Rin de l’autre), repose finale­ment sur un pro­gramme sémi­ologique assez naïf : durant toute la pre­mière par­tie, la cinéaste mul­ti­plie des plans sym­bol­iques qui sug­gèrent ce qui va suiv­re[1], com­posant un ensem­ble nar­ratif à décoder et à inter­préter. Durant ce pre­mier chapitre, la mise en scène frag­men­tée et effer­ves­cente de Kawase s’avère assez per­ti­nente par sa manière de retran­scrire le dif­fi­cile — et incom­préhen­si­ble — lien affec­tif qui lie les indi­vidus (rien ne sem­blait en effet rap­procher Jeanne et Tomo).

Kawase pou­vait finale­ment s’en tenir (avec plus de mod­estie, sans surenchère dra­ma­tique) à ce sché­ma sug­ges­tif et allusif[2]. Pour­tant, la cinéaste sabor­de tout son tra­vail par un épi­logue expli­catif, venant ratio­nalis­er les inter­pré­ta­tions préal­able­ment forgées ou sup­posées, qui révèle finale­ment la super­fi­cial­ité du réc­it.

Notes

Notes
↑1 Par exem­ple, ce plan récur­rent d’un arbre tombant lente­ment, ou encore Aki tra­ver­sant un étrange tun­nel, telle une pré­fig­u­ra­tion de sa mort.
↑2 Le film entre­tient un rap­port au passé his­torique qui se révèle finale­ment assez moral­isa­teur (notam­ment à cause du mono­logue fatal­iste final de Jeanne sur les guer­res et les destruc­tions humaines desser­vant la nature), qui aurait pu rester à l’état de sim­ple évo­ca­tion implicite.