Le pre­mier et le dernier plan d’Under the Sil­ver Lake rejouent, l’air de rien, la même sit­u­a­tion : Sam (Andrew Garfield), un jeune homme un peu paumé, se tient devant une inscrip­tion (une phrase et un sym­bole) dont lui seul con­naît dans le cas présent la sig­ni­fi­ca­tion. C’est à la fois la lim­ite (le rap­port au sens et au signe qu’entretient le film) et son intérêt (le por­trait d’un per­son­nage plus ambiva­lent qu’il n’y paraît). “À Los Ange­les, les femmes sont des plantes arrosées par le male gaze” clame une jeune femme dans une soirée, et c’est peu ou prou ce que racon­te le film, l’histoire d’un garçon qui, on finit par le com­pren­dre, voit sa vie dériv­er suite à une décep­tion amoureuse qui recon­di­tionne son rap­port au monde et plus par­ti­c­ulière­ment aux femmes qui l’entourent. Cha­cune d’entre elles offre la pos­si­bil­ité d’un ailleurs, d’un recom­mence­ment, et cette fas­ci­na­tion, plus encore, ce fétichisme pour les femmes (la vision d’un cadavre sous l’eau résonne ain­si directe­ment avec une cou­ver­ture de Play­boy que Sam affec­tionne), ren­ferme peut-être un secret noir. On n’en dira pas plus, pour ne pas éven­ter la sur­prise du film (et clar­i­fi­er son non-dit), d’autant que l’impact de la rup­ture amoureuse sur le jeune homme appa­raît déjà à la sur­face du réc­it, qui organ­ise une explo­sion de la sig­ni­fi­ca­tion. Le réel étant insat­is­faisant, en deçà des rêves et cer­ti­tudes que l’on se forge, il doit néces­saire­ment com­pren­dre une couche secrète, “sous le lac d’argent”, cachée dans les films, les slo­gans pub­lic­i­taires ou les chan­sons à la mode.

Si l’influence lynchi­enne sur le réc­it est indé­ni­able (impres­sion que ren­force la présence au générique de Patrick Fis­chler et la dis­pari­tion d’une jeune fille comme élé­ment déclencheur), le film s’inscrit toute­fois davan­tage dans l’horizon des polars tor­dus car­ac­téris­tique de la Cité des Anges (genre dont Le Privé con­stitue prob­a­ble­ment la pièce maîtresse). Pour autant, David Robert Mitchell n’est pas Alt­man (ni même le Paul Thomas Ander­son d’Inher­ent Vice) et le jeune cinéaste appuie trop ouverte­ment ses références (aux­quelles il faudrait ajouter Fenêtre sur cour, déjà rejoué à Los Ange­les dans Body Dou­ble de Bri­an De Pal­ma). Le film, en dépit de sa longueur et de ses cir­con­vo­lu­tions, souf­fre de fait d’être trop clair : chaque sym­bole est ramené à une sig­ni­fi­ca­tion unique (le code des sans-abris) tan­dis que les deux seules énigmes appar­entes du film (une femme nue meur­trière et le “dog killer”) sont, cha­cune à leur manière, deux sig­nifi­ants rat­tach­ables à la piste allé­gorique (la blessure causée par une femme, la vio­lence enfoui d’un amant déçu).