Les dinosaures sont-ils l’avenir de l’homme ? La ques­tion pour­ra sur­pren­dre, mais cette hypothèse saugrenue se pose un moment dans le qua­trième film de David Robert Mitchell. Propul­sés 200 mil­lions d’années en arrière, le quarti­er rési­den­tiel d’Oak Street et sa poignée d’habitants se retrou­vent subite­ment plongés au milieu d’une faune méso­zoïque par­ti­c­ulière­ment dan­gereuse et vorace. Devenu minus­cule dans un monde qui le dépasse, l’humain y fait soudain fig­ure d’animal apeuré réduit à sur­vivre avec son seul couteau dans la main ou son mod­este arc en ban­doulière. Un tel retour en force de l’imaginaire juras­sique s’avère d’abord savoureux : le réc­it rebat les cartes de l’Anthropocène en fig­u­rant un point d’origine improb­a­ble qui voit la nature repren­dre rad­i­cale­ment ses droits. Et le jeu de tourn­er alors au mas­sacre. Maisons cos­sues, gazons nick­el et voitures bien lavées : les sym­bol­es cul­turels et soci­aux d’u­ni­for­mité et de réus­site se voient lit­térale­ment piét­inés par des dinosaures peu pré­cau­tion­neux. Le cinéaste verse même dans l’ironie scat­ologique plutôt bon enfant, et cela dès les pre­mières séquences d’installation (les meilleures) où une gigan­tesque bouse retrou­vée dans un jardin anticipe l’apparition de l’inconvenant qui l’a déposée sans sour­ciller. Toute­fois, qu’on ne s’y trompe pas : plutôt que de se livr­er au car­nage per­vers d’une human­ité défail­lante et de met­tre à mal les valeurs famil­iales, le film s’attache volon­tiers à les réha­biliter.

Autant Under the Sil­ver Lake était méan­dreux, autant La Fin d’Oak Street se révèle clair en emprun­tant à un sché­ma dra­ma­tique bien con­nu : un cou­ple sur le point de divorcer et leurs deux enfants cherchent à sauver leur peau – c’est-à-dire leur famille. L’altérité et le dan­ger ren­forceront in fine les liens, après avoir fait office de révéla­teurs. Aucune volon­té ici de créer du trou­ble, de mul­ti­pli­er signes et indices, mais plutôt de se fon­dre dans un réc­it clas­sique et lis­i­ble. David Robert Mitchell ira même jusqu’à expli­quer l’inexplicable lors d’une scène de dia­logue éton­nante. Con­finés dans le salon de la demeure famil­iale, les qua­tre pro­tag­o­nistes prin­ci­paux ten­tent d’élucider leur mys­térieuse sit­u­a­tion. Le cinéaste filme en gros plan tan­tôt frontale­ment un des par­ents, tan­tôt un des enfants et un par­ent de pro­fil, avec une lentille dou­ble focale qui per­met de voir les vis­ages des deux per­son­nages net­te­ment, alors qu’ils sont éloignés spa­tiale­ment. C’est l’un des rares moments où Mitchell manœu­vre en dehors du block­buster corseté, mais pour un résul­tat con­trasté. Passé l’effet de sur­prise désta­bil­isant, ce choix de mise en scène insis­tant tourne court, faute de réelle cohérence sur la durée. Le procédé ménage en effet une ten­sion qui n’a pas lieu d’être : la caméra s’ob­s­tine jusqu’au bout à frag­menter de façon arti­fi­cielle la con­ver­sa­tion, en séparant les mem­bres de la famille. Le par­ti pris bute en somme sur l’absence d’un regard le prési­dant.

Dans ce film pro­duit par J.J. Abrams, qui con­voque nom­bre de références « amblin­i­ennes » (le décor sub­ur­bain, la famille dys­fonc­tion­nelle, les embardées ado­les­centes à vélo et, for­cé­ment, les dinosaures), que l’on jugera au mieux nos­tal­giques (les fameuses eight­ies dorées), au pire régres­sives, le cinéaste pour­tant inspiré de It Fol­lows peine à impos­er sa pat­te et à échap­per au statut de faiseur prag­ma­tique. Tout juste parvient-il, ici ou là, à exploiter la pro­fondeur de champ et à injecter un peu d’angoisse dans cette série B sans relief. Notam­ment lorsqu’un tyran­nosaure se dirige lente­ment vers des per­son­nages qui ont la mau­vaise idée de lui tourn­er le dos, ou quand un énorme boa blanc se fau­file dis­crète­ment dans une mai­son pen­dant que ses occu­pants, au pre­mier plan, s’emploient à regarder tout autre chose. Ces quelques scènes réussies dis­ent l’essentiel : le mon­stre importe moins que la men­ace patente qu’il représente – leçon spiel­bergi­en­ne s’il en est, par­faite­ment assim­ilée dans It Fol­lows. Dès lors, la ter­reur tient à l’incertitude qu’il génère à l’intérieur du plan. Hélas, dans La Fin d’Oak Street, les dinosaures sont la plu­part du temps à l’image du film : sym­pa­thiques et prévis­i­bles.